Quand les chiffres parlent plus fort que les discours

Par Mustapha Aggoun•7 min de lecture
Brifa
Quand les chiffres parlent plus fort que les discours
Résumé IA

L'auteur analyse le débat français sur la laïcité en soulignant une disparité statistique frappante entre les écoles confessionnelles catholiques, juives et musulmanes.

La France compte 7 220 écoles catholiques pour 30 millions de catholiques, 288 écoles juives pour 600 000 à 700 000 juifs, mais seulement environ 70 écoles musulmanes pour 7 millions de musulmans.

Cette disproportion interroge l'égalité d'application des principes laïques, les familles musulmanes rencontrant davantage de suspicion lorsqu'elles souhaitent une éducation confessionnelle.

L'auteur rejette la laïcité comme modèle universel pour l'Algérie, dont l'histoire et le rapport au religieux diffèrent, et juge que ces chiffres dérangent un discours politique trop confortable.

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Le Quotidien d'Oran

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Il m’arrive très souvent, avant d’écrire sur un sujet, de prendre le temps de me documenter, parfois par simple curiosité, parfois parce qu’une question s’impose à moi et que j’ai besoin d’aller plus loin. Je cherche les chiffres, je lis les arguments des uns et des autres, j’essaie surtout de comprendre. Cela ne signifie pas que mon opinion sur la laïcité change au gré de mes lectures. Sur le fond comme dans sa forme, mon rejet de la laïcité reste constant.

Mais rejeter une conception ne dispense pas de chercher à la comprendre, surtout lorsqu’elle occupe une place aussi importante dans le débat politique d’un pays qui nous est proche géographiquement et avec qui nous avons d’autres particularirés.

C’est précisément ce qui m’est arrivé ces derniers temps en suivant le débat politique français autour de la laïcité. À l’approche des prochaines échéances électorales, la droite et, plus encore, l’extrême droite ne cessent de brandir ce mot. La laïcité est invoquée à propos de l’école, du voile, de l’islam, de l’immigration, de l’identité française. À force de l’entendre revenir dans les discours, parfois avec une telle insistance qu’elle semble devenir un argument électoral, j’ai voulu regarder ce qu’il y avait derrière le mot, au-delà des déclarations et des postures. Je suis tombé sur des chiffres qui, à eux seuls, méritent que l’on s’arrête un instant.

La France compte 7 220 écoles catholiques pour une population estimée à environ 30 millions de personnes se définissant comme catholiques. Elle compte également 288 écoles juives pour une population estimée entre 600 000 et 700 000 personnes de confession juive. Par contre pour une population musulmane estimée à environ 7 millions de personnes, elle ne compterait qu’environ 70 écoles musulmanes.

Je précise, parce que la rigueur l’exige, que les 7 millions sont une estimation : la République française ne recense pas officiellement ses citoyens selon leur religion. Il s’agit donc d’une estimation de la population musulmane vivant en France, et non d’un chiffre issu d’un recensement confessionnel.

Cette précision faite, la comparaison reste suffisamment frappante pour poser une question. Une vraie question, pas une accusation : comment expliquer une telle disproportion ? Il ne s’agit évidemment pas de prétendre qu’il faudrait créer des écoles confessionnelles en fonction du nombre de croyants. Ce serait trop simple. Une école confessionnelle doit respecter la loi, répondre à des exigences pédagogiques et se conformer aux principes auxquels elle est soumise. Mais si des établissements catholiques existent par milliers, si des établissements juifs existent par centaines, pourquoi l’enseignement confessionnel musulman reste-t-il aussi marginal ? Pourquoi cette question semble-t-elle susciter immédiatement davantage de suspicion lorsqu’il s’agit de musulmans ?

C’est là que le discours sur la laïcité mérite d’être regardé de près.

La laïcité française repose, nous dit-on, sur la neutralité de l’État, la liberté de conscience et l’égalité des citoyens. Elle devrait donc, en toute logique, être la même pour tous. On peut parfaitement considérer que l’école publique doit rester laïque. C’est le principe retenu par la République. On peut également considérer que certains signes religieux ostensibles n’y ont pas leur place puisque la loi l’a décidé. Mais alors, il faut accepter d’aller jusqu’au bout du raisonnement. Si une famille catholique peut, dans le respect de la loi, choisir une école confessionnelle, si une famille juive peut faire de même, pourquoi une famille musulmane qui souhaiterait une éducation confessionnelle devrait-elle être regardée avec davantage de méfiance ? Je ne dis pas que toutes les familles musulmanes souhaitent une école musulmane. Je ne dis pas non plus que toute école confessionnelle serait nécessairement souhaitable. Je pose simplement la question de l’égalité devant la règle.

Les chiffres, à eux seuls, ne démontrent évidemment pas une discrimination. Ils ne racontent pas toute l’histoire et ne permettent pas de connaître toutes les raisons historiques, économiques, juridiques ou sociales qui expliquent cette différence.

Mais ils rendent une interrogation légitime. Lorsqu’une interrogation est légitime, elle mérite autre chose que le réflexe du soupçon. C’est peut-être cela qui me frappe le plus dans certains discours politiques français: on parle énormément de laïcité, mais beaucoup moins de l’égalité qui devrait l’accompagner.

On rappelle les interdits, on désigne les comportements jugés problématiques, on s’inquiète du voile, on scrute les pratiques religieuses de certains citoyens.

Mais, si l’on s’en tient aux propres principes que la République française associe à la laïcité, une question demeure : les mêmes règles sont-elles réellement appliquées à tous ?

Car si la laïcité devient une manière de regarder une religion avec une sévérité particulière, elle risque de perdre précisément ce qu’elle prétend garantir. Elle ne serait plus seulement une neutralité de l’État ; elle pourrait devenir, dans le regard de ceux qui la subissent, un instrument de suspicion et un esprit raciste.

C’est précisément là que je trouve étonnant le comportement de certains intellectuels algériens qui, fascinés par les débats français, présentent la laïcité comme une sorte de remède universel que notre société devrait, elle aussi, adopter. Comme si un modèle politique pouvait être détaché de l’histoire qui l’a produit et transplanté ailleurs sans transformation.

L’Algérie n’est pas la France. Notre histoire n’est pas la leur. Notre rapport au religieux, notre culture, notre mémoire, notre construction nationale et nos réalités sociales ne sont pas les mêmes. La laïcité française est le produit d’une histoire particulière, marquée notamment par les rapports conflictuels entre l’Église et l’État et par une longue construction de la République française.

Voilà pourquoi, même si mon rejet de la laïcité demeure entier, je continue de m’intéresser à la manière dont elle est pensée et appliquée ailleurs. Ces chiffres français m’interpellent précisément parce qu’ils sont brandis dans un débat où l’on parle sans cesse d’égalité : 7 220 écoles catholiques, 288 écoles juives et environ 70 écoles musulmanes pour une population musulmane estimée à 7 millions.

On peut discuter les chiffres, leurs méthodes de calcul et les raisons de cette disproportion. Mais on ne peut pas simplement les écarter parce qu’ils dérangent un discours devenu trop confortable. Les chiffres sont là. Ils ne donnent pas toutes les réponses. Mais ils ont au moins le mérite de poser les bonnes questions.

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