La fin d’un monopole, la guerre des classes et la révolution pédagogique

Par Salah Lakoues•16 min de lecture
Brifa
La fin d’un monopole, la guerre des classes et la révolution pédagogique
Résumé IA

Le français ne disparaît pas d'Algérie mais perd son monopole institutionnel, l'anglais devenant la première langue étrangère enseignée dès la troisième année primaire à la rentrée 2026-2027.

L'école coloniale, bien que profondément inégalitaire et réservée à une minorité, a paradoxalement formé les futurs dirigeants de la révolution algérienne qui maîtrisaient suffisamment le français pour retourner la langue du colonisateur contre le système colonial.

Cette dialectique historique explique pourquoi des figures comme Ben Bella, Boudiaf ou Aït Ahmed, issus d'une société sous-scolarisée mais armées intellectuellement, ont pu utiliser les instruments du pouvoir colonial pour formuler et mener la lutte nationale.

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Le Quotidien d'Oran

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Dépasser la polémique pour comprendre la métamorphose La polémique déclenchée par les déclarations de Michel Fayad sur CNEWS mérite

mieux qu’une empoignade de plateau télévisé. Affirmer que « le français disparaît de partout en Algérie » constitue une formule médiatiquement efficace, mais historiquement et sociologiquement pauvre. Elle confond le recul d’une langue dans certaines institutions avec sa disparition de la société. Or ces deux phénomènes sont

profondément différents.

Oui, le français recule en Algérie. Il perd progressivement son statut privilégié dans l’école, certaines formations universitaires et l’administration. À partir de la rentrée 2026-2027, l’anglais sera enseigné dès la troisième année primaire tandis que le français sera introduit à partir de la quatrième année. La symbolique est incontestable : pour la première fois, l’anglais devient la première langue étrangère dans le parcours scolaire algérien.

Mais une langue qui continue à être utilisée dans la presse, l’édition, les médias, l’université, certaines professions et par une partie importante de la population ne peut sérieusement être décrite comme ayant « disparu ». Le véritable phénomène est beaucoup plus intéressant : l’Algérie ne fait pas disparaître le français ; elle lui retire progressivement son monopole.

Derrière cette transformation linguistique se cachent trois questions majeures :

l’héritage colonial et sa complexité, la reproduction des inégalités sociales par les langues, et la révolution pédagogique que l’arrivée de l’anglais impose au système éducatif algérien.

Première partie : L’école coloniale, une formation paradoxale

Un accès scolaire très limité, mais une minorité agissante

Sous la colonisation, l’école française n’a jamais offert aux Algériens un accès réel et massif au savoir : elle a surtout formé une infime minorité, sans ouvrir largement les portes des lycées et de l’université. Mais cette minorité a compté, car les principaux dirigeants du déclenchement de la révolution algérienne maîtrisaient pour la plupart le français, sans appartenir à une élite universitaire, et c’est précisément cette maîtrise partielle mais réelle qui leur a permis de retourner la langue du colonisateur contre le système colonial. Ce point est essentiel pour éviter deux contresens. Le premier consisterait à croire que l’école coloniale aurait démocratisé l’instruction en Algérie : ce n’est pas le cas, puisque la grande majorité de la population musulmane est restée tenue à l’écart de la scolarité, et plus encore des études secondaires et supérieures. Le second serait de nier tout effet politique à cette école sous prétexte qu’elle était profondément inégalitaire : elle a malgré tout produit une petite génération d’Algériens capables de lire, d’écrire et d’agir en français, et cette capacité a nourri l’émergence du mouvement national.

Autrement dit, l’école coloniale n’a pas formé une nation instruite ; elle a formé une minorité sélective, souvent issue de parcours scolaires limités au primaire ou au secondaire, mais assez armée intellectuellement pour comprendre les mécanismes de domination. C’est cette contradiction qui explique la trajectoire de nombreux militants de la révolution : ils n’étaient pas des universitaires au sens classique, mais ils n’étaient pas non plus étrangers à la langue du pouvoir.         

Ils l’ont apprise dans un cadre de contrainte, puis ils l’ont réinvestie comme instrument de lutte. La génération du 1 er Novembre : une génération instruite sans être universitaire Il faut ici éviter une formulation trop absolue. Les parcours des dirigeants du 1er Novembre ne sont pas identiques : certains ont poursuivi leur formation plus loin que d’autres.

Ce qui les rapproche est plutôt ceci : ils ne constituent pas une élite universitaire formée dans les grandes institutions françaises ; ce sont des militants issus d’une société profondément sous-scolarisée, qui ont néanmoins acquis les instruments intellectuels nécessaires pour comprendre et combattre le système colonial.

Ahmed Ben Bella, l’un des neuf membres historiques du groupe dirigeant qui prépare le déclenchement de l’insurrection, avait fréquenté l’école française à Maghnia. Son parcours scolaire n’est pas celui d’un universitaire. Il quitte relativement tôt le système scolaire et entre dans la vie active. Mais il acquiert une connaissance suffisante du français pour évoluer dans les milieux politiques, militaires et administratifs de son époque. Mohamed Boudiaf, autre figure majeure des premiers dirigeants révolutionnaires, a lui aussi reçu une formation scolaire française sans poursuivre des études supérieures. Son engagement politique et syndical lui permettra ensuite d’élargir considérablement sa formation intellectuelle.

