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Après les feux de forêt : comprendre les sols brûlés pour mieux restaurer nos territoires

Par R. C.•12 min de lecture
Brifa
Après les feux de forêt : comprendre les sols brûlés pour mieux restaurer nos territoires
Résumé IA

Les incendies de forêt qui ont touché Béjaïa, Jijel, Tizi Ouzou, Skikda et El Tarf rappellent la vulnérabilité des territoires algériens face au risque d'incendie.

Après l'extinction des flammes, les sols subissent des transformations souvent invisibles : perte de matière organique, érosion accrue et capacité d'infiltration modifiée, notamment sur les terrains en pente.

La répétition des incendies sur un même territoire empêche la régénération complète de l'écosystème, les effets se cumulant et pouvant réduire la capacité naturelle de récupération des sols.

L'utilisation de la télédétection et la constitution d'une base de données historiques permettraient de mieux suivre l'évolution des sols et d'orienter les actions de restauration.

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El Watan

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Les incendies de forêt qui ont récemment touché plusieurs régions du nord de notre pays, notamment Béjaïa, Jijel, Tizi Ouzou, Skikda et El Tarf, ont une nouvelle fois rappelé la vulnérabilité de certains de nos territoires face au risque d’incendie.

Face à ces événements, la protection des populations, la maîtrise des flammes et la limitation des pertes humaines et matérielles restent naturellement les priorités. Mais une fois le feu éteint, une autre question mérite également notre attention : comment préserver les sols et accompagner la restauration des territoires touchés ? Car derrière les hectares de forêts parcourus par les flammes, il existe une autre réalité, moins visible : le sol, support de la végétation et véritable capital naturel, peut lui aussi subir des transformations qui méritent d’être mieux suivies et comprises.

Le changement climatique : un facteur influençant le risque d’incendie

Le lien entre changement climatique et incendies de forêt doit être analysé dans sa complexité. Le changement climatique ne provoque pas à lui seul les incendies qui résultent de plusieurs facteurs, notamment les activités humaines, la composition et l’état de la végétation, les conditions météorologiques et la topographie. Cependant, l’augmentation des températures, les périodes de sécheresse plus longues et l’assèchement de la végétation peuvent créer des conditions favorables au déclenchement et à la propagation des incendies. Dans les régions méditerranéennes, et particulièrement dans notre pays, cette évolution mérite donc d’être prise en considération dans les politiques de prévention et de gestion des territoires. Des températures plus élevées et une plus grande disponibilité de végétation sèche peuvent contribuer à rendre certains incendies plus fréquents, plus intenses ou plus difficiles à maîtriser. Cette situation doit également être replacée dans une perspective historique.

Selon la Banque mondiale, plus de 75 000 incendies de forêt ont été enregistrés en Algérie entre 1985 et 2022, pour environ 35 000 hectares touchés chaque année. Ces chiffres montrent que les incendies constituent un phénomène récurrent qui s’inscrit dans la durée et qu’il serait intéressant de mieux analyser leur évolution dans le temps et dans l’espace. A cela s’ajoute une dimension qui mérite une attention particulière : la répétition des incendies sur un même territoire ou dans les mêmes massifs forestiers. Un territoire qui brûle plusieurs fois en quelques années ou décennies ne dispose pas nécessairement du temps nécessaire pour retrouver pleinement son équilibre écologique. La régénération de la végétation, la reconstitution de la matière organique et le retour de l’activité biologique des sols peuvent en effet prendre davantage de temps que la simple repousse visible de la végétation. Il serait donc utile de mieux intégrer la fréquence et l’historique des incendies dans l’évaluation de l’état des territoires.

Après le feu, mieux comprendre l’évolution des sols

L’extinction des flammes ne signifie pas nécessairement la fin des effets de l’incendie. Lorsque la végétation disparaît, le sol est davantage exposé au soleil, au vent et surtout aux précipitations. La diminution du couvert végétal peut favoriser le ruissellement et l’érosion, particulièrement sur les terrains en pente. L’horizon de surface du sol, souvent riche en matière organique et en éléments nutritifs, peut alors être progressivement déplacé. Le feu peut également modifier certaines propriétés physiques, chimiques et biologiques du sol. La matière organique peut être affectée, l’activité biologique perturbée et, selon l’intensité du feu et les caractéristiques du terrain, la capacité du sol à infiltrer et à retenir l’eau peut évoluer.

Ces phénomènes mériteraient d’être davantage étudiés, notamment lorsque les incendies se répètent

Un premier incendie peut modifier la végétation et certaines propriétés du sol. Si un nouvel incendie intervient avant que l’écosystème ait eu le temps de se régénérer, les effets peuvent se cumuler. Il serait donc intéressant de mieux étudier cette succession dans le temps : incendie, évolution de la végétation, érosion, récupération des sols et éventuelle réapparition du feu. Une telle approche permettrait de mieux identifier les territoires dont la capacité naturelle de régénération pourrait être plus limitée et d’adapter les interventions en conséquence.

