L’opposition, otage de la haine
L'auteur dénonce une opposition algérienne installée à l'étranger qui, mue par la haine du pouvoir, en vient à souhaiter l'échec du pays lui-même en amplifiant systématiquement les récits négatifs.
Cette démarche, relayée par des réseaux proches du Maroc, d'Israël ou nostalgiques de l'influence française, transforme chaque difficulté en preuve de faillite et chaque réussite en propagande.
L'Algérie a pourtant changé, retrouvant sa souveraineté et une jeunesse qui construit son avenir sans demander de permission, rendant caducs les vieux schémas de dépendance.
Critiquer les dirigeants est nécessaire, mais humilier le pays et se réjouir de ses crises ne punit que les citoyens, non les gouvernements.
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Le Quotidien d'Oran
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Je me souviens de ces premiers mois du Covid-19. Le monde retenait son souffle. Les rues s’étaient vidées, les avions ne décollaient plus, les familles se parlaient à travers des écrans et chacun découvrait avec une inquiétude presque enfantine qu’un minuscule virus pouvait mettre les grandes puissances à genoux. Les hôpitaux débordaient, les morts se comptaient par milliers et personne ne savait vraiment quand tout cela finirait.
C’est dans ce moment de peur que certains, confortablement installés loin de l’Algérie, avaient trouvé le moyen d’expliquer que tout cela était encore la faute du pouvoir algérien. Le virus lui-même devenait suspect. Les restrictions étaient une manœuvre. La fermeture des mosquées cachait forcément quelque chose. La moindre décision sanitaire était transformée en preuve d’une immense conspiration.
Ce jour-là, quelque chose m’avait frappé. On pouvait détester un gouvernement, contester ses décisions, lui reprocher des défaillaces. Mais comment pouvait-on regarder son propre pays traverser une épreuve mondiale et ne rien éprouver d’autre que le besoin de l’accuser ? Avec le temps, cette manière de faire s’est installée.
Les réseaux sociaux lui ont donné une caisse de résonance extraordinaire. Une caméra, un téléphone, quelques milliers d’abonnés et voilà que certains se découvrent une vocation de stratège, d’historien, d’économiste, de spécialiste des armées et, pourquoi pas, de juge de tout un peuple.
Il n’est même plus nécessaire d’attendre les faits. Le verdict arrive avant l’événement. Un incendie éclate, on cherche immédiatement qui accuser. Une crise survient, on annonce l’effondrement. Une décision diplomatique est prise, elle devient forcément une preuve de faiblesse. Une réussite apparaît, elle est réduite à de la propagande. Tout doit confirmer le même récit. L’Algérie serait condamnée à échouer, quoi qu’elle fasse. À force, cela devient presque comique. Si demain un laboratoire algérien découvrait un traitement contre une maladie incurable, certains expliqueraient probablement que le médicament n’est qu’une invention destinée à cacher une autre catastrophe.
Mais derrière ce qui pourrait prêter à sourire se cache quelque chose de beaucoup plus grave : lorsque la volonté de nuire finit par devenir plus forte que le besoin de vérité, la politique perd son âme. Une opposition digne de ce nom ne se mesure pas au nombre d’insultes qu’elle adresse au pouvoir. Elle se mesure à sa capacité de dire la vérité, y compris lorsqu’elle ne sert pas son camp. Elle doit dénoncer quand il le faut, proposer lorsqu’elle le peut et reconnaître aussi ce qui mérite de l’être. Surtout, elle doit garder une chose intacte : le lien avec son propre peuple. Car le pouvoir passe. Les présidents passent. Les gouvernements passent. L’Algérie, elle, reste. C’est précisément cette frontière que certains ont franchie. Ils ne critiquent plus seulement ceux qui dirigent. Ils semblent avoir besoin que l’Algérie elle-même soit constamment présentée comme malade, faible, arriérée, isolée, incapable. Cette entreprise de dénigrement n’a pas une seule origine. Les uns ont trouvé dans le discours du Makhzen une source inépuisable de récits à reprendre. Dès qu’une information peut nuire à l’image de l’Algérie, elle est accueillie, amplifiée, répétée jusqu’à devenir une vérité pour ceux qui l’écoutent. D’autres sont allés jusqu’à rechercher des convergences avec des réseaux proches de l’entité sioniste et de ses intérêts, comme si l’affaiblissement de leur propre pays pouvait être justifié par la simple haine de son gouvernement. D’autres encore vivent dans une Algérie qui n’existe plus que dans leur mémoire : celle où Paris était le centre de gravité, où l’ancienne puissance coloniale demeurait une référence permanente, où l’on semblait croire qu’un Algérien ne pouvait être moderne qu’en se regardant dans un miroir français. Cette nostalgie est parfois si profonde qu’elle finit par transformer la domination d’hier en âge d’or.
