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Ce que l’exil algérien de Hàm Nghi dit de la colonisation française

Par R. C.•11 min de lecture
Brifa
Ce que l’exil algérien de Hàm Nghi dit de la colonisation française
Résumé IA

L'empereur vietnamien Hàm Nghi, capturé après trois ans de résistance anticoloniale, est exilé à El Biar près d'Alger en 1889 pour l'éloigner de sa terre natale et briser le symbole vivant de la tradition confucéenne.

La France applique la même logique d'acculturation forcée à d'autres figures vietnamiennes comme Kỳ Đồng, tout en reproduisant en Algérie le schéma de dépossession culturelle initié dès 1832 avec la transformation de la mosquée Ketchaoua en cathédrale.

Après seize ans de captivité, Hàm Nghi finit par s'assimiler, parlant français, pratiquant la peinture occidentale et épousant une Algéroise dans l'ancienne mosquée convertie, scellant symboliquement la victoire de l'assimilation coloniale.

D'autres souverains déposés, notamment la reine malgache Ranavalona III et son premier ministre Rainilaiarivony, connaissent le même sort d'exil algérien sans retour possible vers leurs royaumes.

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Par Nicolas Gautier

En 1888, après trois années de lutte, l’empereur du Vietnam Hàm Nghi était capturé par les Français et envoyé en exil à El Biar, sur les hauteurs d’Alger. Plus qu’une simple mise à l’écart : une volonté coloniale de saper les fondements religieux et culturels des sociétés traditionnelles.

