Tahar Benferhat (1944-2018) : L’empreinte d’une vie au service de la JSMT et du football national

Le football algérien pleure la disparition de Tahar Benferhat, légende de la JSMT de Tiaret surnommée le « Roc », défenseur emblématique et capitaine de l'équipe nationale, décédé en 2018.
Né le 23 mars 1944 à Tiaret, Benferhat rejoint la Jeunesse Sportive Musulmane de Tiaret en 1958, à 14 ans, et y effectue toute sa carrière en équipe première de 1963 à 1978, refusant les offres des grands clubs du pays.
Libéro moderne, il se distingue par son anticipation, sa relance propre au sol et ses coups francs redoutables, inscrivant notamment un quadruplé historique face au Ghali de Mascara, une performance rarissime pour un défenseur.
Sa fidélité exemplaire à l'Ezzerga pendant quinze saisons et son éthique sportive forgée dans le contexte de la guerre de Libération font de lui une figure légendaire du football de l'Ouest algérien, respectée dans tous les stades du pays.
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Par Amellal Fawzi
Il est des figures dont la stature dépasse la simple chronologie des feuilles de match pour s’enraciner profondément dans l’âme collective d’une cité.
A Tiaret, prononcer le nom de Tahar Benferhat, c’est convoquer l’image d’une noblesse rare, celle d’un football souverain, exigeant et racé, façonné dans le creuset des hautes plaines du Sersou. Plus qu’un joueur d’exception et un capitaine emblématique de l’équipe nationale, celui que l’on surnommait le «Roc» fut l’incarnation d’un club, la Jeunesse Sportive Musulmane de Tiaret (JSMT), d’une éthique sportive et d’une fidélité à la terre que le temps ne saurait altérer. Retour sur la trajectoire d’un géant du football algérien.
L’éclosion sous le feu de l’histoire (1958-1962)
Pour comprendre l’empreinte laissée par Tahar Benferhat, il faut remonter à la genèse de sa passion, dans cette Algérie coloniale en pleine tourmente où le sport roi tenait souvent lieu de tribune de résistance, de ferveur populaire et d’affirmation identitaire. Né le 23 mars 1944 à Tiaret, au cœur de la ville, près du lieu-dit «Tennis» englobant le grand quartier Larmoud (ex-La Remonte), le jeune Tahar grandit au sein d’une famille conservatrice profondément attachée aux valeurs de dignité, d’instruction et de retenue. Son père, Abdelkader Benferhat, ne fut-il pas d’ailleurs parmi les premiers pionniers et fondateurs de la section locale de l’Association des Oulémas musulmans algériens ? Cet ancrage moral et patriotique allait irréversiblement marquer le caractère de toute la lignée.
Quatrième d’une fratrie qui comptait deux sœurs et cinq garçons, Tahar grandit entouré de frères tout aussi passionnés par le ballon rond. A l’image d’Okacha, de Mhamed et même de Smaïl — tous aujourd’hui disparus —, la fibre sportive irriguait l’ensemble de la maison familiale. Le jeune Tahar passe son enfance le ballon au pied dans les quartiers populaires et emblématiques de la cité : le secteur du Tennis, la SAS ou encore le stade du Galia.
Très tôt, la magie du jeu prend le-dessus sur les bancs de l’école. Sur ces terrains de quartier en tuf rude, balayés par les vents cinglants du plateau du Sersou, sa silhouette athlétique, sa puissance précoce et son sens inné du placement frappent déjà les esprits des connaisseurs. C’est en pleine guerre de Libération nationale, au cours de l’année 1958, que le destin du jeune adolescent bascule définitivement. Il n’a pas encore 14 ans lorsqu’il franchit pour la première fois le seuil de la JSMT. Le club, qui porte haut les aspirations de la jeunesse musulmane locale, évolue alors sous l’œil averti de plusieurs techniciens chevronnés, dont cette figure tutélaire irremplaçable : le regretté entraîneur Saïd Amara. Encouragé par des personnalités politiques marquantes de la région, à commencer par le dirigeant Kaïd Ahmed, le jeune Benferhat forge sa personnalité dans un vestiaire où le maillot bleu et blanc d’Ezzerga ne représente pas une simple tenue de sport, mais un symbole sacré d’exigence, de fierté nationale et de solidarité. Dans ce contexte empreint d’une gravité patriotique, le jeune homme apprend la rigueur tactique, le respect absolu des aînés et le sens du devoir envers sa collectivité. Lorsque l’Algérie recouvre enfin sa souveraineté à l’été 1962, Tahar Benferhat a mûri. Il est prêt à faire le grand saut dans l’élite.