L’Algérie, elle, n’est pas un pays parfait. Aucun pays ne l’est. Elle a ses insufisasnces, ses lenteurs. Les Algériens sont les premiers à le savoir. Ils râlent, contestent, critiquent, se plaignent. Ils peuvent être terriblement sévères avec leur propre pays. Mais cette sévérité vient souvent d’un sentiment que ceux qui parlent de l’Algérie depuis l’étranger semblent avoir oublié : l’attachement. On peut être déçu par sa maison sans souhaiter qu’elle s’écroule. On peut être furieux contre les siens sans souhaiter leur malheur. On peut reprocher à son pays ses fautes sans éprouver de plaisir lorsqu’il souffre. C’est là que se trouve toute la différence.
Certains ont tellement voulu démontrer que l’Algérie allait mal qu’ils ont fini par ne plus voir lorsqu’elle avançait. Or le pays a changé. Lentement, imparfaitement, avec ses hésitations, mais il a changé. Il a surtout retrouvé le goût de décider pour lui-même. Ce mot, souveraineté, peut sembler abstrait à ceux qui ne connaissent l’histoire que dans les livres. Pour les Algériens, il ne l’est pas. Il porte le souvenir d’une guerre. Il porte des noms de martyrs. Il porte des familles brisées. Il porte des générations qui ont accepté de mourir pour que celles qui viendraient après puissent vivre sans demander la permission.
Voilà pourquoi l’Algérie d’aujourd’hui veut parler avec tout le monde sans appartenir à personne. Elle peut travailler avec l’Europe sans redevenir européenne. Elle peut discuter avec les États-Unis sans devenir leur alliée automatique. Elle peut approfondir ses relations avec la Chine, la Russie, la Turquie, l’Afrique et le monde arabe sans demander à ceux qui l’ont longtemps regardée de haut si elle en a le droit. Elle peut défendre la Palestine parce qu’elle considère que cette cause relève de principes qui lui appartiennent, et non parce qu’elle attend l’approbation de qui que ce soit. Elle peut défendre la souveraineté des États africains parce que son propre peuple sait ce que signifie vivre sous la domination d’un autre. Cette Algérie-là ne correspond plus au scénario de ceux qui avaient besoin d’un pays dépendant pour donner un sens à leur propre discours. Ils cherchent encore l’ancienne Algérie, celle qui devait attendre un regard venu d’ailleurs pour savoir si elle était respectable. Ils ne comprennent pas que les générations ont changé.
Que les jeunes Algériens ne regardent plus tous dans la même direction. Qu’ils peuvent aimer la France sans lui appartenir, connaître l’anglais sans renier l’arabe, regarder vers l’Afrique sans tourner le dos au monde, et surtout penser qu’ils ont le droit de construire quelque chose ici. C’est peut-être cette évolution qui dérange le plus. Une Algérie qui reprend confiance devient plus difficile à enfermer dans les vieux récits. Elle devient plus difficile à convaincre qu’elle n’est rien sans l’approbation des autres.
Certains préfèrent continuer à creuser les fissures, à grossir les blessures, à transformer chaque difficulté en preuve définitive de faillite. Il faudrait pourtant comprendre une chose simple : l’Algérie n’a pas besoin d’être adorée. Elle a besoin d’être regardée avec vérité. Ses dirigeants peuvent être critiqués. Ses institutions peuvent être interrogées. Ses politiques peuvent être combattues.
