Mohamed Bourouissa : L’art de faire cortège

L'artiste algérien Mohamed Bourouissa a orchestré le 4 juillet au Grand Palais à Paris une « zawaj-parade » intitulée « Raconte-moi ton mariage », prélude à l'exposition « Mariages-Aarass » de l'Institut du monde arabe.
Il présente simultanément sa première exposition institutionnelle en Suisse, « Pour Noubia », au Museum für Gegenwartskunst de Zurich, un triptyque intime lié à sa tante partie d'Algérie pour l'Allemagne.
Né à Blida en 1978 et arrivé en France à cinq ans, Bourouissa s'est imposé avec la série « Périphérique » et a reçu le Deutsche Börse Photography Foundation Prize en 2020, après une rétrospective au Palais de Tokyo en 2024.
Publié par
El Watan
Publié le
Article Original
Contenu complet de la source
De Courbevoie à Zurich, en passant par les faubourgs de Gennevilliers, l’artiste algérien poursuit une œuvre où la fiction vient réparer ce que le réel abîme. A Paris, il a transformé le mariage populaire en parade contemporaine. A Zurich, il consacre sa première exposition suisse à la mémoire de sa tante Noubia. Portrait d’un artiste qui ne cesse de revenir aux siens pour parler à tous.
Par Sid Ahmed Hammouche
Le 4 juillet, la veille de la Fête de l’indépendance de l’Algérie, sous la verrière du Grand Palais à Paris, un mariage n’a pas eu lieu, et c’est bien ce qui en a fait un événement. Depuis le matin, hommes, femmes et enfants sapés pour un grand «aarss», des voitures décorées s’étaient rassemblées à Gennevilliers, klaxons et guirlandes en tête, pour un cortège parti des banlieues vers le centre de Paris. A l’Institut du monde arabe d’abord, où mariés fictifs et fanfare improvisée ont donné le coup d’envoi d’une cérémonie du henné bâtie à partir de récits recueillis auprès d’habitants issus de l’immigration maghrébine ; puis sur le parvis du Grand Palais, où la parade s’est muée en fête populaire, entre chaâbi, youyous et DJ sets. Une pièce de théâtre, Les mémoires de mariage, est venue clore l’après-midi avant que la nuit ne s’ouvre sur les platines de Dj Nadir et de ses invités.
Baptisée Raconte-moi ton mariage, cette «zawaj-parade» conçue par l’artiste Mohamed Bourouissa n’est pas un simple prélude promotionnel à l’exposition Mariages-Aarass (Algérie-Maroc-Tunisie), que l’Institut du monde arabe ouvrira en septembre. Elle en est le prolongement organique, l’endroit où le protocole documentaire de l’artiste bascule pleinement dans la fiction collective. Filmée, elle deviendra la matière d’une nouvelle œuvre, comme souvent chez Bourouissa, où la performance n’est jamais une fin en soi mais le terrain d’observation d’un dispositif à venir. Le mariage, ici, n’est prétexte à rien : il est le lieu où se rejouent, à ciel ouvert, les rites de la communauté algérienne de l’étranger, qui tient à ses rites et traditions à commencer par les célébrations des unions comme au bled.
Zurich, ou l’intime comme méthode
Au même moment, à quelques centaines de kilomètres de Paris, le Museum fürGegenwartskunst de Zurich consacre à l’artiste sa première exposition institutionnelle personnelle en Suisse. Pour Noubia referme un triptyque géographique commencé à Osnabrück : Blida, où tout a commencé ; la banlieue parisienne, où Bourouissa vit et travaille aujourd’hui ; et cette ville allemande où s’est éteinte Noubia Meyer, sa tante, partie d’Algérie pour l’Allemagne et dont il a hérité les archives photographiques.
Films, objets, images générées par intelligence artificielle : l’exposition, réunie sous le commissariat de Yasmin Naderi Afschar, Mirta Gianocca et Pauline Herrmann, construit un parcours où chaque salle correspond à une étape de ce voyage intime. Le week-end d’ouverture a aussi révélé une facette plus discrète de l’artiste : musicien, il y a présenté «AB», premier extrait d’un album dont chaque titre est dédié à une personne qui a compté dans sa vie. Peintre de formation, photographe de révélation, vidéaste, sculpteur, désormais musicien, Bourouissa refuse depuis toujours qu’on l’enferme dans une seule discipline.

De Blida aux grands ensembles
Tout commence en 1978 à Blida, ville algérienne à la charge symbolique lourde : c’est là que Frantz Fanon a théorisé, depuis l’hôpital psychiatrique, l’aliénation coloniale. Bourouissa arrive en France à cinq ans, sans un mot de français, et grandit à Courbevoie, dans les tours de la périphérie parisienne. C’est ce paysage-là, architectures de la relégation, rapports de force qu’elles organisent en silence, qui façonne son regard et auquel il ne cessera de revenir.
Après des études de peinture à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, puis un passage par les Arts Décoratifs et Le Fresnoy, où son talent de vidéaste est repéré, Bourouissa trouve sa vraie école ailleurs : dans le dessin, la culture rap, le graffiti, et une observation quasi ethnographique de son environnement. Chaque projet naît ainsi d’une longue immersion avant de se cristalliser en un dispositif formel inédit : photographie, vidéo, sculpture, installation, tour à tour convoquées selon ce que le sujet exige.
Le coup de génie de Périphérique
C’est la série Périphérique (2005-2008) qui impose sa signature : des jeunes de banlieue mis en scène dans des compositions empruntant aux codes de la peinture classique, retournant contre eux-mêmes les stéréotypes que les médias français leur collent d’ordinaire. Le geste est déjà tout entier là.Emprunter la noblesse d’une forme pour mieux déjouer l’image qu’on attend. Temps Mort (2009), qui tisse photographies fixes et messages échangés par téléphone avec un jeune détenu, confirme cette économie du détournement. Depuis, l’œuvre a circulé au Centre Pompidou, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, à la Fondation Barnes de Philadelphie (USA), au Stedelijk d’Amsterdam, à la Haus der Kunst de Munich, ainsi qu’aux Biennales de Venise, Lyon, La Havane, Sharjah, Alger ou Berlin. Le Deutsche Börse Photography Foundation Prize en 2020, une nomination au Prix Marcel Duchamp en 2018, une rétrospective au Palais de Tokyo en 2024 : la reconnaissance institutionnelle a fini par rattraper une œuvre qui n’a jamais cherché à la séduire.
Ce qui distingue Bourouissa dans le paysage de l’art contemporain algérien, aujourd’hui l’un des plus recherchés sur la scène internationale, tient moins à un style qu’à une éthique : ne jamais parler à la place de ceux qu’il filme, mais leur construire un espace d’énonciation où le documentaire cède le pas à la fiction dès que celle-ci en dit plus long. De Blida à Zurich, du henné du Grand Palais aux cimaises du Palais de Tokyo, la trajectoire ne dessine pas une ascension linéaire mais un aller-retour permanent, entre l’intime et la société, la marge et l’institution, ceux qu’on ne regarde pas et l’histoire qui, enfin, les accueille. S. A. H.
Posez votre question à la rédaction
Votre question…
Prénom ou pseudo *
Adresse e-mail * Votre e-mail ne sera pas publié.
Votre question * 0/1000
Envoyer Annuler