Carnet de voyage : Tlemcen, la ville qui défie le temps

Tlemcen, surnommée la « Perle du Maghreb », superpose 65 000 ans de géologie, des vestiges romains et un riche patrimoine spirituel et architectural.
Ses sites majeurs incluent les grottes de Béni Add, les cascades d'El Ourit dominées par un ouvrage attribué à Gustave Eiffel, le mausolée de Sidi Boumediene et les ruines de Mansoura.
La ville mise sur le tourisme en combinant nature, histoire et spiritualité, avec des établissements comme le Renaissance Tlemcen Hotel perché sur les hauteurs de Lalla Setti.
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Par Kamel Benelkadi
I l serait tentant de raconter l’histoire d’une ville comme une longue ligne droite : une fondation, une période de gloire, quelques bouleversements, puis l’entrée dans les temps modernes. Une succession bien ordonnée, rangée dans des cases temporelles. Tlemcen, elle, refuse cette logique. Ici, les époques se superposent, se répondent et parfois se contredisent.
Sous les pas du visiteur, 65 000 ans de géologie côtoient les traces de la guerre de Libération. Plus loin, l’acier d’un ouvrage attribué à Gustave Eiffel domine des cascades et des forêts. Sur les hauteurs, les mausolées racontent une spiritualité séculaire, tandis que les vestiges de Mansoura rappellent la puissance démesurée d’un empire disparu. Et au-dessus de tout cela, un téléphérique relie la ville aux espaces de loisirs. Bienvenue à Tlemcen, la «Perle du Maghreb». Quatre noms, quatre vies. Dès les premières impressions de notre voyage, un détail donne le ton : Tlemcen est une ville caméléon. Au fil des siècles, elle a changé de nom comme elle a changé de visage. Elle fut Pomaria à l’époque romaine, puis Agadir, avant de devenir Tagrarte, pour finalement prendre le nom de Tlemcen. Quatre identités, quatre temporalités, quatre chapitres d’une même histoire inscrits sur un territoire unique. Mais pour comprendre véritablement cette ville, il faut aller plus loin. Et parfois, beaucoup plus profondément. A une dizaine de kilomètres à l’est de Tlemcen, dans la commune d’Ifri, le paysage change brutalement.
La lumière du jour s’efface et laisse place à l’obscurité des profondeurs. Les grottes de Béni Add plongent le visiteur dans un autre monde. Depuis environ 65 000 ans, l’eau et le calcaire ont lentement sculpté ce réseau souterrain. Ici, le temps ne se mesure plus en années, mais en millénaires. Les stalactites et les stalagmites dressent leurs formes étranges dans une atmosphère fraîche et silencieuse, comme si la nature avait construit son propre sanctuaire. La cavité atteint près de 57 mètres de profondeur.
A l’intérieur, la température reste fraîche, presque coupée du monde extérieur. Mais cette merveille géologique porte aussi les cicatrices de l’histoire. Pendant la guerre de Libération nationale, les grottes de Béni Add ont servi de point de liaison stratégique vers le Maroc pour l’Armée de libération nationale. Un lieu façonné par la nature pendant des dizaines de milliers d’années devenait soudain une artère logistique de la guerre. La réponse de l’armée coloniale française fut brutale : le réseau souterrain a été soumis à un important dynamitage afin de le rendre impraticable. Les grottes resteront ensuite fermées pendant une décennie, avant de rouvrir en juillet 2006. Le contraste est saisissant.
D’un côté, l’eau, façonnée depuis des milliers d’années, coule sous une architecture industrielle née au XIXe siècle. La fluidité de la cascade rencontre la géométrie rigoureuse de l’acier riveté. A l’origine, l’ouvrage répondait à une nécessité très concrète : permettre au chemin de fer de franchir le relief et de relier Sidi Bel Abbès à Tlemcen. Mais aujourd’hui, il raconte autre chose. Il est devenu un élément du paysage, un témoin d’une époque où l’homme voulait conquérir les distances et imposer ses lignes droites à une nature faite de courbes, de pentes et de mouvements.
Sur les hauteurs, la spiritualité
Après la fraîcheur des grottes et le grondement de l’eau, le paysage change encore. Direction El Eubbad, sur les hauteurs de la ville, où se trouve le mausolée de Sidi Boumediene. Ici, le silence semble avoir une autre densité. Sidi Boumediene aurait, en découvrant le lieu, prononcé des paroles évoquant un endroit propice au «repos éternel». Et l’emplacement semble avoir été choisi pour cette raison. Il faut monter.