Ses erreurs doivent être dénoncées. Mais pourquoi faudrait-il pour cela humilier le pays lui-même ? Pourquoi faudrait-il se réjouir d’un incendie parce qu’il pourrait embarrasser le gouvernement ? Pourquoi applaudir une difficulté économique parce qu’elle donne raison à une vidéo publiée depuis l’étranger ? Pourquoi souhaiter l’échec de son pays pour pouvoir dire ensuite : « Je vous l’avais bien dit » ? Il y a quelque chose de profondément triste dans cette attitude. Parce qu’à la fin, ce ne sont jamais les gouvernements qui paient seuls. Ce sont les citoyens. Ce sont les familles. Ce sont les travailleurs. Ce sont les enfants.
Ceux qui applaudissent de loin une crise oublient qu’elle finit toujours par entrer dans la maison de quelqu’un. C’est pour cela que la différence entre l’opposition au pouvoir et l’hostilité au pays doit être défendue avec force. On peut vouloir changer un président sans vouloir changer de patrie. On peut rêver d’une autre République sans rêver d’une autre Algérie. On peut être profondément en désaccord avec le pouvoir tout en refusant de devenir l’instrument de ceux qui aimeraient voir le pays perdre sa voix, sa souveraineté et sa capacité à choisir ses propres alliances. L’Algérie a connu suffisamment de nuits pour savoir ce que coûte la perte de ses repères. Elle a traversé la colonisation, une guerre de Libération, le terrorisme, les crises économiques, les déchirements politiques et les bouleversements d’une région qui n’a jamais vraiment connu le repos. Elle a enterré ses morts et continué à vivre. Elle a parfois trébuché, mais elle s’est relevée.
Voilà pourquoi la souveraineté, chez nous, ne devrait jamais être traitée comme une simple formule diplomatique. Elle est une mémoire vivante. Elle est ce qui relie les morts aux vivants. Elle est ce que nous devons aux générations qui ont payé pour que nous puissions aujourd’hui parler, critiquer, contester et même nous tromper librement. Cette liberté est précieuse. Mais elle impose aussi une responsabilité. Celui qui critique son pays doit accepter de ne pas mentir sur ses blessures. Celui qui prétend parler au nom du peuple doit se souvenir que le peuple n’est pas une audience. Celui qui rêve d’un changement politique devrait avoir assez d’amour pour son pays pour ne jamais souhaiter sa ruine afin de parvenir à ses fins.
L’Algérie n’est pas une vidéo. Elle n’est pas une tendance sur les réseaux sociaux. Elle n’est pas un sujet destiné à faire grimper une audience. Derrière ses chiffres, il y a des vies. Derrière ses frontières, il y a une histoire. Derrière sa souveraineté, il y a le sacrifice de ceux qui ne sont plus là pour nous rappeler pourquoi ils se sont battus. Alors oui, l’Algérie doit encore changer. Elle doit corriger ses erreurs, libérer ses énergies, donner davantage de place à sa jeunesse, améliorer ses institutions et répondre aux attentes de son peuple. Mais elle n’a pas besoin de ceux qui souhaitent secrètement son humiliation pour prouver qu’ils ont raison. Elle n’a pas besoin de professionnels du dénigrement qui transforment chaque difficulté en spectacle et chaque blessure en victoire personnelle. Elle a besoin de citoyens capables de la critiquer sans la mépriser, de l’aimer sans l’idéaliser et de la défendre sans fermer les yeux sur ses défauts.
Ceux qui ont fait de l’Algérie leur ennemi continueront sans doute à parler. Ils auront toujours une caméra, un micro, une accusation et une catastrophe à annoncer. Ils continueront peut-être à chercher dans chaque faiblesse une raison de croire que le pays est condamné. Mais il leur faudra désormais accepter une chose : l’Algérie n’est plus celle qu’ils ont gardée dans leur tête. Elle n’est pas parfaite. Elle n’est pas invincible. Elle n’est pas arrivée au bout de son chemin. Mais elle marche. Et surtout, elle entend désormais choisir elle-même la direction.