Profession : stand-upeur

Le stand-up, discipline venue des États-Unis, s'impose depuis 2012 en Algérie comme une véritable profession, portée par une nouvelle génération d'humoristes montant sur scène armés d'un simple micro.
La troupe des Drôles Madaire, créée cette année-là, a formé une centaine d'improvisateurs et compte aujourd'hui une dizaine d'artistes qui remplissent les salles, dont Bougrassa, Kbib, Koriche ou Benghellam, représentant l'Algérie au mondial de l'impro en Suisse en octobre prochain.
À Oran, depuis 2016, des dizaines de stand-upeurs comme Khalifa BMK, Khaled Benaissa ou Krimou Derradji se produisent dans des cafés-théâtres et festivals, faisant de l'humour un métier à part entière.
Cette montée en puissance, facilitée par les réseaux sociaux et des scènes dédiées, succède à des figures comme Fellag et témoigne d'une « officialisation » de l'humour algérien, longtemps resté cantonné au génie populaire.
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Le stand-upeur, du mot «stand-up» est un phénomène qui est apparu d’abord aux Etats-Unis, où l’artiste sur scène, ne s’embarrassant d’aucune formalité (se glisser dans la peau de personnages, mettre en scène une histoire, une situation, aménager un décor etc.) se contente, armé seulement d’un micro, de «faire son intéressant» sur scène en dégainant blague sur blague et, au besoin, à échanger avec les spectateurs de la première rangée.
Par Akram El Kébir
Si l’humour et l’autodérision ont toujours été, en Algérie, une constante nationale, y compris dans les périodes où l’on s’y attendait le moins (qui ne se souvient, en effet, des blagues, à tire-larigot, qu’on se faisait dans les années 1990 ?) voilà qu’aujourd’hui, ne se contentant pas du simple ouï-dire, ou de se véhiculer au gré des ambiances de café, l’humour algérien tend à «s’institutionnaliser». Ou plutôt à «s’officialiser».
Les blagues, vannes et autres punchlines ne tombent à présent plus du ciel, mais ont une traçabilité, et pour peu qu’on le veuille, on peut remonter jusqu’à leurs auteurs. Pour cela, on recourt, bien sûr, aux vidéos en ligne (Instagram, Tik Tok et facebook) mais surtout, on constate qu’il existe, à présent, une armée d’humoristes, femmes et hommes, qui n’hésitent plus à monter sur scène et ambitionnent même, bon an mal an, à faire de l’humour, non plus leur violon d’Ingres, mais leur profession attitrée. Dans l’Algérie des années 2020, les humoristes ont le vent en poupe et se comptent par dizaines.
A vrai dire, il s’agit de stand-upeurs et non d’humoristes, et si, pour la personne lambda, il n’y a pas lieu d’ergoter sur les mots, la nuance est tout de même de taille. Petit récapitulatif donc : un humoriste est celui qui, par le passé, faisait rire le public avec des «one man show» en racontant des histoires écrites (des sketchs) et en s’engonçant dans la peau de personnages les uns différents des autres.
Le stand-upeur, du mot «stand-up» est un phénomène qui est apparu d’abord aux Etats-Unis, où l’artiste sur scène, ne s’embarrassant d’aucune formalité (se glisser dans la peau de personnages, mettre en scène une histoire, une situation, aménager un décor etc.) se contente, armé seulement d’un micro, de «faire son intéressant» sur scène en dégainant blague sur blague et, au besoin, à échanger avec les spectateurs de la première rangée. L’humour en Algérie a eu une existence particulière en ce sens où, s’il a toujours prédominé dans la société, au niveau de sa représentation, ça a, au départ, quelque peu claudiqué.
Certes, Sirat Boumediène faisait rire les Algériens, mais ses facéties entraient dans le cadre de pièces théâtrales, et non de «one man show» en bonne et due forme. Après octobre 1988, il y a eu une «démocratisation» de l’humour, et plusieurs artistes ont connu le succès, l’un des plus connus d’entre eux étant Mohamed Fellag. Son spectacle, en 1990, S.O.S Labess avait fait fureur tant il était hilarant. Hélas, la horde intégriste et sanguinaire a poussé l’humoriste à l’exil, et ses prochains spectacles : Djurdjurassik parc (1997), Un bateau pour l’Australie (2001) ou encore Le dernier chameau (2005) n’ont pas joué sur les scènes algériennes. Mais hormis Fellag, puis un petit peu Kamal Bouakaz par la suite, ces années 1990 et 2000, les humoristes algériens se faisaient rares. A la fin des années 2000, le théâtre régional d’Oran a commencé à abriter des shows humoristiques qui faisaient recette, parmi lesquels on compte ceux des trois Mohamed : Mihoubi, Yabderi et Khassani. Il y a eu aussi, à la même période (2006), la pièce hilarante Moutazaouidj fi otla, interprété par Samir Bouanai et écrite par Mourad Senouci, suivi par «Adda zin el hadda», du même duo, une pièce tout aussi drôle.
L’arrivée des Drôles Madaire
Il a fallu attendre 2012 pour qu’une troupe, spécialisée dans l’art de l’improvisation, voie le jour et «fasse école» dans le domaine du rire : les Drôles Madaires. Depuis 14 ans, cette troupe suit son petit bonhomme de chemin, ayant formé une centaine de personnes dans l’art de l’improvisation théâtrale et ayant compté en ses rangs plus d’une cinquantaine d’humoristes. Aujourd’hui, ils sont encore une dizaine à faire partie de cette troupe, devenue une référence en matière d’humour et parvenant à remplir les salles à chacune de ses représentations. Ils s’appellent Djaoued Bougrassa, Samir Kbib, Linda Koriche, Fernane Oussama, Imad Halimi, Amira Belataoui, Yacine Benghellam, Fatima Zouggar, Yacine Bendaoud, Bouchra, Oussama Bouzerouata, Rihab Guelmame, Mohamed Seddik, Bot Waheb et Zaki Tourabi. Le mois d’octobre prochain, ils représenteront l’Algérie dans le «mondial de l’impro» qui aura lieu en Suisse. Ainsi, si pendant des années, l’humour algérien était attribué au seul « génie populaire » (notion un peu fourre-tout et abstraite) il est à présent revendiqué tant, de plus en plus, des apprentis rigolos s’en réclament et en prennent partie.
Dans une ville comme Oran, c’est surtout depuis 2016 que le stand-up a eu ses premiers balbutiements, notamment grâce à la salle Murdjadjo ou des quelques festivals du rire qui avaient alors lieu. Aujourd’hui, si on n’a pas un chiffre exact du nombre de stand-upeurs à papillonner à travers salles et cafés-théâtres, on sait néanmoins que leur nombre est important : Khalifa BMK, Djawed Tourabi, Khaled Benaissa, Kirmou Derradji Kamal Abdat, Adem kassouri, Tarik kira, Hami, Sofiane houma, Hamidou lahlou, Zoubir Belhor, Just Inès, Mouaadh Benaceur, Najid Hassaine, Walid Seddiki, Fares Barkat, Samy Gougam, les duos Imad nouga et Amine Touati, Ismahane Lekhlifi, Oussama Aribi et Abdenassr Lahcen Talba, et bien d’autres encore. Si certains sont très connus (l’acteur Khaled Benaissa, Khalifa BMK, Krimou Derradji), d’autres le sont moins et saisissent l’opportunité des festivals pour bénéficier d’un surcroît de visibilité et toucher un plus large public.
D’autres stand-upeurs, connu à l’international, à l’image de Wary Nichen, n’hésitent pas non plus, préalablement à leur shox dans les salles algériennes, de faire une « première partie » au bénéfice d’humoristes débutants, afin de leur permettre de se produire devant une salle comble. Reda Sedikki, humoriste, connu en France, a lui aussi organisé, les années précédentes, des masterclass au profit des humoristes en herbe En plus des festivals, à l’image de «Alger-Rire» (Alger), «Fourmidable» (qui a lieu au théâtre de la Fourmi), Oran comedy show, ou encore Kira Comedy Club (gala qui revient chaque année à l’auditorium du Méridien), les apprentis stand-upeur peuvent compter sur ce qu’on appelle les «Cafés-théâtres» pour tâter du terrain et se faire la main. A Oran, il existe «El 9ante comedy», un café-théâtre se trouvant dans l’atelier d’art «Sao » à Hasnaoui, et qui donne une tribune aux humoristes, leur permettant, pendant de courtes prestations, de s’essayer sur scène, de faire du contenu pour leurs réseaux sociaux et être rémunéré «au chapeau». La prochaine soirée d’El 9ante est prévue pour ce jeudi, le 10 septembre, à partir de 18h, et plusieurs stand-upeurs sont attendus.