A tout juste 20 ans, au sortir de la complexe période de transition post-indépendance, il s’impose comme un titulaire indiscutable et un cadre naturel au sein de l’équipe senior de la JSMT. Une histoire d’amour, de passion partagée et de fidélité indéfectible de près de deux décennies venait officiellement de s’ouvrir.
L’Anatomie d’un libéro moderne : Quand le «Roc» dictait le jeu
Sur le rectangle vert, qu’il s’agisse des pelouses rustiques des années 1960 ou des travées chargées d’histoire du stade Aït Abderrahim Ahmed (l’ancien stade municipal de Tiaret), Tahar Benferhat impose très vite une autorité naturelle qui ne doit rien au hasard. Positionné à ses débuts au milieu de terrain pour mettre à profit sa dote physique, sa vision panoramique du jeu et sa frappe lourde, c’est en redescendant d’un cran, au poste de défenseur central puis de libéro, qu’il va donner toute la mesure de son talent exceptionnel et révolutionner la lecture tactique au niveau national.
A une époque où le football défensif se résumait encore trop souvent à un duel athlétique brutal et au dégagement aveugle vers l’avant, Benferhat apporte une touche d’élégance souveraine, de sérénité et d’intelligence pure. Doté d’une stature imposante et d’une détente verticale impressionnante, il régnait sans partage dans les airs. Mais sa véritable force résidait dans son sens clinique de l’anticipation : lire la passe adverse avant même qu’elle ne soit exécutée, intervenir avec une propreté chirurgicale sans commettre la moindre faute, et surtout, relancer immédiatement la balle au sol, la tête haute, pour réorienter le jeu de son équipe vers l’offensive. Outre sa maestria défensive, Tahar se distinguait par des frappes de coup franc d’une puissance et d’une précision redoutables qui laissaient les gardiens adverse pétrifiés.
L’histoire retiendra notamment cette anecdote incroyable où, lors d’un match au sommet face à la grande JS Kabylie de l’époque, il dut s’y reprendre à deux reprises : ayant inscrit un coup franc magistral que l’arbitre ordonna de faire rejouer, Tahar s’avança de nouveau et décocha exactement la même frappe victorieuse dans les filets, sous les clameurs d’un public médusé. Les anciens supporters d’Ezzerga gardent le souvenir d’un joueur complet, capable de faire basculer le sort d’une rencontre à lui seul. L’un des épisodes les plus célèbres de sa carrière en club reste ce match mémorable disputé face au Ghali de Mascara, formation alors emmenée par le joueur-entraîneur Mahi Khennane et comptant le redoutable Baker (Benali Amar Boubekeur) dans les bois. Lors de cette confrontation mythique, Tahar, pourtant patron de la défense tiarétie, inscrivit un quadruplé historique, une performance d’une rareté absolue pour un libéro, restée gravée en lettres d’or dans les annales du football de l’Ouest. Pour l’histoire, le cinquième but de cette victoire éclatante avait été l’œuvre de son compère de la défense, Ali Seddik.
La fidélité pour bannière : Le choix d’Ezzerga contre les ponts d’or
Dans les années 1960 et 1970, le football algérien vit son premier âge d’or. Les grands clubs de la capitale et des grandes métropoles nationales, le MC Alger, le CR Belcourt, le MC Oran ou la JS Kabylie, quadrillent méthodiquement le territoire à la recherche des meilleurs talents pour bâtir des armadas invincibles. Très vite, les prestations éblouissantes de Tahar Benferhat attirent les convoitises les plus folles.
Les recruteurs les plus influents du pays se déplacent en personne à Tiaret pour tenter de convaincre le «Roc du Sersou» de rejoindre leurs rangs, lui promettant facilités matérielles, statut privilégié et titres nationaux garantis. Pourtant, à chaque sollicitation, la réponse du géant de Tiaret reste la même : un refus courtois, empreint d’une dignité royale, mais totalement inébranlable. Pour Benferhat, quitter Ezzerga aurait été vécu et ressenti comme une véritable désertion envers les siens. Il préférait de loin l’amour inconditionnel de son public et la ferveur authentique des supporters du Sersou aux promesses de gloire facile ou de mercantilisme sous d’autres cieux.