Une dizaine de marches conduisent vers une cour carrée dominée par une vasque destinée aux ablutions. Puis vient la salle de prière, organisée autour de cinq nefs. Tout dans l’architecture semble ralentir le visiteur. Chaque pas éloigne un peu plus du tumulte de la ville. En 1328, le sultan mérinide Abou El Hassan décide d’ancrer cette dimension spirituelle dans la pierre en faisant construire une mosquée adjacente. Un escalier étroit conduit ensuite vers les tombeaux. À droite, celui de Sidi Boumediene. A gauche, celui du savant Sidi Abdeslam El Tounsi. Au-dessus, une coupole. Autour, les fenêtres aux carreaux colorés filtrent la lumière et projettent des nuances délicates sur cet espace sacré. Après les explosions des grottes et le fracas de l’acier, Tlemcen offre ici une autre lecture de son histoire : celle d’une ville où la hauteur devient aussi une élévation spirituelle.

Mansoura, l’empire en pierre
Mais Tlemcen est aussi une ville de puissance. A quelques kilomètres de là, les vestiges du Méchouar rappellent le rôle politique majeur qu’elle a joué dans le Maghreb central. Le lieu était destiné aux conseils et à l’accueil des ambassadeurs. Il ne reste aujourd’hui que des fragments de murailles et un minaret. Mais Mansoura raconte une histoire autrement plus spectaculaire. Les chiffres donnent presque le vertige.
Une cité étendue sur 101 hectares, entourée d’une enceinte trapézoïdale de plus de 4 kilomètres, renforcée par environ 80 tours de garde et percée de quatre portes monumentales. Au cœur de cet ensemble se dressait un minaret de 40 mètres de hauteur pour 10 mètres de largeur, dont les proportions ont souvent été rapprochées de celles de la Giralda de Séville. Et puis il y avait la pierre. Pour certaines constructions monumentales, l’onyx était utilisé jusque dans les éléments architecturaux les plus imposants. Tout semblait conçu pour impressionner, protéger, affirmer. Mansoura n’était pas simplement une ville. C’était une démonstration de puissance.
Pourtant, l’histoire lui réservera une ironie cruelle. Cette gigantesque cité aura une durée de vie relativement brève. Les murs qui semblaient devoir résister aux siècles perdront leur fonction. L’empire disparaîtra. Les ambitions géopolitiques changeront de forme. Mais les pierres resteront. Et ce qui était autrefois une machine politique et militaire deviendra progressivement une mémoire, puis un patrimoine, puis une attraction touristique.
Le pouvoir s’efface. L’architecture demeure. Le patrimoine est devenu moteur de l’avenir. C’est peut-être là que réside la véritable leçon de Tlemcen. La ville ne semble pas considérer son passé comme un poids qu’il faudrait simplement conserver derrière une vitrine. Elle le réutilise. Les grottes de Béni Add, les cascades d’El Ourit, le patrimoine religieux, les vestiges de Mansoura et les paysages forestiers deviennent les pièces d’un même produit touristique. Un produit fait de nature, d’histoire, de spiritualité, d’architecture et d’expérience. Mais pour faire vivre cette richesse, il faut aussi pouvoir accueillir ceux qui viennent la découvrir.

Des hôtels qui prolongent l’expérience
Le développement touristique de Tlemcen ne repose donc pas uniquement sur ses monuments et ses paysages. Il passe aussi par son offre hôtelière, qui constitue le prolongement naturel de l’expérience touristique. Parmi les établissements qui ont marqué le paysage de l’hospitalité tlemcénienne figure notamment le Renaissance Tlemcen Hotel. Installé sur les hauteurs, dans l’environnement de Lalla Setti, l’établissement bénéficie d’une situation qui résume à elle seule une partie de l’identité de la ville : la nature, la montagne, la vue panoramique et la proximité des principaux sites. Depuis ses espaces, Tlemcen se découvre autrement.
La ville apparaît en contrebas, étendue comme une mosaïque de toits et de quartiers, tandis que les reliefs dessinent l’horizon. Le visiteur n’est plus seulement hébergé : il est placé au cœur du paysage. Le Renaissance participe ainsi à cette transformation du tourisme tlemcénien, en apportant une dimension hôtelière haut de gamme à une destination longtemps davantage associée à son patrimoine historique qu’à une véritable expérience touristique intégrée. L’hôtel devient alors une porte d’entrée vers la ville. On y arrive pour dormir, mais on en repart avec une autre perception du territoire : celle d’une destination capable de conjuguer patrimoine, nature, gastronomie, détente, affaires et loisirs.
Et cette évolution est importante. Car une destination touristique ne se construit pas uniquement autour de monuments que l’on visite en quelques heures. Elle se construit aussi autour de lieux où l’on séjourne, où l’on mange, où l’on se repose, où l’on prolonge l’expérience. Le développement hôtelier devient ainsi l’un des maillons essentiels de la stratégie touristique de Tlemcen. Mais pour transformer cette richesse en véritable destination touristique, le patrimoine ne suffit pas. Il faut aussi des capacités d’accueil. La stratégie institutionnelle s’inscrit précisément dans cette logique, avec l’ouverture d’hôtels pour accompagner la saison estivale et renforcer la capacité d’hébergement de la wilaya. L’objectif est clair : mobiliser davantage les agences de voyages et positionner Tlemcen comme l’un des piliers de la nouvelle destination Algérie. L’enjeu dépasse donc largement la simple construction d’hôtels.
