Equal Earth : L’Algérie, cœur d’une nouvelle carte du monde

Par Rédaction Web•10 min de lecture
Brifa
Equal Earth : L’Algérie, cœur d’une nouvelle carte du monde
Résumé IA

L'Assemblée générale de l'ONU a adopté vendredi la projection Equal Earth, remplaçant la carte de Mercator qui déformait les surfaces depuis 1569, avec 164 voix pour, une contre (États-Unis) et six abstentions.

L'Algérie, plus grand pays d'Afrique avec 2,38 millions de km², apparaît enfin à sa vraie échelle, dépassant visuellement l'Europe méridionale et corrigeant un rétrécissement cartographique qui servait une vision de domination du Nord sur le Sud.

Cette résolution, portée par le Togo et l'Union africaine, transforme un outil pédagogique en levier géopolitique : Washington s'y oppose pour préserver la prééminence visuelle de l'hémisphère Nord, tandis qu'Alger y voit une opportunité de réécrire son récit diplomatique et scolaire.

L'obstacle principal reste le coût du renouvellement des atlas et manuels, mais l'ONU a promis des fonds pour accompagner cette bascule symbolique majeure pour la dignité africaine.

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Comment la nouvelle carte de l’ONU replace l’Algérie, dans sa taille réelle, au cœur du monde. Fini le rétrécissement imposé depuis 1569 par la projection de Mercator. Place à Equal Earth, adoptée vendredi par l’Assemblée générale des Nations unies, qui rend à l’Afrique et à l’Algérie les proportions que la géométrie et l’histoire lui devaient.

On ne voit qu’elle, l’Algérie. Posée sur la nouvelle carte adoptée vendredi par l’Assemblée générale des Nations unies, elle occupe soudain l’espace que la cartographie coloniale lui refusait depuis cinq siècles≈: celle d’un pays vaste, massif, taillé à l’échelle réelle du continent africain qu’il ouvre sur la Méditerranée. Fini le rétrécissement imposé par Gerardus Mercator en 1569 ; place à la projection Equal Earth, qui rend à l’Afrique, et à l’Algérie en particulier, les proportions que la géométrie lui devait depuis toujours.
La résolution, portée par le Togo et l’Union africaine, a recueilli 164 voix pour, une seule contre, celle des Etats-Unis, et six abstentions. Elle invite désormais les Etats et organisations internationales à abandonner la cartographie Mercator au profit d’une représentation qui ne gonfle plus artificiellement le Groenland, le Canada, les USA, ou la Russie au détriment du Sud global. Car la distorsion n’a rien d’anodin : l’Afrique est en réalité 14 fois plus grande que le Groenland, alors que les deux territoires apparaissent presque équivalents sur un planisphère classique, accroché encore dans toutes les classes d’école d’Algérie et du monde.

Un pays qui change de stature

Sur l’ancienne carte, l’Algérie, avec ses 2,38 millions de kilomètres carrés, le plus vaste pays d’Afrique et du monde arabe, apparaissait comparable à des pays d’Europe du Sud pourtant bien plus modestes en superficie. Sur Equal Earth, l’Algérie dépasse visuellement l’ensemble de l’Europe méridionale réunie, et pousse la botte italienne comme l’Hexagone français à leur taille réelle, beaucoup plus modeste dans l’imaginaire collectif qu’ils ne l’étaient sur les atlas scolaires.
Les géographes rappellent depuis plusieurs années déjà que la carte de Mercator déformait certaines parties du monde, ce qui venait en appui à une vision de domination du Nord sur le Sud. Une vision dont l’Algérie, ancienne colonie française devenue trois départements puis indépendante en 1962 au prix d’une guerre de libération majeure, a payé le prix symbolique autant que le prix réel.

La porte de l’Afrique

Ce que la nouvelle carte révèle, en creux, c’est une géographie stratégique que la projection Mercator masquait : l’Algérie n’est pas seulement un grand pays du Maghreb, elle est le pivot entre la Méditerranée et le Sahel, la charnière entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne. Ses frontières touchent sept pays (Maroc, Mauritanie, Mali, Niger, Libye, Tunisie et le Sahara occidental), ce qui en fait l’un des Etats les plus centraux du continent en matière de sécurité régionale, de stabilité économique et de diplomatie énergétique, notamment via les gazoducs vers l’Europe. En repositionnant visuellement l’Afrique à sa véritable échelle, la résolution onusienne offre indirectement à Alger un argument de politique étrangère : celui d’un pays dont la masse critique, longtemps euphémisée par le cartographe flamand Mercator, correspond désormais à l’influence réelle qu’il revendique dans le monde.

