Les troubadours du Sersou : Quand le souffle de la Gasba panse les maux de la steppe

Dans le Sersou algérien, les troubadours perpétuent la tradition de la halqa et du jeu de la gasba pour panser les blessures d'un été marqué par les incendies.
À l'automne, les rassemblements comme les waadates et les festivals de fantasia réactivent le cercle de la halqa où poètes et musiciens transmettent la mémoire collective.
Héritiers de Cheikh Mohamed Bentaiba, ils incarnent l'intuition d'Abdelkader Alloula en transformant la place du souk en théâtre circulaire où la gasba guide la transe et le barah célèbre la générosité.
Face aux épreuves climatiques et aux mutations sociales, ce verbe chanté refuse de s'éteindre et assure la continuité de l'espoir et de l'identité des Hauts Plateaux.
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Par Amellal Fawzi
L’été tire à sa fin laissant derrière lui le goût amer d’une saison altérée. Autrefois synonyme de quiétude et de parenthèse enchantée, la période estivale est devenue, au fil des ans, une source d’appréhension grandissante.
Cette année encore, la tragédie s’est invitée au cœur de la saison : des incendies ravageurs ont balayé les paysages, emportant avec eux des vies humaines et réduisant en cendres des années d’efforts. Le constat est sans appel : les étés ne s’apprivoisent plus, ils se redoutent. Alors que les dernières chaleurs s’étirent, l’automne pointe prudemment son nez. Il charrie, certes, son lot d’inquiétudes nouvelles, entre bourrasques soudaines, vents violemment secs et poussées tardives de sirocco, mais il apporte surtout une promesse sous-jacente. Dans l’inconscient collectif, l’automne demeure la saison du répit, une halte nécessaire pour panser les plaies et reprendre son souffle.
Le réveil des rituels et la mémoire du territoire
C’est dans cet intermède subtil, au carrefour de la fin des moissons et des premiers labours, que le corps social retrouve ses repères. La vie reprend le-dessus, obstinée. Les «waadates» rassemblent à nouveau les communautés, la rentrée sociale fixe de nouveaux caps, tandis que le cortège des mariages vient célébrer la continuité et l›espoir. C›est aussi le moment privilégié où les troubadours et poètes populaires entrent en scène pour raconter le monde, perpétuer la mémoire et rythmer les rassemblements. De la «waada» de Sidi Nasser, à celle des «Rejal Meghila» chez les Kraichs aux «taams» des Khoualed à Tousnina, jusqu›aux grands rassemblements de la touiza de Sidi Amar (Frenda) en passant par celle des «Zdamas», voire celle des Ouled Lakred et des festivals de fantasia, la steppe algérienne se remet à vibrer. Au cœur des souks hebdomadaires, autour des sanctuaires vénérés ou sur la terre battue des fusions tribales, la «halqa » se forme à nouveau. Ce cercle d›hommes et d›enfants, captivés par le son des percussions, brise un instant la rigueur du quotidien et rassemble toutes les générations sous le même souffle.
Héritiers spirituels de figures légendaires à l’image du regretté Cheikh Mohamed Bentaiba, Takhemareti, Cheikh El Vialari, les chefs de troupe reprennent leur rôle historique de passeurs de mémoire. Le spectacle suit une dramaturgie bien rodée où le sacré côtoie les réalités les plus brutes de la vie rurale. Tout débute par la prière et l’élévation spirituelle, avant que les vers du Melhoun ne viennent interroger les consciences.
«Bismillahnebda el-kalam al-aâdhim,Salliaâla En-Nabi, charf el-oujoude.Ya Rabbi erhamna men hadh el-jahl el-aghim,Wa ahdina li-s-siratwataraiq el-joud.» (Au nom de Dieu, j’ouvre ce chant sublime, prie sur le prophète, honneur de l’existence. Seigneur, épargne-nous l’ignorance qui abîme, et guide nos pas vers la voie d’abondance.)
