Saloperies coloniales !
« Saloperies coloniales ! » de Lorraine Rossignol (Éditions Frantz Fanon, 2026) revient sur les camps de regroupement imposés par l'armée française entre 1954 et 1962.
Quelque 2 350 000 Algériens, surtout des femmes et des enfants, furent parqués dans 2 393 camps où environ 200 000 personnes périrent de malnutrition et de maladies.
Le rapport de Michel Rocard, publié en avril 1959 par « Le Monde » et « Le Nouvel Observateur », a révélé ces conditions effroyables et provoqué un scandale.
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Le Quotidien d'Oran
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Essai de Lorraine Rossignol.Editions Frantz Fanon, Alger 2026, 233 pages, 1 500 dinars
Entre 1954 et 1962, 2.350.000 Algériens, en majorité des femmes et des enfants, vivant dans le djebel ou sur les Hauts-Plateaux ont été arrachés à leurs terres et regroupés dans 2 393 camps ouverts par l’armée française - souvent dans la clandestinité - sur toute la durée du conflit... et ce jusqu’à mars 1962. On estime qu’environ 200 000 personnes y ont trouvé la mort, victimes de malnutrition ou de maladies, majoritairement des enfants. On n’était pas loin des camps de concentration nazis, découverts une décennie auparavant. La stratégie des autorités françaises était claire ; il fallait empêcher ces «indigènes» d’apporter un soutien logistique aux moudjahidine, qui opéraient depuis les montagnes et les zones rurales les plus reculées.
Une politique meurtrière qui ne se limitait pas à «une opération militaire isolée, mais s’inscrivait dans une stratégie politique et sociale visant à isoler les membres du Front et de l’Armée de libération nationale en coupant leurs populations rurales de tout soutien logistique». Dans ces camps, les conditions de vie étaient marquées par une forte précarité. Les populations regroupées, composées en grande majorité de femmes, d’enfants et de personnes âgées, «parquées», faisaient face à des pénuries alimentaires, à un manque d’accès aux soins et à des infrastructures sanitaires insuffisantes…
L’auteure a croisé des sources historiques, sociologiques, économiques, démographiques, politiques et médiatiques avec des témoignages recueillis tant en France qu’en Algérie, pour révéler ces sombres réalités.
Elle s’est appuyée, entre autres, sur les travaux de Benjamin Stora, Pierre Bourdieu, Raphaëlle Branche, Yves Courrière, Pierre Vidal-Naquet, Fabien Sacriste , Frantz Fanon et de bien d’autres. Les camps de regroupement (concentration est le mot le plus approprié !) consistaient à «replier» les populations rurales dans des «villages modèles», avec pour objectif de les isoler des combattants de l’Aln. A noter que la méthode avait été initiée sans succès au Vietnam. Elle fut prise par un gouvernement de gauche éphémère, dirigé par Pierre Mendès France. Son ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, avait accepté «à la condition expresse» que les habitants soient avertis par des lâchers de tracts (méthode qui s’est développée depuis !). L’opération est mise en œuvre par le nouveau gouverneur de l’Algérie, l’ethnologue Jacques Soustelle. L’armée en a profité pour «nettoyer» les anciens villages et tout ce qui y restait, souvent au Napalm.
S’il est clair que l’armée a tenté entre 1955 et 1959 de dissimuler la réalité de ces camps, en faisant par exemple visiter des «camps» modèles, des appelés témoignaient, dans leurs lettres, de leur réalité. La réalité de ces «regroupements» aux conditions sanitaires et sociales scandaleuses a volontairement été cachée, plus exactement aux journalistes qui s’y intéressaient et auxquels on ne montrait que des centres «modèles». Et puis, en septembre 1958, un jeune énarque de 28 ans est venu à Alger, pour faire les six mois de son stage de sortie obligatoire. Il s’appelait Michel Rocard. Il y retrouve quelques connaissances et comprend que les «villages» conçus trois ans auparavant par le général Parlange n’ont rien de progressiste. Il parvient à se faire confier «oralement» une mission d’enquête sur ces réalités. Toutes les portes lui sont ouvertes, il mène deux mois d’enquête en sillonnant le pays avec sa vieille Peugeot 403, visite une quinzaine de camps et rédige une note de vingt-trois pages, apparemment neutre, mais implacable. «Un regroupement particulièrement misérable comprend 900 enfants sur 1 200 personnes au total. Dans un camp encore plus proche de la moyenne, il y a 550 enfants de moins de 15 ans pour un peu plus de 1 000 personnes.». Son rapport, qui décrit les situations intolérables dans lesquelles sont parquées ces populations, est aussitôt bloqué. On lui demande de ne pas le rendre public, des copies sont transmises au Premier ministre et au général de Gaulle nouveau président de la République. Il est enterré. Rocard et des amis décident alors de le transmettre à la presse, «Le Monde» et «Le Nouvel Observateur» le publient en avril 1959. C’est un scandale ! Et ces camps prennent place, à côté de la torture, parmi les «crimes de l’armée française en Algérie», pour reprendre le titre de l’historien Pierre Vidal-Naquet. Mais il faudra encore du temps, et d’autres témoignages, pour que le mouvement contre la guerre d’Algérie devienne une force en métropole.
