Carnet de voyage : Plus haut que l’aigle, Constantine la suspendue

Par Kamel Benelkadi•13 min de lecture
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Carnet de voyage : Plus haut que l’aigle, Constantine la suspendue
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Constantine, accrochée aux falaises du Rhumel depuis plus de trois millénaires, défie le vide par une géographie qui a façonné son histoire et sa résistance aux invasions successives.

La ville a conjuré son relief déchiré par une constellation de ponts spectaculaires, dont le vertigineux Sidi M'Cid inauguré en 1912, véritables agrafes géantes recousant la terre ouverte par la nature.

Au cœur de la Souika, la vieille cité dense où chaque ruelle mêle épices, malouf et savoirs transmis, ont vécu Abdelhamid Ben Badis, Malek Haddad et Ahlam Mosteghanemi, symboles d'une effervescence intellectuelle unique.

Le Palais du Bey, joyau ottoman de 5600 m² édifié entre 1825 et 1835, offre une respiration inattendue avec ses jardins et ses 1600 m² de décors polychromes narrant une époque révolue.

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Par Kamel Benelkadi

Accrochée à un rocher que le Rhumel semble avoir voulu déchirer, Constantine défie depuis plus de trois millénaires le vide, les siècles et les hommes. Ses ponts suspendus, ses palais, ses ruelles, son malouf, ses artisans et ses tables généreuses racontent une ville où le patrimoine n’est pas figé : il se vit, se transmet et se réinvente chaque jour. Il existe des villes que l’on découvre. Et puis il y a celles qui vous saisissent.

Constantine appartient à cette seconde catégorie. A mesure que l’on s’en approche, le paysage change. La route avance sur les Hauts-Plateaux, puis soudain, la terre semble s’ouvrir. Une immense entaille apparaît. Le plateau rocheux est comme fendu par une force colossale. Au fond de cette cicatrice naturelle, le Rhumel poursuit son chemin, parfois paisible, souvent tumultueux, prisonnier des gorges qu’il a sculptées au fil des millénaires. Et sur les rebords de cet abîme, une ville entière. Des maisons accrochées aux falaises, des quartiers qui se superposent, des ponts qui traversent le ciel, des minarets qui émergent des toits et des ruelles qui s’enfoncent dans la vieille cité. Ici, l’homme n’a pas choisi le chemin le plus facile. Il a choisi le rocher. Et il a décidé d’y rester. A Constantine, la géographie n’est jamais un simple décor. Elle est le premier chapitre de l’histoire. Depuis l’Antiquité, le site offre une protection naturelle exceptionnelle. Le ravin, les falaises et le cours du Rhumel forment autour du rocher une véritable forteresse.

Une légende attribue à l’empereur Constantin une formule qui résume à elle seule cette sensation : «Le seul endroit au monde où l’homme est plus haut que l’aigle.» Poétique, l’image est aussi profondément géographique. Car ici, l’homme vit au-dessus du vide. Les civilisations se sont succédé sur ce promontoire stratégique : numides, romains, arabes, ottomans, français… chacune a laissé des traces, des pierres, des croyances, des techniques et des souvenirs. Plus de trois millénaires d’histoire se sont ainsi déposés sur le même rocher. Une sorte de «millefeuille historique» dont chaque époque constitue une nouvelle strate.

Des ponts pour recoudre la terre

Mais une ville séparée par des gorges doit nécessairement inventer ses propres passages. A Constantine, les ponts sont bien davantage que des ouvrages d’art. Ils sont des agrafes géantes. Comme si les hommes avaient voulu recoudre la terre après que la nature l’eut ouverte en deux. Le pont Sidi M’Cid en est l’une des expressions les plus spectaculaires. Inauguré en 1912, il mesure environ 164 mètres et domine le Rhumel à quelque 175 mètres de hauteur. Il faut imaginer ce que représentait une telle prouesse au début du XXe siècle. Pas de grues modernes, ni technologies numériques, encore moins de modélisation informatique. Seulement le génie des ingénieurs, la force des matériaux et une confiance presque insolente dans la capacité de l’homme à vaincre le relief. Suspendu entre deux parois rocheuses, le pont offre aujourd’hui encore une expérience saisissante. Un pas, puis un autre sous les pieds, le vide…Au loin, les montagnes. Et tout en bas, le Rhumel, réduit à un mince ruban.

