Transformer un héritage de solidarité en partenariat stratégique

Par Rachid Ouaissa•17 min de lecture
Brifa
Résumé IA

L’Allemagne et l’Algérie ont officialisé un partenariat stratégique lors de la visite du président Tebboune à Berlin en juillet 2026, marquant un tournant dans leurs relations bilatérales.

Ce rapprochement s’appuie sur une mémoire commune forgée par la solidarité ouest-allemande avec l’indépendance algérienne dans les années 1950, symbolisée par l’engagement de figures comme Hans-Jürgen Wischnewski.

Après des ruptures géopolitiques — rupture diplomatique en 1965 puis reprise en 1971 — la coopération industrielle s’est intensifiée dès les années 1970, bien que les échanges actuels (3,6 milliards d’euros) reproduisent encore une division classique hydrocarbures contre machines.

Une coopération durable exige de transformer la rente pétrolière algérienne en capital de transition pour l’industrialisation, l’Allemagne devant adapter son approche au-delà de la vente d’équipements vers la création de valeur et d’emplois qualifiés en Algérie.

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Le Quotidien d'Oran

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Les relations entre l’Allemagne et l’Algérie sont à un tournant historique. La guerre en Ukraine, la recomposition de l’approvisionnement énergétique européen, l’instabilité au Sahel et la compétition internationale autour des matières premières et des technologies redéfinissent les intérêts des deux pays. Dans ce contexte, Berlin et Alger ont de bonnes raisons de se rapprocher. Mais une relation véritablement stratégique ne saurait se limiter à l’achat de gaz algérien ou à l’exportation de machines allemandes. Elle doit contribuer à la transformation économique de l’Algérie tout en renforçant la sécurité énergétique et politique de l’Allemagne et de l’Europe.

La visite du président Abdelmadjid Tebboune à Berlin, le 16 juillet 2026, a donné à ce rapprochement un cadre politique nouveau. Reçu par le président fédéral Frank-Walter Steinmeier puis par le chancelier Friedrich Merz, le chef de l’État algérien a participé à l’adoption d’une déclaration commune établissant un agenda stratégique pour le partenariat bilatéral.    Le texte prévoit un dialogue politique régulier et une coopération renforcée dans les domaines du commerce, de l’énergie, de l’industrie, des technologies, de la formation, de la sécurité et de la migration. Il annonce également l’examen d’une relance de la Commission économique mixte et la création possible d’un Conseil économique bilatéral. Le forum économique organisé le lendemain et les accords conclus entre entreprises ont confirmé la volonté de donner une dimension concrète à cette relance.

Cette ambition peut s’appuyer sur une histoire singulière. Les relations germano-algériennes n’ont pas commencé avec les contrats commerciaux ou la diplomatie officielle. Dès les années 1950, « les porteurs de valises allemands » : des syndicalistes, des étudiants, des intellectuels, des journalistes, des milieux religieux et des militants ouest-allemands ont soutenu la lutte du peuple algérien pour l’indépendance. Leurs motivations étaient diverses, anticolonialisme, solidarité ouvrière, défense des droits humains ou engagement chrétien, mais leurs actions ont contribué à faire connaître en Allemagne la violence coloniale et la revendication algérienne d’autodétermination.

La figure de Hans-Jürgen Wischnewski symbolise cet engagement. Lors du congrès du Parti social-démocrate allemand à Stuttgart, le 19 mai 1958, il lança : « Vive l’Algérie libre ! » Il critiqua la conduite française de la guerre, salua la délégation du Front de libération nationale présente dans la salle et défendit explicitement le droit des Algériens à disposer d’eux-mêmes, en présence des représentants du PS français dans la sale. Cette solidarité politique et sociale explique pourquoi l’Allemagne occupe une place particulière dans la mémoire historique algérienne. Ce capital de confiance ne doit pas être célébré de manière nostalgique : il peut devenir une ressource pour l’avenir.