Le 13 janvier 1889, un adolescent de dix-sept ans débarque à Alger sous escorte. On l’installe à El Biar, à la villa des Pins, sous la garde d’un officier colonial, avec une rente de vingt-cinq mille francs et un réseau d’informateurs chargé de surveiller ses visites et de lire son courrier. Il s’appelle Hàm Nghi. Il est empereur du Vietnam. Trois années durant, il a tenu tête à la France, et il ne reverra jamais sa terre natale. Le 13 juillet 1885, huit jours après la chute de Hué, il avait lancé un appel solennel exhortant le peuple vietnamien à poursuivre la lutte contre l’envahisseur. De là naquit le Cần Vương («Aider le Roi»), le premier mouvement de résistance vietnamien à la colonisation. J’ai traduit cet appel avec mon confrère Zilong Zhao, de la Sorbonne, et l’université normale de Chine du Sud m’a invité en avril dernier, à Canton, à tenir une conférence sur le sujet ainsi que sur la guerre franco-chinoise de 1884-1885. Les deux événements sont indissociables, la guerre ayant éclaté avec le soutien de la Chine aux rebelles vietnamiens au Tonkin. Ce n’est qu’après avoir écarté cette menace et étouffé la rébellion que le corps expéditionnaire français put reporter son effort sur la capitale vietnamienne et s’en emparer.
Trois ans plus tard, Hàm Nghi était trahi par l’un de ses gardes et arrêté. Restait à décider du sort de cet empereur qu’on ne pouvait ni juger sans lui donner une tribune, ni exécuter sans en faire un martyr. La France choisit l’Algérie. Pourquoi ? Amandine Dabat, historienne de l’art et arrière-arrière-petite-fille du souverain, à qui l’on doit sa première biographie (Hàm Nghi. Empereur en exil, artiste à Alger, Sorbonne Université Presses, 2019), a établi que la France redoutait de l’exiler en métropole : sa jeunesse et son courage auraient pu susciter une critique de la politique coloniale. Il fallait, en outre, imposer une distance infranchissable pour décourager toute tentative d’évasion et de reprise du pouvoir. Les Français n’oubliaient pas l’île d’Elbe et les Cent-Jours de Napoléon. Enfin, les circonstances imposaient aux autorités coloniales de priver la société traditionnelle vietnamienne, fondée sur le confucianisme et le culte des ancêtres, de ce symbole vivant qu’était son empereur. Cette politique participait de fait à l’ambition d’imposer la culture française à ses administrés, au détriment de leur religion et de leur culture originelles.
En octobre 1887, un an avant l’arrivée de Hàm Nghi, Alger devait déjà servir de terre d’exil à un autre Vietnamien, Kỳ Đồng. Né en 1875, ce garçon, auquel l’empereur Tự Đức avait décerné dès l’âge de sept ans le titre d’«enfant prodige», était devenu en 1887 un véritable symbole de la résistance au Tonkin. Craignant la ferveur populaire qu’il suscitait, les autorités françaises choisirent de l’éloigner du Vietnam en le plaçant sous surveillance dans un établissement scolaire d’Alger. Il y poursuivit des études jusqu’au milieu des années 1890.
Ainsi, au même moment, dans la même ville, Hàm Nghi et Kỳ Đồng subissaient les desseins coloniaux de la France, qui reposaient avant tout sur l’espoir d’acculturer les populations qu’elle avait soumises par les armes. L’assimilation fut néanmoins un échec pour Kỳ Đồng. Autorisé à rentrer au Tonkin en 1896, le jeune homme refusa toute collaboration avec l’administration coloniale. L’année suivante, il entra en relation avec les rebelles du Đề Thám. Arrêté en septembre 1897, Kỳ Đồng fut ensuite déporté pour le reste de sa vie en Polynésie française. Sur l’île d’Hiva Oa, il rencontra Paul Gauguin, et écrivit Les Amours d’un vieux peintre aux îles Marquises. Dans cette pièce satirique, Kỳ Đồng fit usage de sa parfaite maîtrise du français pour fustiger les mœurs scandaleuses de ce peintre, à commencer par sa « Maison du Jouir », où il détournait les jeunes filles mineures de l’île, toutes polynésiennes. Plus largement, la pièce ravive le drame fondamental de la colonisation : la dépossession religieuse et culturelle menée par l’Église, couplée à l’emprise implacable de l’État français.
Par-delà les concessions territoriales, les «traités inégaux» imposés à la Chine prévoyaient le libre exercice du culte chrétien, le droit d’évangéliser l’intérieur du pays, et l’octroi d’un statut d’extraterritorialité, qui garantissait l’impunité des citoyens français et des autres Occidentaux face à la justice chinoise. Témoins de cette politique d’annihilation culturelle, les lettrés du Cần Vương comprirent qu’une défaite militaire irait bien au-delà d’un changement de dynastie : il en allait de la survie de l’aire confucéenne et taoïste, des religions et des modes de vie traditionnels du Vietnam. En Algérie, cette logique de dépossession avait commencé dès 1832. Au mépris des garanties sur la liberté de culte, le duc de Rovigo s’emparait de la mosquée Ketchaoua après un assaut meurtrier contre les fidèles barricadés à l’intérieur. L’édifice ottoman fut ensuite remanié jusqu’à disparaître, pour devenir la cathédrale Saint-Philippe. Ne restait plus qu’à convertir les âmes. La famine et le choléra de 1866-1868 en fournirent l’occasion à Mgr Lavigerie, archevêque d’Alger et fondateur des Pères Blancs : des milliers d’orphelins furent recueillis, baptisés et regroupés dans des villages chrétiens. L’entreprise se solda pourtant par un échec.
