Le piège identitaire
L'extrême droite progresse en désignant l'étranger comme bouc émissaire universel, alors que des millions d'immigrés et leurs descendants sont intégrés depuis des générations dans la société européenne.
Ce discours arrange les gouvernements qui détournent ainsi la colère des véritables responsables des crises du logement, de la santé et du pouvoir d'achat.
En reprenant les thèmes et le vocabulaire de l'extrême droite, ses adversaires lui offrent ses plus grandes victoires sans qu'elle n'ait même à gouverner.
Une politique migratoire peut être ferme sans être haineuse, mais la démocratie vacille lorsqu'on juge les citoyens sur leur origine plutôt que sur leurs actes.
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Le Quotidien d'Oran
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Ce serait trop facile, et surtout trop réducteur. Elle progresse parce qu’elle a trouvé dans l’étranger le coupable idéal de toutes les frustrations, celui qu’il est politiquement commode d’accuser lorsque les véritables causes d’une crise sont plus difficiles à reconnaître.
Ce qui devrait pourtant frapper les esprits, c’est l’absurdité de ce discours dans des sociétés où les étrangers et les populations issues de l’immigration se comptent par millions. Ils ne vivent pas à la porte de l’Europe : ils sont dans ses rues, ses entreprises, ses hôpitaux, ses universités, ses administrations, ses commerces, ses chantiers et ses transports. Ils travaillent, paient des impôts, fondent des familles, créent des entreprises et participent à la vie économique et sociale. Beaucoup sont là depuis des décennies. Leurs enfants sont nés dans ces pays, y ont grandi, y ont été scolarisés et n’ont parfois jamais connu d’autre pays que celui dans lequel ils vivent. Une grande partie de ces populations est depuis longtemps installée dans la société, avec des parcours d’intégration différents, certes, mais une réalité demeure : elles font partie de l’Europe. Alors, de quel « étranger» parle-t-on encore ? De celui qui vient d’arriver ? De celui qui vit là depuis trente ans ? De ses enfants ? De ses petits-enfants ? À force de désigner comme étranger celui qui vit depuis une génération dans un pays, on finit par comprendre que ce n’est plus son comportement qui est jugé, mais son origine.
C’est là que le discours devient véritablement inquiétant. L’extrême droite ne regarde plus des individus ; elle fabrique des catégories. Elle enferme des millions de personnes dans une même case et fait disparaître les différences entre elles. On ne juge plus une personne pour ce qu’elle fait, mais pour ce que l’on suppose qu’elle est. Et lorsque l’étiquette finit par compter davantage que l’individu, l’exclusion n’est plus très loin. Il faut alors poser une question que les gouvernements européens préfèrent souvent contourner : comment des démocraties qui se présentent comme les héritières des Lumières, de l’État de droit et des droits fondamentaux peuvent-elles regarder cette progression sans voir le danger qu’elle représente ? On invoque la liberté d’expression. Soit. Elle est essentielle. Mais elle n’oblige pas une société à considérer toutes les idées comme également respectables. Une démocratie ne se protège pas seulement en permettant de parler ; elle se protège aussi en refusant de laisser la haine devenir une manière ordinaire de faire de la politique.
Le plus grave est peut-être ailleurs. L’extrême droite peut rendre service au pouvoir. Lorsqu’elle explique que le chômage, le manque de logements, la crise de l’hôpital, l’insécurité ou le déclassement social sont d’abord la conséquence de la présence étrangère, elle détourne la colère des responsables politiques qui devraient pourtant répondre de leurs décisions. La question n’est plus : qu’avez-vous fait de l’économie, de l’école, de l’hôpital, de l’industrie, des salaires et des services publics ? Elle devient : combien d’étrangers sommes-nous encore prêts à accepter ? Le débat est déplacé. Le pouvoir respire. Celui qui devrait rendre des comptes regarde alors celui qui est arrivé d’ailleurs et lui demande presque de répondre à sa place.
Il existe là une forme de complicité politique, parfois consciente, parfois opportuniste. L’extrême droite dit que le problème vient de l’étranger. Le gouvernement répond qu’il faut reprendre le contrôle de l’immigration. L’extrême droite accuse alors le gouvernement de ne pas aller assez loin. Le gouvernement durcit encore son discours. Et chacun finit par courir derrière le même sujet, pendant que les vraies questions restent en arrière-plan : pourquoi tant de citoyens travaillent-ils davantage sans vivre mieux ? Pourquoi le logement est-il devenu inaccessible ? Pourquoi les services publics reculent-ils ? Pourquoi la confiance dans les institutions s’effondre-t-elle ? Ces questions exigent des réponses. Désigner l’étranger exige seulement un discours.
C’est ainsi que l’extrême droite remporte parfois ses plus grandes victoires sans même entrer au gouvernement. Elle gagne lorsque ses adversaires reprennent ses mots, lorsque ses thèmes deviennent ceux de toute une campagne électorale, lorsque l’on finit par considérer comme normal ce qui paraissait autrefois indigne du débat public. Elle gagne surtout lorsque ceux qui prétendent la combattre acceptent de jouer sur son terrain.
Cela ne signifie évidemment pas que l’immigration ne pose aucune question. Un État a le droit de contrôler ses frontières, d’organiser l’accueil, de faire respecter ses lois et de mener une politique d’intégration cohérente. L’intégration demande des efforts de la part de ceux qui arrivent comme de la société qui les accueille. Mais une politique migratoire sérieuse n’a rien à voir avec une politique de stigmatisation. Elle peut être ferme sans être haineuse, exigeante sans être humiliante, et contrôler les frontières sans transformer l’étranger en ennemi intérieur.
C’est précisément cette distinction que l’extrême droite s’emploie à effacer. Elle veut faire de l’origine une question politique permanente et nourrit l’idée d’une Europe qui aurait autrefois été pure, homogène et harmonieuse. Mais cette Europe-là n’a jamais existé. Son histoire est faite de migrations, de déplacements, de guerres, d’exils, de brassages et de frontières sans cesse déplacées. Les nations européennes elles-mêmes sont le produit d’histoires infiniment plus mélangées que les récits identitaires ne veulent bien l’admettre.
Accuser l’étranger est devenu pour certains une manière de faire campagne sans avoir à expliquer comment ils gouverneraient. La peur remplace le programme. Le ressentiment tient lieu de projet. On prend une inquiétude, on lui donne un visage, puis on demande aux électeurs de voter contre ce visage. C’est terriblement efficace parce que la colère est toujours plus facile à mobiliser que la raison. Construire un hôpital prend des années. Construire un coupable prend quelques secondes.
C’est peut-être cela qui devrait inquiéter le plus : l’extrême droite n’a pas seulement réussi à faire entendre sa voix. Elle a réussi, dans certains pays, à modifier les termes du débat. Ses adversaires discutent désormais de ses sujets, avec ses mots, selon ses obsessions. Plus le débat se déplace dans cette direction, plus l’étranger devient une question politique avant même d’être une personne.
Une société commence à se défaire lorsqu’elle accepte de regarder son voisin avec méfiance simplement parce qu’il porte un autre nom, possède une autre histoire familiale ou est arrivé d’une autre terre. À cet instant, ce n’est plus seulement l’étranger qui est mis en accusation. C’est l’idée selon laquelle tous les citoyens, quelles que soient leurs origines, doivent être jugés d’abord sur ce qu’ils font et non sur ce qu’ils sont.
Lorsque cette idée commence à vaciller, ce n’est pas l’étranger qui devrait trembler le premier.
C’est la démocratie.