Culture

Restaurer, oui, mais pas n’importe comment

Par R. C.•6 min de lecture
Brifa
Restaurer, oui, mais pas n’importe comment
Résumé IA

L'architecte Tewfik Adda Boudjelal dénonce l'amateurisme des chantiers de restauration des châteaux historiques de Sidi Bel Abbès, notamment Léon Bastide et La Forge, lancés sans respecter les règles techniques de conservation du patrimoine.

Il détaille les aberrations commises : remplacement de l'ardoise d'origine par des tuiles lourdes sans renforcement des charpentes centenaires, substitution des ornements métalliques par du PVC, et pose de menuiseries métalliques défigurant l'authenticité des lieux.

L'auteur rappelle que toute restauration rigoureuse exige diagnostic patrimonial, architecte spécialisé, artisans qualifiés et budget adapté, faute de quoi le patrimoine risque d'être irrémédiablement dénaturé.

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El Watan

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Par Tewfik Adda Boudjelal

L’an dernier, j’avais publié un article consacré à la restauration du patrimoine architectural de Sidi Bel Abbès. Ma réaction était alors purement technique, motivée par le lancement quasi simultané des chantiers de sauvegarde de plusieurs édifices emblématiques : les châteaux Léon Bastide et La Forge, ainsi que l’ancienne daïra.

Bien d’autres châteaux attendent encore leur tour. Il aura fallu soixante-trois ans pour comprendre enfin qu’on n’efface pas l’histoire à coups de pelleteuse. Saisir l’urgence de sauvegarder ce qu’il reste de notre patrimoine architectural — ces lieux chargés de beauté et de mémoire — est un devoir civilisationnel. Cependant, un bémol de taille s’impose. La restauration de tels chefs-d’œuvre ne s’improvise pas. Elle obéit à des règles spécifiques, rigoureuses et hautement techniques. L’amateurisme et l’aventurisme n’y ont aucunement leur place. Restaurer, c’est engager un ensemble d’actions visant à préserver, réhabiliter et conserver le bâti, tout en révélant sa valeur esthétique et historique originelle. Pour garantir un résultat optimal, plusieurs étapes fondamentales doivent être scrupuleusement respectées :

  1. Le diagnostic patrimonial (étude préalable)
    Recherche historique : retracer la genèse et l’évolution de l’édifice. Analyse de l’état actuel : inspection minutieuse de la structure, des fondations, de la toiture et des matériaux pour identifier précisément les pathologies du bâtiment. Analyse des matériaux : étude de leur nature afin de déterminer les méthodes de traitement adaptées. Diagnostic énergétique et assainissement : détecter les ajouts non authentiques et évaluer les performances thermiques.
  2. Le choix de la maîtrise d’œuvre
    Porter impérativement son choix sur un architecte spécialisé et expérimenté dans la conservation du patrimoine.
  3. Le choix de l’entreprise
    Véritable pilier du projet, l’entreprise doit justifier de références avérées et disposer d’ouvriers qualifiés. Plus que de simples exécutants, ces artisans doivent posséder une sensibilité artistique et un véritable cœur à l’ouvrage.
  4. L’expertise de finition
    Il est primordial d’associer un architecte d’intérieur. Son savoir-faire est essentiel pour harmoniser l’aménagement et la disposition du mobilier d’époque, garantissant ainsi la cohérence historique du lieu. Enfin, une restauration réussie exige une certaine souplesse budgétaire. Ces interventions, rares — souvent uniques à l’échelle d’un siècle —, constituent un investissement majeur pour les générations futures. Ne sacrifions pas la qualité sur l’autel de l’économie immédiate : l’objectif ultime doit toujours être d’approcher la perfection de l’œuvre originale. Hélas, ces recommandations n’ont pas été prises en compte, et le résultat est aujourd’hui sous nos yeux. Le seul point positif réside dans le travail accomplit sur la toiture du château La Forge, grâce au dévouement d’un jeune charpentier. En doublant tous les points d’appui de la charpente exclusivement en bois rouge, il garantit à l’ouvrage une pérennité d’au moins 50 ans. Et ce, bien que l’ardoise d’origine (dont le poids varie entre 0,5 et 2 kg par pièce) ait été remplacée par une tuile importée de l’Est du pays, pesant 5,4 kg l’unité. En revanche, au château Léon Bastide, l’ardoise a été retirée et remplacée par cette même tuile noire, mais sans la moindre intervention sur la charpente. À votre avis, la charpente d’un château vieux de 146 ans ne nécessitait-elle pas un « tour chez le dentiste » ? Si la charpente de La Forge doit désormais supporter une charge de près de 19 tonnes de tuiles, qu’en est-il de celle du château Bastide, dont la surface semble encore plus importante ? Autre détail affligeant : les éléments métalliques décoratifs ou fonctionnels de la toiture du château Bastide ont tout simplement disparu, remplacés par du vulgaire PVC. Epis et crêtes de faîtage, girouettes, éléments d’évacuation des eaux (gargouilles, dauphines), ainsi que les ornements de fenêtres et de lucarnes ont cédé la place à un couvre-chef sans âme. Autre aberration, et non des moindres : le métal a supplanté le bois. Un château bâti vers 1880 se retrouve aujourd’hui défiguré par des menuiseries métalliques aux portes et aux fenêtres. Connaissant ces pratiques, je reste convaincu que d’autres sacrilèges ont été commis à l’intérieur. Pourtant, mon article publié en 2025 contenait toutes les recommandations techniques susceptibles de nous éviter un tel naufrage. Si, pour la première fois depuis 64 ans, on s’attelle à restaurer notre patrimoine avec la mentalité du « moins-disant », nous ne sortirons jamais de l’auberge — d’autant plus que de nombreux autres châteaux de la ville attendent encore leur tour… T.A.B.

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