Un phénomène qui concerne aussi les bassins versants

La question des sols après incendie ne concerne pas uniquement les espaces forestiers. Les particules de sol mises en mouvement par l’érosion peuvent être transportées vers les cours d’eau et les retenues de barrages, contribuant à leur sédimentation et pouvant également avoir des effets sur la qualité de l’eau. Dans les bassins versants montagneux du nord de notre pays, cette question pourrait faire l’objet d’un suivi particulier. La combinaison entre les pentes, les épisodes de pluie parfois intenses et la diminution du couvert végétal peut favoriser les processus d’érosion des sols. Ainsi, mieux comprendre les conséquences des incendies sur les sols permettrait également de mieux appréhender leurs effets sur les ressources en eau et sur les territoires situés en aval. Cette approche intégrée pourrait être particulièrement utile dans les politiques d’aménagement et de gestion des bassins versants.

Mieux suivre les sols après les incendies

Nous disposons aujourd’hui de moyens relativement performants pour identifier et cartographier les superficies brûlées grâce notamment aux outils de télédétection. Une étape supplémentaire pourrait consister à mieux caractériser l’état des sols après l’incendie et leur évolution au cours des années suivantes. Il serait pertinent de mettre progressivement en place un suivi des territoires incendiés, en associant observations de terrain, analyses des sols, imagerie satellitaire et systèmes d’information géographique. Plusieurs paramètres pourraient être suivis : la matière organique, le carbone du sol, certains indicateurs de fertilité (azote, phosphore et potassium), la stabilité structurale, la capacité d’infiltration, la sensibilité à l’érosion ainsi que la récupération progressive de la végétation. Il serait également particulièrement utile de disposer d’un historique géographique des incendies, permettant de savoir si une zone vient de brûler pour la première fois ou si elle a déjà été touchée à plusieurs reprises. Cette dimension temporelle est importante. Une même superficie brûlée ne présente pas nécessairement les mêmes caractéristiques lorsqu’il s’agit d’un premier incendie ou d’incendies répétés sur plusieurs années. La constitution progressive d’une telle base de données pourrait ainsi contribuer à améliorer notre connaissance des territoires et à orienter les actions de restauration.

La télédétection : un outil au service du suivi des territoires

Les progrès réalisés dans le domaine de l’observation de la Terre offrent aujourd’hui de nouvelles possibilités. Les images satellitaires permettent non seulement de cartographier les superficies brûlées, mais également d’évaluer la sévérité des incendies, de suivre la récupération de la végétation et d’identifier les secteurs susceptibles d’être davantage exposés à l’érosion. En combinant ces informations avec les caractéristiques des sols, la topographie, les précipitations et l’historique des incendies, il devient possible de produire des cartes de vulnérabilité et de mieux identifier les territoires nécessitant une attention particulière. A terme, ces données pourraient alimenter des systèmes d’aide à la décision permettant aux gestionnaires des forêts et des territoires de mieux prioriser les actions de suivi et de restauration. Il ne s’agit donc pas seulement de disposer de davantage de données, mais surtout de mieux les intégrer pour faciliter la prise de décision.

Prévenir, restaurer et accompagner la régénération

La lutte contre les incendies reste évidemment essentielle. Elle pourrait cependant être complétée par une approche davantage centrée sur l’après-incendie et la restauration des territoires. Dans cette perspective, il ne s’agit pas simplement de replanter. Il serait préférable, dans la mesure du possible, de commencer par établir un diagnostic de l’état du sol, d’identifier les zones les plus sensibles à l’érosion et de déterminer les interventions les mieux adaptées aux caractéristiques de chaque territoire. La restauration pourrait également tenir compte de l’historique des incendies. Un territoire régulièrement incendié ne présente pas nécessairement les mêmes besoins qu’un territoire qui vient de connaître son premier feu.

Des incendies qui invitent aussi à renforcer la résilience des territoires

Cette réflexion présente également une dimension plus large. Les forêts, les sols, les ressources en eau et les espaces agricoles sont étroitement liés. La préservation des écosystèmes forestiers contribue ainsi à la stabilité des sols, au fonctionnement des bassins versants et, plus largement, à la résilience des territoires. Dans un contexte de changement climatique et de pression croissante sur les ressources naturelles, cette approche pourrait contribuer à renforcer progressivement la sécurité environnementale, hydrique et alimentaire du pays. La dimension méditerranéenne mérite également d’être prise en considération. Plusieurs pays de la région sont confrontés à des problématiques comparables : hausse des températures, sécheresses, incendies, érosion des sols et pression sur les ressources en eau. L’Algérie pourrait donc tirer profit d’une coopération scientifique régionale accrue autour de la prévention des incendies, de l’observation satellitaire, du suivi des sols et de la restauration des écosystèmes.

Vers une approche intégrée des territoires incendiés

Face à la répétition des épisodes d’incendies et aux évolutions du climat, il serait utile de renforcer progressivement une approche intégrée associant prévention, surveillance, connaissance des sols, restauration écologique et suivi à long terme. Cette approche permettrait de mieux comprendre l’évolution des territoires après les incendies, d’adapter les actions de restauration aux caractéristiques de chaque site et de valoriser davantage les connaissances scientifiques et les nouvelles technologies. Mieux connaître les sols, suivre leur évolution et accompagner leur restauration, c’est contribuer à préserver durablement nos forêts, nos ressources en eau et, plus largement, la résilience de nos territoires.

Par le Pr Abdelkader Laribi

Expert en sol, directeur adjoint
des relations extérieures
École nationale supérieure agronomique, Alger

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