Le pont d’El Kantara, le pont Sidi Rached, le pont du Diable ou encore le pont des Chutes complètent cette extraordinaire constellation d’ouvrages qui ont permis à Constantine de franchir ses propres frontières naturelles. Ici, chaque pont est une victoire. Une ville que l’on ne conquiert pas facilement. Cette forteresse naturelle allait également peser lourd dans l’histoire militaire de la cité. Lorsque les forces françaises entreprennent la conquête de Constantine au XIXe siècle, elles découvrent une ville particulièrement difficile à prendre. Les défenses naturelles compliquent les mouvements, empêchent un encerclement classique et offrent aux défenseurs un avantage considérable. La bataille se prolonge. La ville résiste jusqu’à la chute de Constantine en 1837. Au cœur de la cité, la mémoire de cette période demeure attachée à un lieu emblématique : la Brèche, l’actuelle place du 1er Novembre. Le nom est devenu presque une cicatrice dans le vocabulaire urbain. Une brèche dans les murailles, dans l’histoire par laquelle une nouvelle époque allait pénétrer dans la ville. Sur les hauteurs, le Monument aux morts domine toujours le paysage. Depuis son promontoire, il offre une vue impressionnante sur les gorges et sur cette ville qui semble avoir été sculptée dans la roche.

La Souika, le cœur qui bat

Mais Constantine ne se résume pas à ses panoramas vertigineux. Pour comprendre son âme, il faut descendre dans la vieille ville. Entrer dans la Souika. Ici, l’espace est rare. Les maisons sont serrées les unes contre les autres. Les ruelles se croisent, se tordent, montent, descendent et disparaissent derrière des portes anciennes. L’architecture semble avoir appris à vivre avec la contrainte. Chaque centimètre compte. Chaque mur est précieux. Les maisons s’imbriquent parfois si étroitement qu’elles semblent se soutenir mutuellement, comme si elles avaient compris qu’elles ne pourraient résister au vide qu’en restant solidaires. Mais cette densité n’a jamais empêché la vie de déborder. Bien au contraire. Elle l’a amplifiée. Dans les ruelles, les odeurs se mélangent : épices, pain chaud, café, pâtisseries, plats mijotés. Pendant le Ramadhan, la ville prend une autre dimension. Les échoppes s’animent. Les voix se multiplient. Les familles se préparent à la rupture du jeûne. Les gâteaux ruissellent de miel. Le temps semble alors suspendu entre les murs de la vieille cité. Constantine se regarde, mais surtout elle s’écoute et se respire. A force de vivre aussi près les uns des autres, les habitants ont développé une forme particulière de sociabilité. Les murs séparent les maisons, mais les traditions les traversent. Une recette passe d’une cuisine à l’autre. Une mélodie traverse une fenêtre. Une technique artisanale est transmise à un voisin, puis à un enfant. Dans une ville où l’espace manque, les échanges deviennent presque inévitables. Cette promiscuité architecturale a contribué à créer un extraordinaire brassage culturel. Et cette densité humaine a également nourri une intense vie intellectuelle.

Constantine est depuis longtemps considérée comme une ville de savoir et d’érudition. Son nom reste indissociable de celui d’Abdelhamid Ben Badis, figure du mouvement réformiste, qui lança en 1925 Al-Muntaqid. Elle est également la ville natale d’Ahlam Mosteghanemi, l’une des grandes voix de la littérature algérienne contemporaine. Et comment oublier Malek Haddad, l’écrivain qui voyait dans Constantine une ville qui «veille sur le passé, et, relais du soleil, elle monte droite au pied des espérances». Ces mots prennent une résonance particulière lorsque le soleil couchant embrase les falaises.

Les couleurs du Palais du Bey

Au milieu de cette ville dense et populaire, apparaît un univers radicalement différent : le Palais du Bey. Edifié sous Ahmed Bey entre 1825 et 1835, il représente l’un des témoignages les plus remarquables de la période ottomane à Constantine. Environ 5600 m² d’architecture, de jardins, d’arcades et de décorations.