Une bataille de projections, une bataille de pouvoir

Frédéric Encel, professeur de géopolitique à Sciences Po, rappelle une évidence trop souvent oubliée : tout planisphère est par construction inexact, puisque la Terre n’est pas plate, et chaque nation défend en réalité sa propre projection en fonction de ses intérêts politiques, diplomatiques, militaires et économiques. Le choix d’une carte n’est donc jamais neutre, il est un langage de puissance. Et c’est justement contre cette domination, cartographie à l’appui, imposée par les pays du Nord, que des voix dans le Sud se sont mobilisées comme jamais. Fara Ndiaye, directrice adjointe de l’organisation Speak Up Africa et cheville ouvrière de la campagne «Correct the Map», en fait une question de dignité autant que de pédagogie : pour un enfant africain qui grandit avec un continent rapetissé sous ses yeux, la distorsion cartographique nourrit un déficit de fierté et de reconnaissance. Corriger la carte, insiste-t-elle, dépasse la seule technique. C’est un acte qui touche à la justice et au récit que l’Afrique veut construire d’elle-même. La projection Equal Earth, qu’elle défend comme outil pédagogique diffusable dans les écoles et les médias, entend précisément redonner à chaque continent son poids réel.
L’Union africaine, qui fédère 54 Etats, va plus loin : dans les documents accompagnant la campagne, elle qualifie la distorsion cartographique de sentiment erroné de supériorité du Nord sur le Sud global. Une lecture que partage le chercheur canadien Shivanand Balram, pour qui une projection qui déforme les surfaces peut nourrir des représentations mentales associées à l’importance et au pouvoir.

Pourquoi Washington s’y oppose

Les Etats-Unis ont été la seule voix contre à l’Assemblée générale. Leur représentante, Yaryna Ferencevych, a dénoncé un texte relevant, selon elle, d’un agenda idéologique, jugeant incongru que l’ONU débatte de cartographie du XVIe siècle plutôt que des enjeux de paix internationale. L’argument officiel occulte cependant un enjeu plus large : sous l’administration Trump, la toponymie et la cartographie sont redevenues des instruments de puissance assumés. Le golfe du Mexique rebaptisé «golfe d’Amérique», le lac Ontario rebaptisé à l’identique en pleine guerre tarifaire avec le Canada. Dans ce contexte, une résolution qui réduit la prééminence visuelle du Nord, Amérique du Nord comprise, sur les cartes officielles touche directement à la représentation du pouvoir que Washington entend projeter, au moment même où Pékin et Moscou consolident leurs propres récits cartographiques centrés sur eux-mêmes.
Pour Alger, l’enjeu dépasse la symbolique. La France, coparraine du texte, y voit un geste de réconciliation avec l’Afrique au moment où son influence s’y érode ; l’Algérie, elle, peut y lire une opportunité de réécrire, dans ses manuels scolaires et sa diplomatie culturelle, un récit longtemps dicté depuis les cartes de l’ancienne puissance coloniale.

Reste la question de l’école

L’adoption d’Equal Earth dans l’enseignement algérien ne sera pas automatique : elle suppose de renouveler des générations d’atlas et de manuels, un coût que les universitaires identifient comme le principal obstacle à une bascule rapide, partout dans le monde. L’ONU a promis de débloquer des fonds afin d’aider les pays qui le souhaitent à introduire la nouvelle carte. Mais le symbole est posé : pour la première fois depuis l’indépendance, la carte officiellement promue par l’ONU donne à voir l’Algérie non plus rétrécie entre deux méridiens, mais dans l’ampleur réelle d’un territoire qui commande l’accès au continent africain, pendant que Washington, Pékin et Moscou continuent, chacun à sa manière, de dessiner le monde à leur image. S. A. H.

– Chacun son centre du monde

La carte n’est jamais un simple outil, elle est un récit que chaque puissance réécrit à son avantage. Une photographie de 1942 montre Franklin D. Roosevelt posant devant un globe où les Etats-Unis trônent au centre du monde, aux dimensions maximisées par la projection choisie. La Chine, elle, a depuis longtemps développé sa propre cartographie officielle, plaçant l’Empire du Milieu au centre du planisphère et reléguant le rival américain à sa périphérie. Vladimir Poutine a, quant à lui, décrété que 2027 serait «l’année de la géographie» en Russie, avec pour objectif la publication de nouvelles cartes officielles conformes à sa propre vision du monde. Dans ce jeu à trois, la résolution votée à l’ONU, qui réduit mécaniquement la taille apparente des Etats-Unis au profit de l’Afrique et de l’Amérique latine, prend une tout autre dimension géopolitique.

– Mercator, une carte du XVIe siècle toujours en usage

Conçue en 1569 pour la navigation à voile, la projection de Mercator conserve les angles et facilite le tracé de caps constants. Mais elle étire les surfaces loin de l’équateur, réduisant l’Afrique de moitié au profit de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Représenter un globe à plat, résume l’historienne allemande Nepthys Zwer, revient à peler une orange sans jamais réussir à en aplatir la peau sans la déchirer. Adoptée dans les écoles dès le XIXe siècle, Mercator a construit, selon les géographes, un imaginaire européen bâti sur les routes commerciales puis la colonisation, l’Europe trônant au centre. En 1974, la projection Gall-Peters avait tenté une correction inverse, préserver les surfaces au prix des formes, sans jamais s’imposer.

S. A. H.

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