El Yasmine Aggouni. Docteur en archéologie antique : «La sauvegarde du patrimoine culturel renforce la cohésion sociale»

El Yasmine Aggouni, docteure en archéologie antique, explique comment la valorisation du patrimoine culturel kabyle stimule le tourisme, l'artisanat et l'emploi tout en renforçant l'identité amazighe et la cohésion sociale.
Les festivals annuels dédiés à la poterie, au tapis et au bijou dans la wilaya de Tizi Ouzou transmettent les savoir-faire ancestraux aux jeunes générations, limitent l'exode rural par de nouvelles opportunités économiques et mobilisent la société civile autour de la préservation des traditions.
Pour sauvegarder le patrimoine immatériel, elle préconise son intégration dans les programmes scolaires, la généralisation de l'enseignement de l'amazigh, la numérisation des témoignages oraux et le soutien accru aux artisans, notamment aux femmes garantes de la transmission orale.
Les recommandations issues du colloque national à l'université Mouloud Mammeri incluent la création d'un laboratoire de recherche spécialisé, la restauration des sites archéologiques classés, l'organisation d'un colloque international et l'implication conjointe des institutions, associations et acteurs locaux.
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Comment la valorisation du patrimoine culturel local peut-elle contribuer au développement social et économique en Kabylie ?
La valorisation du patrimoine favorise beaucoup le développement du tourisme culturel, surtout lorsqu’on sait que la région, la Kabylie, possède un patrimoine riche : sites archéologiques, villages traditionnels, artisanat, musique, gastronomie et fêtes populaires. Cette richesse attire les visiteurs et stimule des secteurs comme l’hôtellerie, la restauration, le transport et le commerce local, et ce, avec l’organisation des randonnées, des marathons et d’autres pratiques sportives, créant ainsi des emplois pour les jeunes de la région et des revenus pour les habitants à travers les actions du tourisme solidaire. Cette valorisation du patrimoine permet de préserver notre identité et encourage la promotion de la langue amazighe. Aussi, faut-il le souligner, la sauvegarde des traditions et des savoir-faire renforce le sentiment d’appartenance et la cohésion sociale.
Les jeunes générations apprennent ainsi à connaître, respecter et aimer leur culture. Pour ce qui est du développement économique, il est important aussi de préciser, en outre, que la valorisation du patrimoine soutient également l’artisanat local. Les produits traditionnels comme le bijou, le tapis, la vannerie ou la poterie peuvent être commercialisés dans d’autres régions et à l’étranger, à travers la participation aux expositions et aux différentes foires qui font découvrir d’autres techniques et moyens de travail ancestral des artisans qui développent leurs métiers de manière à en faire de petites entreprises locales. Sans oublier le rôle des festivals et des activités artistiques à l’image de la musique kabyle qui contribue au rayonnement culturel de la région, et faire connaître cette culture au niveau national et international.
- Des fêtes et festivals culturels dédiés, entre autres, à la poterie, au tapis et au bijou berbère sont organisés, chaque année, dans la wilaya de Tizi Ouzou pour vulgariser le savoir-faire ancestral des artisans d’Ath Hichem, de Maâtkas, d’Ath Khir et d’Ath Yenni. Quel est, selon vous, l’apport de ces manifestations à la préservation du patrimoine culturel local ?
Ces manifestations et fêtes traditionnelles jouent un rôle crucial dans la préservation du patrimoine matériel et immatériel de la région. Elles permettent de transmettre les traditions, les coutumes et les savoir-faire de nos ancêtres aux jeunes générations, et aussi préserver la langue, renforcent notre identité, valorisent les artistes et les artisans. Cette valorisation encourage un développement durable en protégeant les traditions et les ressources locales, tout en limitant l’exode rural grâce à de nouvelles opportunités économiques. Ainsi, la valorisation du patrimoine culturel constitue un moyen important pour renforcer le développement économique et la stabilité sociale dans la région de Kabylie.