La suite est une autre affaire... avec ses «épais silences» qui font qu’aujourd’hui encore l’Algérie reste un «continent oublié de la mémoire française», ses grands crimes ne passant pas... comme Vichy d’ailleurs.
L’Auteure : Diplômée en relations internationales. Journaliste, grand reporter au service Enquêtes et Reportages de «Télérama» (France), couvrant des sujets variés liés à la culture, à la société et aux enjeux internationaux. Auparavant collaboratrice avec «Le Monde», «Radio France», et «Arte», à Paris comme à Berlin.
Table : De quoi parle-t-on ?/ «Allez, fissa !»/La fabrique des camps/ La réalité des camps mise à nu/ Dans l’intimité des camps/ La disruption des camps : Une onde de choc dans la durée/ Notes/ Bibliographie sélective/ Remerciements.
Extraits : La pratique qui consiste à «replier» les populations d’un territoire donné, c’est-à-dire les en déplacer de force pour les implanter dans les lieux jugés plus «appropriés» par les autorités, l’armée française l’a déjà appliquée, et même tout récemment, sur un terrain a priori très différent : l’Indochine» (p31), «Sous forme d’une «expérience pilote», la stratégie politique du regroupement des civils algériens qu’il s’agissait de gagner à la cause française vint-elle se greffer sur la stratégie militaire d’évacuation de ces mêmes populations installées dans des «zones interdites» - les deux étant appelées à se confondre bientôt au sein d’une seule et même réalité : les camps de regroupement» (p50), «Comment un scénario aussi cruel avait-il bien pu non seulement se produire mais se répéter, et se démultiplier, à l’échelle de toute l’Algérie du Nord, sans discontinuer, du début de la guerre et jusqu’à sa fin, sans que jamais aucune mesure soit prise pour l’empêcher ?» (p74), «On peut douter que les «écoles» ouvertes dans les camps de regroupement aient été les «meilleures» de la France, au vu des misérables moyens qui leur furent alloués, mais surtout des intentions qui y présidèrent : il ne s’agissait certes pas de faire des Algériens scolarisés des citoyens libres et éclairés, en capacité d’agir sur leur vie et d’en décider ! Mais, avant tout des sujets adhérant à la cause française, donc servant au final ses intérêts» (p 123), «Conçus comme un instrument de lutte contre les forces révolutionnaires, les regroupements devinrent l’arme privilégiée de la révolte elle-même» (p 141), «Les regroupements ?Utopie politique issue d’une stratégie guerrière qui s’avéra être un fiasco total, mais n’en fut pas moins rigoureusement tragique derrière son caractère fantasmagorique» (p152).
Avis : Je comprends mieux, désormais, après lecture de cette recherche historique détaillée, les refus répétés des Autorités françaises d’ouvrir totalement les Archives coloniales, celles concernant tout particulièrement la guerre de libération nationale algérienne. Une guerre, longtemps innommable et aujourd’hui encore innommée parce qu’en vérité génocidaire et ne disant pas son nom. Une lecture difficile à terminer car tellement révoltante... même pour ceux (les septuagénaires et plus) qui croyaient savoir. On comprend maintenant, grâce à cette recherche journalistique bien plus réaliste qu’une recherche d’historien classique, les traumatismes d’après-guerre, traumatismes qui perdurent encore, ayant fabriqué des «camps dans la tête»... des bourreaux et des victimes. Avec leurs résistances et leurs passivités, leur courage et leurs lâchetés, leurs solidarités et leurs égoïsmes, leurs silences et rancunes. Une grande saloperie que le colonialisme !
