Le souk des troubadours / Le jour dernier…

Lors d'une cérémonie patriotique où l'hymne national résonne, le narrateur ému aux larmes est brutalement interpellé par des agents qui le soupçonnent de se moquer.
Arrêté avec Haroun et Gibrîl sous des accusations absurdes de subversion et blasphème, il est jeté dans un fourgon malgré ses protestations d'innocence.
Khalti Keltoum tente vainement de le défendre avant d'être renversée, laissant le journaliste partir vers l'inconnu tandis que la foule ignore l'injustice.
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Par Chahredine Berriah
C’était un jour mémorable. Des colonnes de soldats étaient alignées face aux hommes costumés à outrance, le ventre en avant. Ou l’inverse. Parmi eux l’inévitable hadj Gourda, l’importateur de caroube. Debout comme une sentinelle de pierre, il portait un veston à manches courtes orné d’un pin’s de quelque chose, côté cœur.
Un Keffieh palestinien enroulait son cou débordant, aussi. Il ne manquait que le logo de son véhicule. Tout le monde était au garde-à-vous. Khalti Keltoum, emmitouflée dans son Haïk, aussi. Elle n’aurait pas manqué cette cérémonie pour dix omra offertes par hadj Gourda, le mécène à temps perdu. La troupe d’apparat entonna l’hymne national. Religieusement. En quatre couplets. Le troisième montait, montait d’un cran, dans un silence de cathédrale. «Ô France ! Le temps des palabres est révolu. Nous l’avons clos comme on ferme un livre.» Une larme coula de mes yeux rougis. J’ignore duquel. Puis deux. Mon corps crépitait comme la sonnerie d’un vieux téléphone. Une personne, qui devait être un chargé de l’organisation, me bouscula discrètement, mais assez brutalement pour sentir une de mes vertèbres cassées «On ne rit pas, monsieur, on ne rit pas!», me sermonna-t-il. Comment pouvaitt-il distinguer un rire de deux larmes ? «Je pleure, monsieur, je pleure», me défendis-je.
Des salves partirent dans le ciel. Des mouettes s’envolèrent. Quelques rêves aussi. Beaucoup d’espérances, également. Nous étions tous là à observer les lumières et à dépoussiérer nos mémoires. Remonter le temps pour saluer nos martyrs, lorsqu’un agent, les nerfs inutilement à fleur de peau, mit en joug son arme. «Arrêtez-vous, bande de subversifs, mécréants, ennemis de la patrie !» Se tenant derrière moi et se cachant, chacun derrière des lunettes fumées, Haroun et Gibrîl, levèrent les mains en l’air, l’orbite sortant de leurs yeux. «Ne bougez pas où je vous désintègre. Faire croire qu’un mort peut contre enquêter, qu’un autre a blasphémé en prétendant que Dieu n’habite pas Cuba est sévèrement puni par la loi. C’est la potence, bande de faux-culs !» Je tentai de m’extirper du groupe en douce, deux agents me sautèrent dessus.«Je ne suis pas avec eux, messieurs», me justifiai-je. -Et le speech que tu as produit sur la placette, et les kilomètres que tu t’es tapés en marchant avec les séditieux, en appêlant ta Houria sans pudeur, hein ?» Une unité de policiers nous encercla brutalement. Celui qui semblait être leur chef, ordonna : «Je vous connais, vous discuterez en cellule sur la perturbation à l’ordre public et la tentative de conspiration, allez dans le fourgon !»
De loin, témoin de la scène, khalti Keltoum releva précipitamment son haik et se mit à courir.
Une personne, qui devait être un chargé de l’organisation, d’un geste vif du pied, entrava insidieusement sa course et la précipita au sol. «Pourquoi ya oueldi, pourquoi ?» Alors que le fourgon nous emmenait dare dare vers notre destin. La voix de khalti Keltoum, comme celle d’un avocat au barreau, s’éleva, sourde et désespérée. «Il est innocent, le journaliste, il est innocent meskine.» Pauvre, je l’étais tout court. Meskine, je le resterai. Donnant le dos à la mer, P’tit Omar rit sous cape, puis son visage s’assombrit. Il pensa à Lalla Aïni, sa mère indigène…
Tout le monde avait les yeux orientés vers le ciel explosant de mille couleurs. Tout le monde ignorait que des hommes étaient dirigés vers les ténèbres. Ce jour-là, même hadj Gourda, le bienfaiteur importateur de caroube ne pouvait m’extirper de l’enfer de mes propres pensées. Il était assez lourd pour atteindre le fourgon, pour alléger mes souffances. Ce fut… le jour dernier d’une errance estivale.
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