Une relation façonnée par les ruptures géopolitiques

Après l’indépendance, la République fédérale d’Allemagne et l’Algérie établirent des relations diplomatiques le 3 juillet 1962. Elles furent pourtant rompues dès mai 1965, après l’établissement de relations diplomatiques entre Bonn et Israël. Pour Alger, la solidarité avec le monde arabe et la cause palestinienne constituait un élément central de son identité internationale ; pour la République fédérale, la relation avec Israël relevait d’une responsabilité historique fondamentale. Les relations furent rétablies en 1971, alors que la doctrine Hallstein perdait de son importance. La visite du chancelier Willy Brandt en Algérie en avril 1974 marqua un nouveau rapprochement entre une Allemagne engagée dans la détente et une Algérie devenue l’une des voix majeures du mouvement des non-alignés.           Cette trajectoire rappelle une évidence : la relation germano-algérienne a toujours été influencée par des configurations géopolitiques plus vastes. C’est encore le cas aujourd’hui.

À partir des années 1970, la coopération industrielle s’intensifia. Des entreprises allemandes participèrent à la construction d’usines de tracteurs, de moteurs diesel, de batteries, de machines agricoles et d’équipements électriques. La RDA exporta elle aussi des installations industrielles complètes et accueillit des milliers de travailleurs algériens. Cette expérience montre que les relations bilatérales ont déjà dépassé, par le passé, le simple commerce de produits finis. Elles ont aussi porté sur la formation, le transfert de savoir-faire et la création de capacités industrielles.

Aujourd’hui encore, l’Allemagne est un partenaire commercial et technologique important de l’Algérie. En 2023, les exportations allemandes vers l’Algérie ont atteint 2,1 milliards d’euros, contre environ 1,5 milliard d’euros d’importations, soit un volume total proche de 3,6 milliards. L’Allemagne est le sixième fournisseur du pays et la Chambre algéro-allemande de commerce et d’industrie compte plus de 450 membres.

Pourtant, la structure des échanges demeure classique : l’Algérie exporte principalement des hydrocarbures et importe des machines, des véhicules, des produits chimiques et des technologies. Le commerce bilatéral reproduit ainsi, au moins partiellement, la division du travail que l’Algérie doit précisément à dépasser.

Comprendre la logique de l’économie rentière

Pour approfondir la coopération, il faut reconnaître que l’Allemagne et l’Algérie évoluent dans des logiques économiques différentes.    L’économie allemande repose sur l’industrie, la concurrence, l’innovation et l’accès à de vastes marchés. L’État algérien, en revanche, se finance largement grâce aux revenus extérieurs tirés du pétrole et du gaz. Il ne distribue donc pas seulement des budgets publics, mais aussi des crédits, des devises, des licences et des marchés.

Dans une telle économie, la réussite d’une entreprise peut dépendre davantage de son accès aux ressources de l’État que de sa productivité. Il faut ici distinguer la rente du profit : la rente résulte d’un accès privilégié à une ressource, à un monopole ou à une protection publique ; le profit capitaliste suppose l’investissement, la production, la concurrence et une demande suffisamment dynamique.

Ce constat ne renvoie pas à une prétendue absence de culture entrepreneuriale en Algérie. Les acteurs réagissent rationnellement aux incitations existantes. Si la proximité du pouvoir assure des revenus plus élevés et moins risqués que l’innovation, ils chercheront l’accès à la rente. Si, en revanche, des marchés en expansion permettent des investissements rentables, l’autonomie entrepreneuriale devient plus attractive. La question n’est donc pas de choisir abstraitement entre davantage d’État et davantage de marché. Il s’agit de construire des institutions publiques capables de favoriser les investissements productifs, la concurrence, l’emploi qualifié et la création de valeur. La rente pétrolière et gazière ne peut être supprimée du jour au lendemain. Elle doit devenir un capital de transition destiné à financer les infrastructures, la formation, l’innovation et une industrie compétitive. Pour l’Allemagne, cette analyse implique un changement d’approche. Une coopération stratégique ne peut se résumer à vendre des équipements, à construire quelques usines ou à transposer des modèles institutionnels allemands. Elle doit tenir compte de la manière dont les structures rentières peuvent absorber, détourner ou bloquer les investissements. La qualité du partenariat devrait être évaluée moins par le seul montant des contrats que par sa capacité à créer en Algérie de la valeur, des emplois et des acteurs économiques autonomes.

