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La fraternité à l’épreuve du malheur

Par Mustapha Aggoun•7 min de lecture
Brifa
La fraternité à l’épreuve du malheur
Résumé IA

La chute du petit Ayoub, 10 ans, dans un puits de 50 mètres à El Bayadh a déclenché une mobilisation nationale et quatre jours d'attente collective.

Malgré l'engagement massif des sauveteurs et la ferveur populaire, l'enfant a été retrouvé sans vie, brisant l'espoir partagé par des millions d'Algériens.

Cette tragédie a révélé une fraternité spontanée transcendant les clivages sociaux, où prières, présence anonyme et entraide ont uni des inconnus autour d'une même douleur.

L'auteur y voit la preuve que l'Algérie, malgré ses divisions ordinaires, retrouve dans le malheur son réflexe le plus profond : ne jamais laisser personne souffrir seul.

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Le Quotidien d'Oran

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Non pas dans les discours, ni dans les slogans, mais dans ces instants où les frontières entre les individus s’effacent et où la peine de l’un devient, presque naturellement, la peine de tous.

La solidarité est peut-être l’une des expressions les plus anciennes de notre société. Elle se manifeste dans les jours de fête, lorsque la joie circule d’une maison à l’autre, lorsque les événements heureux deviennent une affaire collective. Mais c’est dans l’épreuve qu’elle révèle son visage le plus profond. La joie rassemble. La tragédie, elle, rapproche les âmes.

L’histoire du petit Ayoub d'EL-Bayadh, cet enfant de dix ans tombé au fond d’un puits artésien de plus de cinquante mètres, en a donné une illustration bouleversante. Au commencement, il y avait une famille rurale, une maison modeste et une inquiétude immense. Puis l’information s’est répandue. Les réseaux sociaux se sont embrasés. Les radios et les chaînes de télévision ont relayé l’événement. Très vite, ce qui aurait pu rester le drame d’une famille est devenu l’angoisse d’une nation entière. Il fallait sauver un enfant. Autour de cette idée simple, tout un pays semblait avoir suspendu son souffle. Les autorités locales se sont mobilisées. Les secours sont arrivés. Les engins ont été déplacés. Il fallait creuser parallèlement au puits, avancer avec une extrême prudence, gagner du terrain sans provoquer l’effondrement qui aurait rendu le sauvetage impossible. Les travaux se sont poursuivis pendant la nuit. Dans l’obscurité, sous les projecteurs des machines, des hommes continuaient à creuser tandis que, partout ailleurs, d’autres hommes attendaient. La petite demeure de la famille Ayoub était devenue un lieu où affluaient les secours, les autorités, les voisins, les anonymes et tous ceux qui voulaient simplement être là. On venait avec une machine, une bouteille d’eau, une prière ou seulement avec cette présence silencieuse qui dit à une famille : vous n’êtes pas seuls. Dans les mosquées, les imams évoquaient l’enfant dans leurs prêches. Dans les cafés, dans les taxis, dans les rues, dans les lieux publics, on ne parlait que de lui. Les radios accompagnaient l’attente. Les écrans transmettaient les images de cette opération dont chacun espérait l’issue heureuse.

Même ceux qui ne connaissaient ni Ayoub ni sa famille avaient fini par prononcer son prénom avec une étrange familiarité. C’est peut-être cela, au fond, une communauté : un ensemble d’inconnus qui, dans certaines circonstances, cessent de l’être. Pendant quatre jours, l’espoir a résisté. Des hommes ont travaillé sans relâche. Des moyens considérables ont été engagés. On creusait la terre comme si chaque pelletée pouvait rapprocher un pays tout entier de son enfant. Lorsque les sauveteurs sont finalement parvenus jusqu’à lui, après une opération longue, difficile et éprouvante, l’espoir que tous portaient s’est brisé. Ayoub était mort. Il n’y eut pas seulement le chagrin de ses parents. Il y eut celui de tous ceux qui avaient attendu. Ceux qui avaient suivi l’opération à la télévision. Ceux qui avaient demandé des nouvelles dans les cafés. Ceux qui avaient prié pour lui dans les mosquées. Ceux qui avaient découvert son visage sur les réseaux sociaux. Ceux qui, pendant quatre jours, avaient espéré comme on espère pour son propre enfant.

La mort d’Ayoub a alors pris une dimension qui dépassait son histoire personnelle. Un enfant de dix ans, issu d’une famille que beaucoup ne connaissaient pas, avait réussi, sans le savoir, à rapprocher des milliers de personnes qui n’avaient pourtant rien en commun, sinon cette humanité élémentaire qui nous fait souffrir lorsque la vie d’un innocent est menacée. Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette réaction collective. Elle rappelle que, derrière les divisions quotidiennes, les querelles, les rancœurs et les différences, subsiste une mémoire ancienne de l’entraide. Une sorte de réflexe collectif que les circonstances réveillent brutalement.

On le retrouve après les incendies, les catastrophes, les accidents, les inondations ou chaque fois qu’une famille se retrouve soudainement confrontée à l’impossible. Dans ces moments-là, les gens donnent ce qu’ils peuvent. Certains donnent de l’argent, d’autres leur temps, leur véhicule, leurs bras. D’autres encore n’ont rien à offrir, sinon une prière. Mais même cette prière devient une manière de prendre part au destin de celui qui souffre. On pourrait chercher dans les livres une définition de la fraternité. On pourrait la discuter dans les salons, la proclamer dans les discours ou l’inscrire dans les textes. Mais il suffit parfois de regarder une foule réunie autour d’une maison pauvre, des hommes travaillant toute une nuit dans la terre, une mosquée qui prie pour un enfant inconnu, pour comprendre ce que le mot signifie réellement.

La solidarité n’est pas toujours une vertu spectaculaire. Elle est souvent faite de gestes modestes, presque anonymes. Elle ne demande pas qui est riche, qui est pauvre, qui habite la ville ou la campagne, qui nous ressemble ou qui est différent de nous. Elle répond d’abord à une question beaucoup plus ancienne : que pouvons-nous faire pour que l’autre ne traverse pas seul ce qui lui arrive ? Ayoub n’aura malheureusement pas été sauvé. Mais autour de sa disparition, quelque chose de précieux s’est révélé. Pendant quelques jours, une grande partie du pays a partagé la même attente, la même peur, puis la même douleur. Un enfant inconnu est entré dans les maisons, dans les conversations et dans les prières. Son destin a rappelé à chacun que la vie humaine, lorsqu’elle est menacée, ne devrait jamais être une affaire privée. Peut-être est-ce là l’une des plus belles vérités de notre peuple : nous pouvons nous éloigner les uns des autres dans les jours ordinaires, mais lorsque le malheur frappe, quelque chose en nous refuse de rester indifférent.

Si la solidarité, l’entraide, le partage de la peine et cette fraternité qui surgit dans les heures les plus sombres avaient une patrie, je crois qu’elle porterait un nom. Un nom que l’on entend dans les prières, dans les larmes, dans les gestes anonymes et dans les bras que l’on ouvre à celui qui souffre. Ce nom, c’est l’Algérie.

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