La sensibilisation sur l’importance de la protection du patrimoine est un travail qui nécessite la mobilisation des acteurs de la société civile, des institutions et des universitaires. Cela étant, en réunissant la population autour de sa culture, ces événements empêchent la disparition de nombreuses traditions et contribuent à sauvegarder la richesse du patrimoine culturel local.
- Le patrimoine immatériel est un facteur important dans le maintien de la diversité culturelle. Que préconisez-vous pour la sauvegarde des traditions, des expressions orales, des pratiques sociales, des rituels et autres us et coutumes ?
Pour sauvegarder ce patrimoine immatériel, il faut un travail de transmission aux jeunes générations à travers l’éducation en l’intégrant dans les manuels scolaires des différents cycles, il faut aussi la généralisation de l’enseignement de la langue amazighe qui constitue un vecteur incontournable pour la préservation des expressions orales. D’autres actions peuvent aussi être mises en avant dans une perspective perpétuelle d’organisation d’activités culturelles par le mouvement associatif local. Ce dernier doit être sensibilisé dans le sens de rester dans le sillage de la promotion de la culture locale à travers des activités ressuscitant les coutumes et les pratiques ancestrales qui sont menacées de disparition dans certaines localités. Cette dynamique peut se manifester de manière permanente et appuyée par la collecte et l’archive de témoignages, de chants, de contes populaires et de savoir-faire traditionnels. Les médias, les bibliothèques, les archives, les outils numériques et les nouvelles technologies peuvent contribuer à conserver et diffuser ce patrimoine pour peu qu’ils soient bien mis à contribution dans leurs rôles respectifs. Aussi, il y a l’importance de soutenir les artisans, en leur assurant des formations, des aides financières, de la disponibilité de la matière première et des espaces d’exposition pour faire connaître leur travail.
Ce dernier nécessite, faut-il le rappeler, d’être protégé par les différents moyens susceptibles d’impliquer davantage la femme car, jadis, celle-ci a joué un rôle capital dans la préservation des us et coutumes de la région grâce à son éducation axée essentiellement sur l’oralité. Et pour renforcer la sauvegarde du patrimoine immatériel, le protéger et transmettre cet héritage culturel aux futures générations, la collaboration des citoyens, des associations et des institutions, y compris les femmes artisanes, les écoles, les universités, les médias est nécessaire. Aujourd’hui, avec la mondialisation, le rôle de la femme est capital, car c’est grâce à son éducation que nos coutumes, langue et traditions résistent continuellement à une certaine invasion culturelle. D’ailleurs, à l’issue des travaux d’un colloque national que nous avons organisé dernièrement à la faculté des sciences humaines et sociales de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, où j’étais président de cette rencontre scientifique, nous avons émis plusieurs recommandations ayant trait particulièrement à la thématique de cette rencontre scientifique.
– Ces recommandations s’articulent-elles sur des actions susceptibles de contribuer à la préservation du patrimoine ?
Oui. D’ailleurs, je peux vous en citer quelques-unes comme celle portant sur la nécessité de création d’un laboratoire de recherche spécialisé dans le patrimoine. Il y a aussi la sensibilisation des universitaires à s’intéresser davantage au domaine en question afin d’y assurer une approche scientifique dans tout travail de recherche. L’intégration du patrimoine dans les programmes scolaires, et le module de la sémiologie dans l’enseignement universitaire sont également importants afin de permettre aux écoliers et aux étudiants de connaître la signification des signes et symboles. Il s’agit, en somme, de fournir aux programmes éducatifs un contenu et une pédagogie propres à chaque contexte car, l’éducation permet la transmission et la préservation du patrimoine culturel. La restauration et la préservation des monuments et sites archéologiques et historiques, après les avoir répertoriés et classés. L’organisation d’un colloque international sur ce patrimoine matériel et immatériel de la région figure aussi parmi les suggestions des participants à cette manifestation scientifique. Ces derniers ont relevé aussi l’importance de l’implication de la direction du tourisme, la chambre de l’artisanat et des métiers, la direction de la culture et des arts, les collectivités locales, les associations et toutes la société civile (artisans, propriétaires de maisons d’hôte, d’objets archéologiques et tout objets de valeur) dans toute activité en relation avec le patrimoine.
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