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Zohra, Slimane Azem et le fantôme du Nevada : L’Algérie doit-elle légiférer sur l’IA en musique ?

Par R. C.•10 min de lecture
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Zohra, Slimane Azem et le fantôme du Nevada : L’Algérie doit-elle légiférer sur l’IA en musique ?
Résumé IA

Des voix générées par intelligence artificielle clonent sans consentement des artistes algériens disparus comme Zohra, Slimane Azem ou Ali Ideflawen sur les réseaux sociaux.

Le 31 juillet, un tribunal de Munich a jugé que Suno avait violé les droits d'auteur en entraînant ses modèles sur des œuvres protégées sans licence, établissant la compétence européenne sur les firmes américaines.

Le secteur musical algérien, et particulièrement le répertoire kabyle, souffre de l'absence quasi totale d'éditeurs musicaux capables de défendre le droit moral des auteurs face à ces dérives.

L'encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV met en garde contre une IA qui déshumanise la création, un avertissement directement applicable au patrimoine immatériel algérien.

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Par Nidam Abdi (*)

Pendant que le pape Léon XIV, hôte de l’Algérie en avril dernier, met en garde dans son encyclique Magnifica Humanitas contre une intelligence artificielle qui déshumanise la création, des voix synthétiques usurpent déjà les répertoires kabyle et algérien sur les réseaux sociaux.

De Munich, où la société d’auteurs allemande GEMA vient de faire plier la start-up américaine Suno, à Azeffoun, où un «laboratoire sonore» baptisé Music Lab ressuscite Slimane Azem ou Ali Ideflawen sans leur consentement, une même question se pose, qui protège, en Algérie, le droit moral des créateurs de l’esprit ? Et si la réponse tenait, justement, dans le métier oublié d’éditeur musical. Le 13 avril dernier, Léon XIV posait le pied à Alger, première étape d’un périple africain qui le conduisait ensuite jusqu’à Annaba, sur les traces de saint Augustin.
Un mois plus tard, le 25 mai, il rendait publique sa première encyclique, Magnifica Humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, dans la continuité de Rerum Novarum de Léon XIII. Il y invite l’humanité à choisir entre deux cités, celle de Babel, où la technique s’affranchit de toute limite, et celle où des hommes fragiles, conscients de leur interdépendance, travaillent ensemble à préserver ce qui les rend humains.
Que cette visite historique, la première d’un pape en terre algérienne, coïncide avec un texte doctrinal sur l’IA n’est pas un hasard qu’on peut ignorer. Le souverain pontife, attentif à notre pays au point d’y effectuer ce déplacement inédit, nous adresse en creux un avertissement qui concerne directement notre patrimoine immatériel, notre musique, et la manière dont nous laissons des machines s’en emparer.

Quand la machine ressuscite les morts

Sur les réseaux sociaux, un phénomène s’installe sans grand débat public, des comptes multiplient les «reprises» de Cheikh El Hasnaoui, du groupe Ideflawen ou de Matoub Lounès, interprétées non par des artistes vivants mais par des voix générées algorithmiquement.
La page Music Lab, qui se présente comme un espace de création et d’hommage revendiquant une origine à Azeffoun, a ainsi produit une adaptation de Lbaz, l’hymne composé par Ali Ideflawen, de son vrai nom Aït Ferhat Ali, disparu le 28 juin dernier, sur un poème écrit dès 1978 par Lhacène Ziani en mémoire d’un martyr de la Guerre d’indépendance. L’intention affichée est celle de l’hommage.

Mais qu’en est-il quand une chanteuse comme Zohra, cantatrice des Aït Iraten, morte sur une route de France en plein hiver 1995, dans la solitude de l’exil, après une vie marquée par les carcans de la société kabyle qu’elle a su chanter avec sincérité, se retrouve clonée par un algorithme ? Aucune machine ne pourra restituer ce que cette femme a réellement vécu, le froid de cet hiver-là, la fatigue de l’exil, le poids d’une existence dans chaque intonation. On imagine sans peine, demain, Slimane Azem revisité en country dans le désert du Nevada, ou Zohra grimée en pop électronique. Le procédé est techniquement impressionnant. Il est aussi, fondamentalement, une fraude à l’égard de ce que fut une vie.

C’est précisément sur ce terrain que la justice allemande vient d’apporter une réponse retentissante. Le 31 juillet dernier, un tribunal de Munich a jugé que SUno, la plateforme américaine de génération musicale par IA, avait violé les droits représentés par la GEMA, l’équivalent allemand de la SACEM, qui gère les intérêts de plus de cent mille compositeurs, auteurs et éditeurs. Le tribunal a établi que Suno avait entraîné ses modèles sur des œuvres protégées comme Rasputin de Boney M., extraites sans licence par aspiration de flux audio, avant de les reproduire à la demande de façon quasi identique.

Suno n’a pas nié s’être entraînée sur ce répertoire sans en payer le prix, sa défense reposait uniquement sur l’idée que l’entraînement d’un modèle ne nécessiterait aucune autorisation. La juge Elke Schwager a rejeté cet argument. Au-delà du verdict, la portée de la décision est considérable, elle établit qu’une entreprise américaine peut être jugée par un tribunal allemand dès lors que ses résultats atteignent des utilisateurs européens, indépendamment du lieu où les modèles ont été entraînés.

