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La géographie des préjugés

Par Mustapha Aggoun•8 min de lecture
Brifa
Résumé IA

Un violoniste jouant dans le métro est ignoré par les passants, alors que la même prestation dans une salle prestigieuse attire un public prêt à payer plus de 200 dollars.

Ce contraste révèle une hiérarchie géographique du prestige : une analyse publiée à Paris ou New York bénéficie d'une crédibilité spontanée que la même information diffusée depuis Alger ou Dakar doit d'abord conquérir.

Le même mécanisme touche la littérature, où un poème publié dans une revue européenne reçoit une attention que la même œuvre publiée à Dakar ou Alger n'obtiendrait pas.

L'auteur appelle à juger les œuvres sur leur contenu plutôt que sur le prestige de leur origine, estimant que le talent n'a pas besoin d'un visa pour être reconnu.

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Le Quotidien d'Oran

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Il s’est habillé en sans-abri et s’est installé avec son violon dans une galerie du métro. Il a joué avec le même instrument, la même maîtrise et la même sensibilité que celles qui, quelques heures plus tard, rempliraient une salle de concert.

Les voyageurs passaient devant lui. Quelques-uns ralentissaient, presque personne ne s’arrêtait. Sa musique se perdait dans le bruit des pas, des conversations et des rames.

Quelques jours plus tard, le même musicien jouait la même musique dans une salle prestigieuse. Les places étaient chères, le public était venu spécialement pour l’écouter et chacun se taisait avec cette attention particulière que l’on accorde aux grandes œuvres. Ceux qui, dans le métro, n’avaient même pas levé les yeux étaient désormais prêts à payer plus de deux cents dollars pour entendre les mêmes notes. La musique n’avait pas changé. Le regard, lui, avait changé. Cette expérience dit quelque chose de notre rapport à la culture, mais aussi à l’information, à l’intelligence et à la réputation. Nous prétendons juger une œuvre pour ce qu’elle est, alors que nous la regardons souvent à travers l’étiquette qui l’accompagne. Un violoniste dans une grande salle est un artiste. Le même homme dans une station de métro devient un inconnu parmi d’autres, parfois même un élément du décor. Il suffit d’ailleurs de changer l’adresse d’un texte pour modifier la manière dont certains le lisent.

Un article publié dans un grand quotidien londonien, parisien ou new-yorkais ne bénéficie pas seulement d’une audience plus importante. Il arrive avec le prestige du lieu, de l’institution et du nom. Le journal précède parfois l’auteur. Il installe chez le lecteur une forme de confiance avant même que celui-ci ait pris connaissance de l’argument. Lorsque le même raisonnement, la même analyse ou la même information paraît dans un journal d’un pays que certains continuent de considérer comme appartenant au « tiers-monde », le contenu semble soudain devoir faire ses preuves.

C’est une étrange hiérarchie. La vérité aurait-elle une adresse ? Une analyse écrite à Paris serait-elle plus intelligente parce qu’elle a été écrite à Paris ? Une opinion publiée à New York deviendrait-elle plus pertinente parce qu’elle porte le prestige de New York ? Pourquoi un texte écrit à Alger, Dakar, Tunis ou Bamako devrait-il constamment démontrer sa valeur avant même d’être lu ? Nous avons parfois tellement intériorisé cette géographie du prestige que nous ne la remarquons même plus. Le phénomène est encore plus visible dans l’information. Beaucoup de téléspectateurs accordent spontanément davantage de crédit à une nouvelle lorsqu’elle apparaît sur CNN ou la BBC.          

La même information, diffusée par une chaîne de télévision africaine, peut être accueillie avec davantage de méfiance, comme si le fait changeait de nature en changeant de studio.