Penser ensemble les énergies anciennes et nouvelles

L’énergie constitue le domaine le plus évident d’un rapprochement. La coopération énergétique germano-algérienne, institutionnalisée depuis 2015, s’étend désormais du gaz naturel aux énergies renouvelables, à l’efficacité énergétique et à l’hydrogène vert. Le projet de corridor SoutH2 pourrait, à terme, acheminer de l’hydrogène produit en Afrique du Nord vers l’Europe. Mais la phase la plus difficile de la transition énergétique est précisément la transition elle-même. Les nouvelles infrastructures ne se construisent pas en une nuit. L’industrie, les transports, les ménages et les finances publiques continueront encore quelque temps à dépendre des énergies fossiles. Le gaz algérien peut donc contribuer à la sécurité énergétique européenne pendant que les deux pays développent ensemble les systèmes de demain. L’objectif doit cependant être clair : remplacer une rente fossile par une rente « verte » ne constituerait pas une transformation. Si l’Algérie se contente demain d’exporter de l’hydrogène ou de l’électricité solaire, tandis que les technologies, les équipements, les services et les bénéfices restent principalement à l’étranger, la logique rentière perdurera.

La coopération énergétique doit par conséquent créer de la valeur localement : fabrication de composants, maintenance, réseaux électriques, stockage, recherche, certification et utilisation industrielle des énergies renouvelables en Algérie. Les grands contrats d’exportation devraient être associés à des engagements en matière de formation, de transfert technologique et d’intégration des entreprises algériennes dans les chaînes de production.

Que peut-on apprendre de l’Allemagne ?

L’un des enseignements majeurs de l’expérience allemande réside dans le principe de l’économie sociale de marché (Soziale Marktwirtschaft). Celle-ci ne constitue ni un libéralisme sans règles ni une économie dirigée par l’État. Elle associe la liberté d’entreprendre et la concurrence à un cadre juridique stable, à une protection sociale étendue et à des mécanismes de négociation entre employeurs et salariés. Le rôle de l’État n’est pas de se substituer durablement aux entreprises, mais d’empêcher les monopoles, de garantir une concurrence équitable, d’investir dans les infrastructures et la formation et de protéger les citoyens contre les principaux risques sociaux. Ce modèle présente plusieurs avantages. Il favorise l’initiative privée sans abandonner la cohésion sociale, limite les conflits par le dialogue et la cogestion, et permet que les gains de productivité bénéficient aussi aux salariés, soutenant ainsi la demande intérieure. La sécurité sociale et la stabilité des relations professionnelles réduisent également l’incertitude, tandis qu’une politique de concurrence rigoureuse encourage l’innovation et empêche que la richesse économique soit durablement captée par quelques acteurs privilégiés. L’efficacité économique et la justice sociale ne sont donc pas considérées comme des objectifs opposés, mais comme deux conditions complémentaires d’une économie durable.

Pour l’Algérie, la leçon ne serait pas de copier les institutions allemandes, mais d’adopter cette logique d’équilibre : libérer l’investissement productif tout en construisant des règles crédibles, une protection sociale mieux ciblée et un véritable dialogue entre l’État, les entreprises et les syndicats. Une telle orientation pourrait aider à transformer les revenus des hydrocarbures en capacités productives, à élargir la classe moyenne et à renforcer la confiance entre citoyens, entrepreneurs et institutions.

Elle offrirait ainsi une voie entre l’étatisme rentier, qui distribue sans toujours produire, et une libéralisation brutale, qui risquerait d’accentuer les inégalités et les dépendances. L’intérêt du modèle allemand ne réside pas seulement dans sa puissance exportatrice. Il tient surtout à l’articulation entre industrie, formation professionnelle, recherche appliquée, banques régionales, collectivités territoriales, syndicats et entreprises de taille moyenne. Le Mittelstand montre qu’une économie industrielle ne repose pas uniquement sur de grands groupes : elle a besoin d’un tissu dense de PME spécialisées, souvent implantées dans les régions, capables d’innover, de former leur main-d’œuvre et de s’insérer durablement dans des chaînes de valeur.