Citations : «Bien qu’invisibilisées, elles (les femmes) furent aussi des actrices décisives de ce conflit (lutte de libération nationale), par leur soutien, à la cause indépendantiste» (p 150), «Au fil de la guerre, le «regroupé» s’ (‘était) «dépaysanné» (Michel Cornaton et Pierre Bourdieu cités, p 71), «C’est le tissu social même des populations civiles concernées (par les déplacements forcés et les regroupements) qui s’en retrouvait durablement détérioré, puisque ce sont les cercles les plus étroits et les plus intimes de ces sociétés (familles, villages, clans...) qui avaient été désintégrés» (p177), «Quelles que soient les mesures prises pour effacer faits et gens de la mémoire, les éradications, même parfaitement programmées, ne font que mettre en marche «une mémoire qui n’oublie pas «et qui cherche à s’inscrire» (Françoise Davoine et Jean -Max Gaudillière, psychanalystes cités, p 178), «Si chaque famille d’Algérie racontait par l’image et le film ce qu’elle a vécu pendant la guerre, le cinéma algérien raflerait tous les Oscars et toutes les palmes aux consécrations internationales» (Ahmed A. témoin , cité, p 180), «S’il n’y a que la vérité qui blesse, il n’y a qu’elle qui soigne, répare et guérit» (p 189).
Sétif, la fosse commune. Massacres du 8 mai 1945. Enquête de Kamel Beniaiche (Préface de Gilles Manceron). El Ibriz Editions, Alger 2016, 900 dinars, 337 pages
(Fiche de lecture déjà publiée en avril 2019. Extraits pour rappel.
Mardi 8 mai 1945 : Le monde libre scelle la capitulation des armées nazies.
Le matin, la ville de Sétif est en ébullition. La cité a été repeinte pour l’occasion... Une ambiance de kermesse. C’est, de plus, jour du marché hebdomadaire, ce qui a amené à la ville bon nombre de ruraux.
Environ 8 000 Algériens, sans armes et sans «aâssa» (canne habituelle) doivent défiler, pacifiquement, scouts en tête (...) pour aller déposer une gerbe de fleurs au monument aux morts, et seulement «brandir des slogans politiques», «démontrant leur bonne foi». Car, des dizaines de milliers d’Algériens sont morts pour libérer l’Europe du nazisme (...). Répression féroce... même dans les endroits de la région (et du pays) où il n‘y eut aucun incident durant les défilés... Jusqu’à Guelma. Kherrata, El Eulma, Bordj Bou Arréridj, Ain El Kébira, Bougaa, Ain Abbasa, Bouandas, El Ouricia... 45 000 morts algériens (...). Des villages et douars entiers bombardés, mitraillés et détruits (300 sorties aériennes en six jours et pilonnages des montagnes des Babors par les forces navales - dont le croiseur «Duguay -Trouin» - à partir des rivages de Bejaia et Jijel ), des familles et des tribus décimées, des viols, des incendies, des humiliations publiques, des cadavres sans sépulture livrés aux chacals et aux chiens... les leaders politiques nationalistes accusés d’être responsables des «émeutes» et emprisonnés (...). Même les enfants ne sont pas épargnés(...). Un véritable massacre en «vase clos», la presse coloniale n’évoquant que les morts européennes(...). De Gaulle, qui dirigeait alors la France (gouvernement provisoire), ne lui a consacré que deux lignes dans ses «Mémoires».
L’Auteur : Né à Sétif en juin 1959. Ancien professeur de l’Enseignement secondaire, journaliste correspondant d’«El Watan» (bureau de Sétif) depuis juin 1996.
Extraits : «On ne déclenche pas une insurrection avec des mains vides, des cailloux ou des chaises du café de France. Les incidents qui se sont produits dans tous les coins de la région de Sétif ne sont ni plus ni moins qu’une révolte des damnés humiliés par la faim, la misère, les maladies, les injustices et les servitudes» (Un acteur des événements, p 18) (...)
Avis : Onze années de recherche et cinquante témoins (…)
Un ouvrage qui est, aussi, disponible en arabe (nouvelle couverture et à compte d’auteur. Édité en 2018).
Citation : «Le drame de mai 1945 est ancré dans ma tête. Il a scellé la rupture et construit la haine. Au fil du temps, celle-ci s’est accentuée. Les rapports entre musulmans et colons ne sont plus les mêmes... Le déclenchement de la Guerre de Libération réveille l’hémorragie qui sommeillait en nous» (Essaïd, p 149).
Fiche complète un www.almanach-dz.com/histoire/bibliothèque d‘almanach)