Pendant quinze saisons consécutives en équipe fanion, de 1963 à 1978, il n’aura connu qu’une seule tunique, inscrivant son nom au panthéon des grands fidèles du football mondial qui n’ont juré que par les couleurs d’un seul club. Cette loyauté exemplaire, loin de freiner sa progression ou d’assombrir sa renommée, lui valut un respect unanime à travers tous les stades de la République. Même chez les adversaires les plus coriaces et dans les fiefs rivaux les plus bouillants, l’entrée de Tahar Benferhat sur la pelouse était systématiquement saluée par des applaudissements et la déférence due aux grands capitaines et aux hommes d’honneur.

Le brassard et la légende de la TaçaIndependência (1972)
Cette fidélité exclusive à son club de cœur n’a jamais été un frein à son rayonnement international. Dès le 5 juillet 1964, à l’occasion du deuxième anniversaire de l’indépendance nationale, Tahar Benferhat honore sa première sélection officielle en équipe nationale lors d’un match amical disputé au stade d’El Anasser (Ruisseau) à Alger contre la redoutable formation yougoslave du Dynamo Zagreb. Aligné au centre de la défense sous la direction du sélectionneur Abderrahmane Ibrir, le jeune Tiareti frappe les esprits par son calme olympien et sa maturité tactique. Pendant une décennie entière (1964-1974), il sera l’un des piliers incontournables et indiscutables de la sélection nationale, cumulant 34 sélections officielles. Au début des années 1970, il hérite logiquement du brassard de capitaine des Verts.
Au cœur de la défense algérienne, il forme avec le regretté Miloud Hadefi, le «Kaiser» oranais, une charnière centrale complémentaire, hermétique et élégante qui reste, aujourd’hui encore, l’une des plus prestigieuses de toute l’histoire du football national. Ensemble, aux côtés des Lalmas, Salhi Abdelmadjid ou Bachi, ils remportent notamment la Coupe du Maghreb des nations à Tunis, affirmant la suprématie du football algérien au niveau régional. Mais le point d’orgue absolu de sa carrière internationale s’écrit durant l’été 1972, sur la terre sacrée du football : le Brésil. A l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance brésilienne, la FIFA organise la TaçaIndependência (la célèbre Mini-Coupe du monde), réunissant la crème des sélections de la planète.
Pour représenter le continent africain, une Sélection d’Afrique d’élite est mise sur pied sous la conduite du charismatique technicien algérien Rachid Mekhloufi. Parmi les superstars du continent convoquées pour cet événement mondial — dont le mythique gardien tunisien Attouga, l’attaquant égyptien Hassan Shehata, ainsi que ses compatriotes Hadefi et Lalmas —, Rachid Mekhloufi n’hésite pas une seule seconde : il confie le brassard de capitaine de l’Afrique à Tahar Benferhat. Face aux géants du football mondial, le «Roc du Sersou» livre des prestations éblouissantes. Sa sérénité, la précision de ses relances au pied et son sens du commandement impressionnent les observateurs internationaux. La presse brésilienne de l’époque consacrera d’ailleurs plusieurs articles élogieux à ce défenseur majestueux venu des hautes plaines d’Algérie, le classant parmi les révélations majeures du tournoi.
Le bâtisseur sur le banc : La transmission comme devoir
Lorsque vient le temps d’accrocher ses crampons au clou à la fin de la saison 1977-1978, Tahar Benferhat ne s’éloigne pas pour autant des terrains. Pour cet amoureux inconditionnel du jeu, l’heure était venue de transmettre. Il passe naturellement de l’autre côté de la ligne de touche et embrasse la carrière d’entraîneur avec la même rigueur, la même méthode et la même exigence éthique qui caractérisaient son comportement sur le terrain. Instructeur écouté, pédagogue et meneur d’hommes respecté, il prend les rênes de sa chère JSMT. C’est sous sa houlette tactique que le club d’Ezzerga va signer l’une des plus belles pages de son histoire moderne : lors de la saison 1985/1986, au terme d’un championnat épique, Tahar Benferhat réussit l’exploit de faire accéder la JSM Tiaret en Nationale 1 (la Division 1 de l’époque), déclenchant des scènes de liesse inoubliables à travers toute la ville. Un épisode fondateur qui rappelait celui de 1981 avec feu Abdelkrim Larribi, alias «Krimo», qui avait vu le club remonter en D2 après un douloureux purgatoire de deux années.