L’Algérie peut également tirer des enseignements de la formation duale, qui associe l’apprentissage en entreprise à l’enseignement professionnel. Elle réduit la distance entre les diplômes et les besoins réels de la production. La coopération entre universités, instituts de recherche et entreprises - illustrée en Allemagne par les organismes de recherche appliquée - offre une autre piste : l’innovation devient plus efficace lorsqu’elle répond à des problèmes industriels concrets et circule entre les laboratoires et les ateliers.

Enfin, l’expérience allemande rappelle l’importance du dialogue social et de la continuité des politiques industrielles. La compétitivité ne repose pas seulement sur de faibles salaires, mais sur la qualification, la qualité, l’innovation et la coopération organisée entre les acteurs.

Ces institutions ne peuvent cependant pas être transplantées telles quelles. L’enjeu est d’en adapter les principes aux réalités algériennes : renforcer les PME productives, territorialiser la formation, associer les partenaires sociaux et orienter les financements vers la création de valeur plutôt que vers l’importation et la rente.

Formation, sécurité et réindustrialisation

Le partenariat doit donc investir davantage dans le capital humain. L’Algérie dispose d’une population jeune et de nombreux diplômés, mais plusieurs secteurs manquent de techniciens et de personnels qualifiés par la pratique. Des centres germano-algériens adaptés aux besoins des régions et des entreprises pourraient former des spécialistes de l’industrie, de l’énergie, de l’eau, du bâtiment, de l’agriculture, de la logistique et des technologies numériques. Cette coopération peut s’appuyer sur un intérêt social déjà réel : le nombre de personnes apprenant l’allemand en Algérie a doublé en quelques années pour atteindre environ 50 000.

La sécurité constitue un autre pilier. L’Algérie possède une connaissance approfondie du Sahel et une longue expérience diplomatique régionale. La coopération devrait couvrir le dialogue politique, la prévention des conflits, la sécurité des frontières, la cybersécurité et la lutte contre la criminalité transnationale.

Elle ne doit toutefois pas réduire la sécurité à la lutte antiterroriste et au contrôle migratoire. Le chômage des jeunes, les inégalités régionales, la pénurie d’eau et les effets du changement climatique sont eux aussi des facteurs majeurs d’instabilité.

La tâche la plus importante à long terme reste néanmoins la réindustrialisation de l’Algérie. Il ne s’agit ni de reproduire les grandes entreprises publiques inefficaces, ni de se limiter au montage de pièces importées. Il faut développer des fournisseurs locaux, des compétences technologiques et des entreprises capables de produire pour le marché algérien comme pour l’exportation. Les PME allemandes et algériennes pourraient constituer des pôles communs dans la construction mécanique, l’électrotechnique, l’agroalimentaire, les matériaux, le recyclage, la pharmacie et les énergies renouvelables.

Une telle stratégie exige des financements accessibles, des procédures douanières fiables, des appels d’offres transparents et une sécurité juridique renforcée. Un fonds germano-algérien d’investissement et d’innovation pourrait soutenir les projets productifs, à condition que les aides soient liées à des objectifs vérifiables : emploi local, formation, transfert de technologie, participation de fournisseurs algériens et respect de normes sociales et écologiques. Enfin, ce partenariat ne peut rester l’affaire des gouvernements et des grandes entreprises.

Il doit être ancré dans les parlements, les collectivités locales, les syndicats, les universités, les chambres professionnelles et les sociétés civiles. Une relation durable a besoin de mobilité, de coopération scientifique et de débats critiques.

L’histoire de la solidarité avec l’indépendance algérienne rappelle précisément que les liens entre les sociétés peuvent parfois précéder-et consolider -les relations entre les États.

L’Allemagne a besoin de partenaires fiables en matière d’énergie et de sécurité. L’Algérie a besoin de diversification, de technologie, d’emplois et d’une plus grande autonomie économique. Ces intérêts peuvent se compléter, à condition de ne pas reproduire l’échange traditionnel entre matières premières du Sud et produits industriels du Nord. Le véritable enjeu est de transformer la confiance historique en stratégie commune : dépasser progressivement la rente, réindustrialiser l’Algérie et bâtir une relation plus équilibrée.

*Professeur en relations internationales, université de Marburg, Allemagne

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