Il s’agit de faire correspondre une offre touristique dense avec une capacité d’accueil, une meilleure commercialisation et des circuits capables de retenir les visiteurs plus longtemps. Car Tlemcen possède une matière première rare : en quelques kilomètres, elle peut proposer une expérience préhistorique, naturelle, spirituelle, historique et contemporaine. Et avec une offre hôtelière qui se diversifie, de l’hébergement classique aux établissements de standing comme le Renaissance, la ville peut progressivement passer d’une destination de passage à une destination de séjour. Une ville qui apprend à se vendre. C’est là un autre changement majeur. Pendant longtemps, Tlemcen pouvait compter sur la seule puissance évocatrice de son patrimoine. Aujourd’hui, l’enjeu consiste à transformer cette richesse en produit touristique lisible, commercialisable et accessible.
Les agences de voyages, un rôle central
Il faut créer des circuits qui relient les grottes aux cascades, les cascades aux monuments, les monuments aux espaces forestiers, puis les sites historiques aux hôtels et aux restaurants. Il faut surtout donner au visiteur une raison de rester.
Une nuit de plus. Une journée supplémentaire. Une expérience nouvelle. Car le véritable potentiel économique d’une destination commence lorsque le visiteur cesse de simplement passer et commence à séjourner. Le téléphérique est comme trait d’union. Le symbole de cette volonté de reconnecter les différents espaces de la ville se trouve sur le plateau de Lalla Setti. A environ 600 mètres d’altitude, ce vaste espace forestier domine Tlemcen et constitue un véritable balcon sur la ville. Ici, le patrimoine rencontre le loisir. Familles, visiteurs et promeneurs viennent chercher de l’air, de la fraîcheur, de la verdure. Et pour rejoindre les hauteurs, un équipement donne à l’expérience une dimension spectaculaire : le téléphérique. Une machine à voyager dans le temps !
Depuis la cabine suspendue au-dessus de la ville, le paysage se transforme. On quitte progressivement la ville moderne. Puis apparaissent les reliefs, les vestiges, les espaces boisés. Le visiteur prend littéralement de la hauteur et découvre les différentes strates de Tlemcen depuis le ciel.
La cabine devient alors une sorte de machine à voyager dans le temps. En bas : la ville contemporaine. Plus loin : les traces des empires. Ailleurs : les paysages naturels. Et au sommet : la forêt aménagée, les espaces de détente et les panoramas. La verticalité du téléphérique crée ainsi un lien presque symbolique entre les différentes dimensions de Tlemcen. La légende devient stratégie touristique. Mais il existe aussi une autre manière, plus subtile, de faire vivre un territoire : les traditions. À Tlemcen, une croyance populaire veut que tout nouvel arrivant se rende aux cascades d’El Ourit afin de bénéficier des propriétés supposées de leur eau. Au-delà de la croyance, le mécanisme touristique est fascinant.
Une légende crée un rituel
Le rituel crée un déplacement. Le déplacement crée un flux. Et le flux fait vivre un territoire. Pas besoin de campagne publicitaire sophistiquée : l’histoire locale elle-même devient vecteur de fréquentation. C’est ce mélange entre patrimoine immatériel, nature et expérience qui donne au tourisme tlemcénien une profondeur particulière. Tlemcen, une ville qui métabolise son histoire. Alors, que faut-il retenir de cette plongée dans la «Perle du Maghreb» ? Peut-être ceci : Tlemcen n’est pas une ville qui survit à son passé. Elle le transforme. Elle transforme la géologie en attraction touristique. «Les blessures de la guerre» deviennent des traces de mémoire. L’acier industriel devient patrimoine. Les mausolées deviennent des lieux de spiritualité et de découverte. Les ruines d’un empire deviennent une identité culturelle. Les hôtels deviennent des portes d’entrée vers le territoire. Et le téléphérique devient le trait d’union entre toutes ces époques. Tlemcen ne vit donc pas simplement à côté de son histoire.
Elle la métabolise. Elle la digère, la réinterprète et tente d’en faire le carburant de son avenir. C’est peut-être ce qui rend cette ville si fascinante : elle ne cesse de changer de visage sans jamais perdre complètement les précédents. Pomaria. Agadir. Tagrarte. Tlemcen. Quatre noms, plusieurs vies, des milliers d’années d’histoire. Et pourtant, le voyage ne fait peut-être que commencer. C’est précisément ce qui donne à Tlemcen cette étrange puissance : ici, même le présent semble déjà porter les traces de l’avenir.
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