Les familles reprirent leurs enfants, les rares convertis furent frappés d’ostracisme, poussant les missionnaires à réorienter leurs efforts vers l’Afrique subsaharienne. Depuis le Hoggar, Charles de Foucauld mesurera lui aussi l’inflexible résilience des populations musulmanes. L’administration coloniale choisit d’ailleurs de freiner ce prosélytisme, moins par égard pour l’islam que pour éviter de nouveaux soulèvements. Quant à Hàm Nghi, après seize années de captivité, l’ancien empereur présentait tous les traits d’un vaincu assimilé : il parlait la langue de ses geôliers, maîtrisait la peinture occidentale et fréquentait la bonne société algéroise.
Le 4 novembre 1904, il épousa Marcelle Laloë, fille du président de la cour d’appel d’Alger. Le père avait d’abord refusé cette union mixte avant de se raviser. Le mariage fut célébré en grande pompe, avec la bénédiction de l’archevêque, dans cette cathédrale Saint-Philippe qui, soixante-douze ans plus tôt, était encore la mosquée Ketchaoua. La scène cristallise à elle seule l’implacable logique de l’assimilation : un empereur confucéen prisonnier, converti et marié dans une mosquée usurpée, sous le regard dédaigneux de l’archevêque d’Alger. Hàm Nghi ne fut pas le seul souverain, du reste, à être exilé par la France à Alger. Ranavalona III, dernière reine de Madagascar déposée par le général Gallieni en 1897, fut transférée en 1899 dans une villa de Mustapha Supérieur. Malgré ses demandes répétées, les autorités ne lui accordèrent que des voyages à Paris, jamais le retour à Antananarivo ; elle mourut à Alger en mai 1917. Avant elle, en février 1896, Rainilaiarivony, Premier ministre du royaume merina et véritable détenteur du pouvoir depuis plus de trente ans, avait lui aussi été relégué à Alger. Principal artisan de la résistance diplomatique à l’expansion française, il y mourut cinq mois plus tard, sans avoir revu Madagascar.
Les princesses merinas Rasendranoro et Ramasindrazana furent elles aussi exilées de force, d’abord à La Réunion puis à Alger. Béhanzin, roi d’Abomey, déporté à la Martinique en 1894, réclama pendant douze ans le droit de revoir le Dahomey. L’administration ne céda qu’à moitié en l’autorisant à regagner l’Afrique, mais loin de son royaume : débarqué à Alger en avril 1906, il s’installa à Blida, où il mourut le 10 décembre de la même année. Pendant un demi-siècle, Alger fut la capitale de ces souverains détrônés. Leur déposition puis leur exil participaient d’une stratégie consistant à dissocier les sociétés colonisées de la figure souveraine qui concentrait les principes de légitimité politique, religieuse et symbolique sur lesquels reposait leur ordre traditionnel. L’empire colonial formait ainsi un vaste espace de relégation. Si Alger accueillit plusieurs souverains déchus d’Asie et d’Afrique subsaharienne, d’autres figures de la résistance furent dispersées vers des possessions éloignées. L’émir Abdelkrim fut ainsi exilé à La Réunion, où furent également déportés les empereurs vietnamiens Thành Thái et Duy Tân.
Ce n’est qu’après leur mort que ces souverains cessèrent d’incarner une menace politique pour le pouvoir colonial. Les cendres de Béhanzin furent rapatriées à Abomey en 1928, celles de Ranavalona III à Antananarivo en 1938, puis celles de Duy Tân à Hué en 1987. Hàm Nghi demeure toutefois une exception. Mort à El Biar en 1944 après cinquante-cinq années d’exil, il repose depuis 1965 dans le cimetière de Thonac, en Dordogne, sous une pierre portant la mention, héritée de la nomenclature coloniale, «Empereur d’Annam». Lorsque les autorités vietnamiennes proposèrent le rapatriement de sa dépouille à Hué en 2002, sa famille s’y opposa. Ainsi, plus d’un siècle après sa déposition, Hàm Nghi repose toujours en terre étrangère, loin de ses ancêtres, loin du peuple qui s’était levé en son nom au sein du Cần Vương.

Bio express

Nicolas Gautier est historien des idées, chercheur en littérature au laboratoire CELLF (CNRS) de Sorbonne université et journaliste indépendant, spécialiste des fondements idéologiques des sociétés traditionnelles. On lui doit notamment «Shintoïsme et décolonisation en Extrême-Orient» (L’Harmattan, 2022), ainsi que deux contributions parues dans les revues à comité de lecture Romantisme («L’hellénisme dans le philochristianisme romantique», 2022) et Outre-Mers («La Proclamation de l’empereur Hàm Nghi», 2023).

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