Une information ne devient pas vraie parce qu’elle traverse l’Atlantique. Une erreur commise par une grande chaîne reste une erreur. Une information juste diffusée par une petite rédaction africaine ne devient pas fausse parce que son logo est moins connu. La puissance médiatique a produit quelque chose de plus profond que la domination des moyens de diffusion : elle a installé une hiérarchie des sources, puis une hiérarchie des regards. À force de voir certains médias raconter le monde, nous avons fini par accepter l’idée que le monde devait nécessairement être raconté depuis chez eux. Il y a là une forme de domination beaucoup plus discrète que celle des anciennes cartes politiques. Elle ne s’empare plus seulement des territoires ; elle s’installe dans les réflexes.

On peut retrouver le même mécanisme dans la littérature. Un poème publié dans une revue européenne sera parfois accueilli avec une attention que le même poème, publié dans une revue sénégalaise ou algérienne, n’aurait jamais obtenue. Le texte n’a pourtant pas changé. Les mots sont les mêmes, les images sont les mêmes, la sensibilité du poète est la même. Seul le lieu de publication a changé. Comme si le talent avait besoin d’un visa pour franchir les frontières. Il est révélateur aussi de voir certains écrivains africains acquérir une reconnaissance nouvelle après avoir été traduits, édités ou consacrés par une institution culturelle européenne. Leur œuvre existait pourtant avant cette reconnaissance. Elle n’attendait pas d’être découverte pour être valable. Mais notre propre regard sur elle change parfois au moment où un autre regard, venu d’ailleurs, nous dit qu’elle mérite notre attention. C’est peut-être là le plus étrange : nous ne demandons pas toujours à l’autre de reconnaître ce que nous savons déjà; nous attendons parfois qu’il le reconnaisse pour commencer nous-mêmes à y croire.

Le problème n’est évidemment pas de nier la qualité de la BBC, de CNN, des grands journaux occidentaux ou des revues littéraires européennes. Ils ont produit et produisent encore du journalisme, des enquêtes indispensables et des œuvres majeures. Les rejeter par principe reviendrait simplement à reproduire, dans l’autre sens, le même travers. La vraie question est plus inconfortable : pourquoi leur prestige devient-il parfois un substitut au jugement ? Nous vivons dans un monde où le contenant influence dangereusement le contenu. Le nom précède parfois l’idée, l’institution précède l’auteur, le média précède l’information et le décor précède l’œuvre.

Le violoniste du métro nous rappelle alors une vérité presque cruelle : nous ne voyons pas toujours ce qui est devant nous. Nous voyons souvent ce que nous pensons devoir voir. Il faudrait peut-être apprendre à écouter la musique avant de regarder le costume du musicien, à lire le texte avant de chercher l’adresse de celui qui l’a publié, à examiner l’information avant de regarder le logo de la chaîne qui la diffuse. Une œuvre ne devient pas grande parce qu’elle entre dans une salle prestigieuse. Une idée ne devient pas vraie parce qu’elle vient de loin. Et un poème ne gagne pas en beauté en traversant la Méditerranée. Il reste ce qu’il était avant que les regards se posent sur lui.

Il y a ceux qui continuent à jouer, dans une petite salle où personne ne les attend. Ceux qui écrivent dans un journal du Sud, analysent le monde sur une chaîne africaine ou déposent leurs mots dans une revue que peu de lecteurs connaissent. Ils travaillent, pensent, créent, racontent, avec la même passion et parfois le même talent que ceux dont les noms circulent dans les grandes capitales.

Pourtant, beaucoup continuent de les regarder à travers le viseur étroit des préjugés, comme si le pays où ils vivent, le journal qui les publie ou la chaîne qui les accueille suffisait à mesurer la valeur de leur création.

On ne lit plus seulement leur texte : on regarde d’où il vient. On n’écoute plus seulement leur voix : on cherche d’abord l’adresse du studio. Pendant ce temps, eux continuent d’écrire, de jouer, de créer… souvent sans savoir que leur plus grand obstacle n’est pas l’absence de talent, mais le regard de ceux qui ont décidé, avant même d’évaluer la beauté de leur création.

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