Le souk des troubadours / Un safari sans boussole…

Le journaliste Chahreddine Berriah relate son voyage clandestin depuis l'Algérie vers El Khalil, au Mali, durant l'hiver 2001, à travers le désert du Tanezrouft.
Après avoir traversé Reggane et Bordj Badji Mokhtar avec des guides improvisés, il fut accueilli à El Khalil par des migrants subsahariens soupçonneux.
Interrogé par un passeur qui le prit pour un policier, il se déclara journaliste en reportage, donnant naissance à un reportage primé et à une fiction intitulée « Sans ordre de mission ».
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Par Chahredine Berriah
J’atteignis El Khalil au Mali, l’hiver 2001, avec pour seuls bagages, des à-priori et autres conjectures. Un voyage dérobé aux regards des lois. Ce n’était pas légal, j’en conviens volontiers, mais l’action publique étant éteinte, je ne crains rien aujourd’hui.
Enfin, je le crois. L’aurore était glaciale à Adrar. J’entamai, alors, le grand périple, là où les cartes s’effacent pour s’abandonner à l’inconnu, à l’inattendu. Des ksours défilaient tantôt à ma gauche, tantôt à ma droite. Comme les paysages d’un fondu enchaîné. Tamentit, d’abord, ce hameau englouti dans une palmeraie où des artisans façonnaient les dernières bagues en argent et des motifs en argile dans des échoppes timidement éclairées. J’avais même vu des sépultures de trois mètres de long. Je ne les avais pas mesurées, à vrai dire, mais elles devaient avoir cette longueur. Etait-ce l’effet du mirage ? On me raconta, alors, qu’un jour, un religieux s’était emparé de tous les manuscrits datant de plusieurs siècles avant de prendre la fuite comme une ligne de départ…
Le même religieux qui avait assuré les cinq prières quotidiennes aux autochtones pendant une trentaine d’années. Ceux-là même qui m’affirmèrent, aussi que le satané religieux en question n’était même pas de leur confession. Mais, qu’importe, les actions ne valent que par les intentions. Etait-ce une fabulation ? J’avais traversé Zaouiet Sidi Abdelkader, Fenoughil, Lahmeur, Zaouiet Kounda, Tidmaïn… autant de bourgades fortifiées qui m’accompagnaient comme des ombres bienveillantes… jusqu’à Reggane. Une agglomération qui n’arrivait pas à se départir de ses références douloureuses : les essais nucléaires, œuvre des généraux Duchalet et Ailleret, le 13 février 1960, puis les camps d’internement des islamistes au milieu des années 1990. Nous bravâmes, alors, le Tanezrouft…
La Toyota Station avalait la piste fougueusement. Le conducteur, emmitouflé dans son chèche, se prenait pour le pilote Schumacher, le bandit. Il fixait l’horizon sans broncher. Le désert suspect et l’espace infini étaient plus mortifiants que le silence de mon chauffeur. La peur resserrait de plus en plus ma poitrine. Oser violer le désert des déserts est un sacrilège. Le Sahara est un ogre imperturbable. Et nous arrivâmes à Bordj Badji Mokhtar. Une délivrance. Je sentais déjà l’air d’El Khalil. «Mon » Schumacher me livra à Djeha, comme on livre un colis expéditivement et murmura quelques syllabes inintelligibles en guise de « bonne chance » Il ne parlait pas ma langue, mais je l’avais compris comme ça. Enfin, c’était peut-être ça. Pour prendre la direction de la frontière… informelle, Djeha, aussi silencieux qu’une souris, lui aussi, nous fit décoller dans sa Jeep dont la date de fabrication devait remonter au siècle dernier. Et le trajet, qui devait durer moins d’une demi- heure, s’éternisa. «J’ai perdu mes repères… Faut dire que je ne suis pas d’ici…», me confia-t-il, sans, bizarrement, montrer une quelconque inquiétude. «Vous n’êtes pas de la région ?», l’avais-je interrogé. «Je suis Gambien !», se défendit-il.
Pourquoi ne pas le croire, sur les frontières, des Djeha, il y en avait de toutes les nationalités et chacun s’ingéniait à gagner sa vie. Nous arrivâmes à El Khalil à la tombée de la nuit, grâce à la bénédiction d’un automobiliste mystérieux, sorti des dunes, empruntant le même itinéraire que nous. Atterri dans cette localité de la région de Kidal, quelque peu soulagé, je fus vite mis au box des accusés par des centaines des migrants subsahariens attendant l’heure de leur départ pour Maghnia. «Expliquez-nous, cher monsieur, comment toutes ces misérables gens attendent depuis des semaines pour aller à Maghnia, traverser le Maroc et tenter, ensuite, d’atteindre l’enclave de Melilla et vous, vous venez de Maghnia pour débarquer ici. Vous, vous êtes-vous trompé de route, seriez-vous un policier en mission ?», me gifla celui qui semblait être le passeur. Je jurai, alors, que j’étais journaliste en reportage souhaitant les accompagner dans leur aventure.
C’était quitte ou double, mais depuis ce jour-là, je me vois noir avec un cœur blanc. Depuis ce jour, j’avais enfourché mon destin vers l’inconnu… De cette aventure sont nés un reportage primé et une fiction «Sans ordre de mission».
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