Hocine Aït Ahmed, membre des neuf historiques, constitue un cas particulièrement intéressant. Son parcours scolaire est plus avancé que celui de plusieurs de ses compagnons et il possède une solide formation intellectuelle. Sa maîtrise du français lui permet notamment de participer aux débats politiques et diplomatiques de la période.

Mostefa Ben Boulaïd, futur chef historique de la Wilaya I, n’est pas un universitaire.

Son instruction est relativement limitée, mais il appartient à cette génération d’Algériens qui ont été suffisamment en contact avec l’école et la langue française pour acquérir les instruments nécessaires à l’action politique et organisationnelle. Mohamed Khider, membre des premiers responsables du mouvement national et du groupe dirigeant de la Révolution, connaît également le français. Son parcours politique dans le mouvement national lui donne une expérience considérable des rouages de la vie politique française et algérienne.

Larbi Ben M’hidi, l’un des principaux artisans de l’insurrection et futur responsable de la Zone autonome d’Alger, avait fréquenté l’école française. Son intelligence politique, son aptitude à organiser et son remarquable sens de la communication feront de lui l’une des grandes figures de la Révolution.

Rabah Bitat fait partie. «des neuf»chefs historiques et du groupe des six chefs historiques qui organisent le déclenchement de la révolution du 1er Novembre 1954.

Didouche Mourad, autre membre des six historiques, avait lui aussi reçu une formation dans le système scolaire français. Son parcours scolaire ne débouche pas sur l’université, mais il développe rapidement une formation politique et militante exceptionnelle. À vingt-sept ans, il devient l’un des architectes du déclenchement de la Révolution et le premier responsable de la Zone II.

Krim Belkacem, enfin, appartient également à cette génération des six historiques. Son parcours est encore différent : il quitte très jeune l’école et entre dans la vie professionnelle. Mais son expérience, sa connaissance du terrain et sa capacité à communiquer et à organiser lui permettront de devenir l’un des chefs militaires les plus importants de la Révolution.

Le paradoxe historique

C’est là que se trouve l’une des grandes ironies de l’histoire coloniale. La puissance coloniale avait instauré une école profondément inégalitaire. Elle n’avait pas pour objectif de donner à l’ensemble de la population algérienne les mêmes possibilités d’instruction qu’aux Européens d’Algérie. Mais cette école a néanmoins produit une petite génération d’Algériens capables de lire la langue du pouvoir, comprendre ses institutions, argumenter avec ses propres références et finalement retourner ses instruments contre lui.

Le français devient ainsi un outil paradoxal. Il est la langue de l’administration coloniale, mais il devient également la langue dans laquelle certains Algériens découvrent les idées politiques modernes, lisent la presse, accèdent à la littérature, prennent connaissance des débats internationaux et formulent leur propre revendication nationale. C’est une dialectique classique de l’histoire coloniale : le colonisateur transmet involontairement certains instruments intellectuels qui permettent au colonisé de mieux comprendre la domination qu’il subit.

Mais il serait également faux d’attribuer la naissance du nationalisme algérien à l’école française. Le mouvement national puise aussi dans les traditions politiques, religieuses, sociales et culturelles algériennes, dans l’expérience de l’inégalité coloniale et dans l’influence du mouvement ouvrier, du réformisme musulman et des luttes anticoloniales internationales.

De Ben Bella à Didouche : maîtriser la langue sans adopter la domination C’est précisément ici que l’argument contemporain de Michel Fayad mérite d’être retourné. Si la maîtrise du français signifiait nécessairement l’adhésion à la France, comment expliquer que Ben Bella, Boudiaf, Aït Ahmed, Ben Boulaïd, Khider, Ben M’hidi, Bitat, Didouche Mourad et Krim Belkacem, chacun selon son parcours, aient pu utiliser cette langue tout en consacrant leur vie à combattre la domination coloniale ? Ils démontrent une vérité fondamentale : on peut apprendre la langue du colonisateur sans devenir son sujet politique. La langue n’est pas une idéologie. Un Algérien pouvait lire Victor Hugo sans devenir français. Il pouvait étudier en français sans renoncer à son identité. Il pouvait écrire en français tout en combattant pour l’indépendance.

Et c’est exactement ce que démontrera plus tard la littérature algérienne d’expression française.

Deuxième partie : Le « butin de guerre » - quand une langue change de propriétaire Kateb Yacine : une formule qui résume une histoire Après l’indépendance, Kateb Yacine donnera à cette contradiction une formulation devenue célèbre : le français est un « butin de guerre ».

La métaphore est puissante. Le français n’est plus exclusivement la langue du colonisateur. Les Algériens se la sont appropriée. Ils l’ont transformée en instrument de création, de réflexion et de transmission. Mouloud Feraoun, Mohammed Dib, Kateb Yacine, Assia Djebar, puis Yasmina Khadra et tant d’autres ont écrit en français sur l’Algérie, depuis l’Algérie ou depuis l’expérience algérienne.