De la place du souk au théâtre d’Abdelkader Alloula
Ce cercle qui se forme spontanément dans la poussière du souk à l’ombre d’un sanctuaire ou un marché hebdomadaire n’est pas un simple rassemblementfortuit. Il est la manifestationvivante de la Halqa, cette forme ancestrale de spectacle populaire qu’AbdelkaderAlloula avait placée au cœur de sa quêtethéâtrale. Pour le dramaturge dramatiquement ravi à la culture algérienne, un certain 10 mars 1994 à l’âge de 55 ans la halqa n’était pas du folklore usé, mais l’essence même d’une dramaturgie nationale et citoyenne. En abattant le «quatrième mur» du théâtre bourgeois à l’Européenne, Alloula avait décelé dans ce cercle de la steppe, la démocratie du verbe : un espace circulaire à 360 degrés ou le conteur (El Goual) regarde son public dans les yeux, ou l’auditeur devient acteur par ses réactions, et ou la parole circule sans artifice. Dans le Sersou, les troubadours d’aujourd’hui continue d’incarner cette intuition d’Alloula. Sans tréteaux ne projecteurs, leur scène est la terre battue, et leur décor est l’horizon. Ils perpétuent cette tribune populaire ou l’on vient écouter l’histoire de la communauté, rire de ses travers et pleurer ses tragédies.
La poésie bifurque ensuite vers la transmission morale et la critique sociale. Le poète égrène les maux qui gangrènent le quotidien : l’ingratitude envers les parents, la course aux apparences, la perte du respect et la sécheresse des cœurs. Poser les mots justes sur les maux partagés devient alors une véritable thérapie collective. Si le « bendir » et le « gallal » battent la mesure du cœur, la «gasba» libère l›âme. Ce simple roseau, percé par la main patiente de l›artisan, devient entre les doigts du flûtiste le prolongement du vent des Hauts Plateaux. Son timbre, rauque et aérien à la fois, accompagne la complainte du poète. C›est elle qui installe la transe lors des défilés de Fantasia : elle imite le hennissement des montures, le cri de la douleur ou la ferveur de la foi. Sans la « Gasba », la «qacida» resterait orpheline ; elle est le fil conducteur invisible qui relie le silence du berger à la clameur du souk.
Chaque morceau s’interrompt pour laisser place au rituel du Barah (le crieur public). Lorsqu›un membre de l›assistance s›avance pour offrir une pièce ou un billet, le rythme s›arrête net.
Le Barah hausse la voix et clame la générosité du donateur aux yeux de tous :
«Sahha le-llahwa le-l-jouwd, ya el-krim ben el-kourama !
Rabi yehafdekwayezid fi aâmrek, wayakhlefaâlik fi ed-douniawa el-akhira !»
(Hommage à la générosité, noble fils de la noblesse !
«Que dieu te protège, rallonge tes jours et te rende au centuple tes bienfaits !»
Ce geste, loin d’être un simple versement monétaire, s’inscrit dans la tradition de la «touiza». C’est une contribution communautaire directe pour maintenir vivante la voix de la tribu et rémunérer ceux qui portent son histoire.
Un verbe qui refuse de s’éteindre
A travers ces strates spatiales et sociales, entre la rudesse d’une nature éprouvante et la vitalité préservée des traditions, la société continue de battre son plein. Il s’agit dès lors de laisser toute sa place au verbe, poser les mots sur les maux partagés pour témoigner d’une collectivité qui, en dépit des épreuves climatiques et des mutations rapides du temps, refuse de s’éteindre et choisit de toujours aller de l’avant. Les troubadours des Hauts Plateaux ne font pas que jouer de la musique au milieu de la poussière des foires : ils rappellent à tout un peuple que tant que le roseau chantera sous le souffle du Cheikh, la mémoire restera intacte et l’espoir demeurera debout.
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