Le bois de cèdre et de chêne côtoie les fresques et les couleurs. Mais ce qui frappe surtout, ce sont les quelque 1600 m² de décors polychromes. Les murs deviennent alors des pages. Ils racontent et mettent en scène une époque et ses ambitions. Dans un environnement où chaque parcelle de terrain est précieuse, le palais offre quelque chose de presque extravagant : de l’espace : des jardins, de la lumière et une respiration. Puis vient le moment de rejoindre les gorges. Les falaises se rapprochent. Les passerelles apparaissent, suspendues aux parois. Par endroits, la roche semble engloutir le visiteur. Le Rhumel coule tout en bas, indifférent au passage des siècles. Et cette confrontation permanente a produit l’un des paysages urbains les plus singuliers d’Algérie. Des jeunes Constantinois organisent des sorties, des expéditions, des visites et des activités de sensibilisation autour du patrimoine.

Tiddis, les siècles remontent à la surface

A quelques kilomètres de Constantine, le site de Tiddis permet de remonter encore plus loin dans le temps. Les vestiges archéologiques, les dolmens, les structures funéraires et les bazinas témoignent de la profondeur exceptionnelle de l’histoire de la région.

Il raconte une histoire de transmission. Des fragments de poterie ancienne ont révélé des techniques et des décors remarquables, des motifs géométriques, des oiseaux, des danseurs. Des formes réalisées sans tour de potier. La main humaine, simplement. Certaines techniques ancestrales présentent des ressemblances avec des savoir-faire traditionnels encore pratiqués aujourd’hui en Algérie, notamment dans la poterie kabyle.

Dans les souks, cette mémoire des gestes est toujours bien vivante. Le cuivre résonne. Le marteau frappe la plaque métallique. Le dinandier travaille avec précision. Peu à peu, une forme apparaît et la matière devient objet. Chaque coup de marteau est à la fois un geste économique et culturel. Il fait vivre un artisan mais il fait surtout vivre une tradition.

Une autre mémoire se lit dans les étoffes. La gandoura constantinoise, avec son velours riche et ses broderies au fil d’or, constitue l’un des joyaux du patrimoine vestimentaire. Elle n’est pas seulement un vêtement. Elle est une cérémonie.

Une affirmation d’identité. Dans les mariages, elle devient une pièce maîtresse de couleurs et de lumière. Puis il y a le malouf.

Cette musique arabo-andalouse semble appartenir aux murs eux-mêmes. Ses mélodies portent une profondeur particulière. Elles évoquent l’exil, réveillent l’amour, relancent la nostalgie, donnent des rythmes aux fêtes et font revivre les souvenirs. Des voix comme celle de Mohamed Tahar Fergani ont porté cette tradition à son plus haut niveau et contribué à son rayonnement bien au-delà de la ville. Le malouf reste une mémoire sonore. Une manière pour Constantine de se raconter sans avoir besoin de mots. Les sonorités du bendir, de la derbouka et les chants propres à l’Aïssaoua résonneront dans une cité dont l’histoire et le patrimoine constituent déjà un puissant facteur d’attractivité.

Une ville qui se déguste

Il serait impossible de raconter Constantine sans parler de sa cuisine. La gastronomie constantinoise est une histoire en elle-même et nous renvoie dans certains restaurants à «Qaâdat Zman». Une mémoire qui passe par les épices et les parfums. Le jari ouvre souvent le repas, généreux et réconfortant. Puis arrive le tlitli, ces petites pâtes traditionnelles qui accompagnent une préparation riche en saveurs, avec poulet, pois chiches, boulettes de viande et œufs durs.

Et les douceurs prennent le relais. Le miel coule. Les fruits secs craquent sous la dent. Les makrout apparaissent. La djouzia, spécialité emblématique de Constantine à base de noix et de miel, vient couronner le repas. Les familles ont transmis leurs recettes et les générations ont ajouté leur propre touche. Il y a aussi un moment particulier qu’affectionnent les Constantinois : «Kahouat el asr» mis en valeur sur la Siniya (le grand plateau en cuivre ciselé).

Le Musée national Cirta conserve une part considérable de cette mémoire. Les objets archéologiques y sont protégés. Les vestiges y sont étudiés. Les pièces anciennes y racontent les civilisations qui ont précédé la nôtre. Constantine est une leçon de résilience. La nature lui a donné le vide. L’homme y a construit des ponts. La roche a imposé ses limites. Les habitants en ont fait une architecture.

L’histoire a apporté ses conflits. Les générations en ont fait une mémoire. Et lorsque le soleil disparaît derrière les falaises, que les premières lumières s’allument dans la vieille ville et que le Rhumel poursuit silencieusement sa course au fond des gorges, Constantine donne alors l’impression d’être suspendue non seulement entre ciel et terre, mais entre le passé et l’éternité.

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