Autrement dit, une langue peut changer de propriétaire symbolique.

Le français est arrivé en Algérie comme langue de domination ; une partie des Algériens l’a transformé en langue de création. Le français colonial devient aussi un français algérien. Et c’est pourquoi le réduire aujourd’hui à un simple « vestige colonial » constitue une simplification historique.

1962 : le paradoxe devient national

C’est cette histoire qui permet ensuite de comprendre la situation de l’Algérie indépendante. En 1962, le nouvel État ne dispose pas immédiatement des dizaines de milliers de médecins, ingénieurs, enseignants, chercheurs, administrateurs et techniciens dont il a besoin. Il faut construire une nation moderne avec des ressources humaines extrêmement limitées. L’Algérie va donc paradoxalement utiliser largement la langue française pour former les cadres de l’Algérie indépendante. Pendant plusieurs décennies, des centaines de milliers de médecins, ingénieurs, pharmaciens, architectes, enseignants, chercheurs et techniciens seront formés dans un environnement universitaire où le français occupe une place majeure, particulièrement dans les disciplines scientifiques et médicales. Voilà pourquoi il est historiquement absurde de présenter le français contemporain comme une simple survivance coloniale. Une partie de l’Algérie indépendante a été formée en français. La langue du colonisateur est devenue, pendant plusieurs décennies, l’une des langues de construction de l’État postcolonial.

Troisième partie : Une présence sociale qui contredit la thèse de la disparition L’écosystème francophone algérien.

Une langue qui « disparaît » possède-t-elle encore des journaux, des éditeurs, des médias, des écrivains et des millions d’usagers ? La réponse est évidemment non.

Aujourd’hui encore, l’Algérie possède un environnement médiatique et culturel francophone substantiel : des journaux et magazines en français, des sites d’information francophones, des maisons d’édition publiant en français, une littérature algérienne d’expression française vivante, des contenus audiovisuels en français, des

activités universitaires et de recherche utilisant le français, et des professionnels (médecins, ingénieurs, pharmaciens) qui continuent à travailler dans cet environnement linguistique. Il existe également des établissements scolaires français en Algérie, dont le réseau du Lycée international Alexandre-Dumas, avec des implantations à Alger, Oran et Annaba. Le français continue donc d’exister dans la société, bien au-delà des cercles étroits de l’élite. Le chiffre des 15 millions de francophones: une donnée à interpréter Selon les estimations couramment reprises par la Francophonie, l’Algérie compterait environ quinze millions de francophones. Ce chiffre est souvent cité comme preuve de la persistance du français. Mais il mérite d’être manié avec précaution, car le terme « francophone » recouvre des réalités très différentes.

Il y a celui qui parle français quotidiennement. Celui qui le comprend mais ne le parle presque jamais. Celui qui lit la presse francophone mais ne peut rédiger correctement un texte. Celui qui possède un vocabulaire professionnel sans maîtriser véritablement la langue. Et celui qui est réellement francophone actif, capable de soutenir une conversation complexe ou de produire un écrit élaboré.

Tous ne possèdent pas le même capital linguistique. C’est pourquoi le chiffre de 15 millions ne signifie pas nécessairement que 15 millions d’Algériens parlent couramment français. Mais cela ne renforce pas pour autant la thèse de Fayad. Cela montre plutôt que le français demeure massivement présent mais inégalement maîtrisé. La bonne formulation est donc la suivante: le français ne disparaît pas ; son capital linguistique se transmet moins uniformément aux nouvelles générations et son statut institutionnel recule. Quatrième partie : L’anglais comme infrastructure - le véritable bouleversement.

L’anglais n’est pas une langue comme les autres

C’est ici que la polémique française passe à côté de l’essentiel. L’Algérie ne se contente pas d’arabiser davantage son système éducatif. Elle introduit progressivement un troisième axe stratégique : l’anglais. Et ce phénomène est considérable, car l’anglais n’est plus simplement une langue étrangère parmi d’autres. L’anglais est aujourd’hui la principale langue internationale des sciences, de l’informatique, de l’intelligence artificielle, d’une grande partie de la recherche scientifique, de l’économie numérique et des échanges académiques mondiaux. Pour un jeune Algérien, apprendre l’anglais n’est donc pas nécessairement un geste politique contre la France. C’est souvent un choix parfaitement rationnel. Il veut accéder à une publication scientifique. Il veut programmer. Il veut utiliser l’intelligence artificielle. Il veut suivre les cours d’une université internationale. Il veut travailler avec les États-Unis, l’Asie, l’Europe du Nord ou les multinationales. L’anglais est devenu une infrastructure mondiale du savoir. L’Algérie ne peut pas ignorer cette réalité.

Le virage pédagogique de 2026 : une rupture symbolique. La décision annoncée pour la rentrée 2026-2027 est révélatrice de cette nouvelle orientation. L’anglais sera enseigné dès la troisième année primaire tandis que le français commencera à partir de la quatrième année. Le ministère présente cette organisation dans le cadre de l’enseignement d’au moins deux langues étrangères et du renforcement de l’anglais.

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