C’est d’ailleurs avec ce même Krimo que Tahar permit au club de connaître ses plus grandes années d’euphorie sportive, même si, par la force des aléas du sport, aucun titre majeur n’est venu couronner leur immense investissement. Son savoir-faire et sa réputation d’homme intègre l’amènent ensuite à diriger plusieurs grands clubs de l’Ouest algérien, laissant partout le souvenir d’un technicien passionné : le Widad de Mostaganem, l’Espérance de Mostaganem, le Ghali de Mascara, l’Ittihad de Bel Abbès, ainsi que les formations de Mecheria, Tissemsilt, Frenda ou encore l’Olympic Sempac de Tiaret.
C’est d’ailleurs lors de son passage sur le banc de ce club rival local que Tahar vécut l’un des moments les plus douloureux de sa vie sportive. Alors qu’il entraînait l’Olympic Sempac, son équipe battit la JSMT (2-1), un résultat qui condamnait directement son club de cœur à la relégation. Rongé par la peine au point de frôler la dépression, Tahar avait néanmoins refusé de tricher : cet épisode, qui fit jaser en ville, démontra de manière éclatante son attachement sacré à l’éthique sportive et à l’honnêteté intellectuelle. En 1989, la Fédération Algérienne de Football fit de nouveau appel à ses services en lui confiant la barre technique de l’Équipe nationale Espoirs (U23), où il s’attacha à inculquer aux jeunes pousses du pays l’amour du maillot, la discipline et le respect de la tactique.
Un musée intime, une sagesse populaire et l’immortalité du souvenir
Loin des projecteurs superficiels, Tahar Benferhat était un homme de culture et de mémoire. Personnalité sage, dotée d’un esprit vif et de boutades toujours prêtes à la dégaine, il avait pignon sur rue à Tiaret. Ayant refusé de son vivant l’organisation d’un jubilé par pure humilité, il était devenu, par la force des choses, ce notable respecté par qui presque toutes les médiations locales passaient. Autre singularité touchante : Tahar avait garni jalousement et avec une passion infinie « son musée personnel » au sein de sa demeure. Dans cet antre intime, les trophées glanés au fil des décennies se mêlaient aux présents d’honneur, aux fanions rares, aux maillots prestigieux échangés lors de ses campagnes internationales et aux photographies jaunies par le temps. Ce musée privé attestait, sans prétention mais avec précision, de son empreinte indélébile dans l’histoire du football local et national. Jusqu’au bout de ses forces, malgré la maladie qui a fini par l’affaiblir au soir de sa vie, Tahar Benferhat est resté attentif au destin de son club de toujours.
Lorsqu’il s’est éteint un vendredi de décembre 2018 à Tiaret, à l’âge de 74 ans, c’est toute une région qui s’est drapée dans le deuil. Son inhumation au cimetière de la ville a rassemblé des milliers d’anonymes, des autorités, d’anciens coéquipiers venus des quatre coins du pays et de jeunes supporters grandis dans le culte de sa légende.
A bien des égards, Tahar Benferhat devrait figurer, en toute bonne logique et au vu de sa carrière hors norme, dans le Onze de légende absolu du football algérien. Aujourd’hui, il appartient à la société civile et aux autorités locales d’œuvrer activement pour immortaliser définitivement ces grands noms — à l’instar de Tahar, de Krimo Larribi ou des frères Banus en baptisant des enceintes sportives, des complexes ou des maisons de jeunes de la wilaya en leur mémoire.
Ce ne serait que rendre justice à l’Histoire et transmettre le flambeau aux générations futures. Tahar Benferhat n’était pas seulement un défenseur d’exception ou un capitaine légendaire ; il était la conscience d’un club et le gardien des valeurs cardinales du sport : l’humilité, le travail, la fidélité et la dignité. Pour Tiaret et pour l’Algérie sportive, le « Roc » ne s’est jamais effrité. Il continue d’éclairer la mémoire d’Ezzerga et de rappeler que la plus belle des victoires reste le respect éternel de son peuple.
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