Le signal envoyé au monde entier, y compris à l’Algérie, est limpide, le silence des textes ne vaut pas absence de droits, et les sociétés d’auteurs qui s’organisent obtiennent gain de cause.

Stina contre Music Lab, deux hommages, un monde de différence

Il existe pourtant un contre-exemple lumineux à cette dérive, qui ferait sans doute plaisir à Léon XIV. Cet été, une jeune chanteuse finlandaise du nom de Stina, pianiste formée à l’Académie Sibelius de Helsinki, a rendu un hommage bouleversant à Ali Ideflawen, quelques semaines après sa disparition. Stina, qui chante le répertoire kabyle depuis une dizaine d’années après l’avoir découvert par hasard à Helsinki, avait déjà interprété en 2015, à Tigzirt même, les œuvres de Slimane Azem, d’Aït Menguellet ou d’Idir, saluée par des milliers de spectateurs venus l’écouter chanter en kabyle. Son hommage n’est pas un produit d’algorithme. C’est une femme en chair et en os, avec sa voix, sa fragilité, sa sincérité d’interprète touchée en profondeur par une culture qui n’était pas la sienne à l’origine.

On invite les lecteurs à faire eux-mêmes l’exercice, comparer sur Internet la vidéo de Stina chantant Ali Ideflawen avec la version générée par un outil comme Music Lab. La différence ne se mesure pas en qualité sonore, elle se mesure en humanité. C’est exactement le moment que nous sommes en train de vivre, et le risque de perdre, par fascination technologique, notre rapport charnel à la musique. En droit français, dont s’inspire largement la tradition juridique algérienne en matière de propriété intellectuelle, le droit moral de l’auteur est perpétuel, inaliénable et imprescriptible. Il comprend le droit à la paternité de l’œuvre, le droit à son intégrité, le droit de divulgation et le droit de retrait, et il se transmet aux héritiers pour éviter que des tiers ne s’approprient une création ou n’en dénaturent l’esprit. Que dirait ce cadre appliqué à une IA qui invente une reprise de Djamel Allam sans qu’aucun ayant droit n’ait donné son accord ? Est-il normal de voir sur les réseaux sociaux, un clip représentant un vieux cowboy assis dans le désert, interprétant Tella, l’œuvre du fils de la Petite Kabylie?

C’est là que resurgit un manque structurel du secteur musical algérien, et particulièrement du répertoire kabyle, l’absence quasi totale du métier d’éditeur. Contrairement au producteur, dont la fonction est avant tout l’enregistrement sonore et la distribution d’une interprétation, l’éditeur a pour mission historique de défendre l’œuvre de l’auteur-compositeur et son droit moral, y compris la question de savoir qui a le droit de l’interpréter. Des maisons séculaires comme Ricordi à Milan, fondée en 1808, ou Schott à Mayence, fondée en 1770, existent précisément pour cela, accompagner un compositeur, veiller au respect de son texte sur des générations. L’Algérie, et la Kabylie en particulier, a produit des auteurs-compositeurs d’une richesse considérable, Slimane Azem, Cheikh Nourredine, Cheikh El Hasnaoui, Cherifa, Ben Mohamed, Ait Menguellet, Matoub Lounès…, sans jamais structurer autour d’eux cette fonction de gardien. Résultat, quand une entité comme Music Lab s’autoproclame héritière d’Azeffoun pour ressusciter numériquement des voix disparues, personne n’est en position de dire non.

Ouvrir le débat, avant qu’il ne soit trop tard

Le cas allemand le montre, ce n’est pas l’impuissance qui a permis à la GEMA de l’emporter, mais l’existence d’une organisation collective solide, capable d’ester en justice au nom de dizaines de milliers de créateurs. Rien de comparable n’existe aujourd’hui pour la chanson kabyle face aux plateformes de génération musicale, alors que l’écosystème mondial du streaming bascule à grande vitesse vers les contenus synthétiques. La question n’est pas de rejeter la technologie par principe. Une chanteuse finlandaise qui apprend le kabyle et rend hommage à un artiste disparu avec sa propre voix incarne une transmission vivante entre les cultures. Ce que l’encyclique du pape appelle à défendre, ce n’est pas la fermeture, c’est la fragilité assumée comme condition même de la création, cette part de vécu qu’aucun modèle ne pourra jamais simuler sans l’avoir traversée.

Il revient désormais à l’Algérie, à ses institutions culturelles, à son Office national des droits d’auteur [ONDA], mais aussi à ses artistes et à ses familles d’ayants droit, de se saisir de ce débat avant qu’il ne soit vidé de son sens par l’accumulation des faits accomplis. Munich a montré la voie judiciaire. Stina a montré la voie de l’hommage vivant. Reste à l’Algérie de choisir, pour ses propres répertoires, entre la Babel que dénonce Léon XIV et la fidélité à ceux qui, comme Zohra sur une route de France en plein hiver, ont payé de leur vie le droit de chanter.
N. A.

(*) Critique musical, spécialiste des musiques traditionnelles maghrébines

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