Le cas de Khalifa BMK
Certains du métier, ceux des générations précédentes, s’agacent parfois de la facilité par laquelle les stand-upeurs actuels montent sur scène, arguant que «de leurs temps», avant l’ère des réseaux-sociaux, et de l’hyper-communication, il fallait d’abord passer par différentes étapes avant d’avoir «le privilège» de pouvoir jouer face à un public. Un agacement teinté néanmoins d’admiration tant ils reconnaissent que les humoristes d’aujourd’hui osent, franchissent le pas, n’ayant pas peur du ridicule, ou de se manger des bides. Cela dit, force est de reconnaître, en dépit d’un enthousiasme certain, le méditer de faire rire n’est pas une mince affaire, loin s’en faut. Les humoristes ont beau se compter par dizaines, pour percer tout à fait, sortir du lot ou se faire un nom n’est pas une sinécure.

Dans la communauté humoristique oranaise, seuls deux stand-upeurs parviennent au tour de force de remplir le théâtre régional d’Oran : Djawad Tourabi et Khalifa BMK. Ce dernier, qui se spécialise dans ce qu’il appelle «l’humour familial» a bien voulu répondre à nos questions. Diplômé d’un Master en chimie physique, ce stand-upeur de 27 ans, natif d’Oran, connait actuellement un franc succès, aussi bien à Oran qu’au niveau national.
Il dit avoir appris beaucoup par la pratique et la scène, mais également en participant à plusieurs ateliers d’improvisation, avec les Drôles Madaires, à un atelier d’écriture avec Reda Sedikki ou encore à des initiations au théâtre avec Mohamed Mihoubi. Il a aussi tâté le terrain, au début, par des vidéos humoristiques postées sur les réseaux sociaux. « Ma première expérience sur scène est venue à la fin d’une formation avec Monsieur Mohamed Mihoubi avec une prestation de cinq minutes devant nos parents. Puis, en 2019, j’ai fait ma première vraie scène devant un public, lors d’une cérémonie de fin d’études à Oran.
C’est là que j’ai vraiment pris goût à la scène et au stand-up ». Il a aussi participé à pas mal d’évènements, dans le cadre du bénévolat, invité qu’il était par des associations, des universités et leurs cités et clubs scientifiques. « Ça m’a permis de faire beaucoup de scène, de rencontrer différents publics et surtout d’avoir de l’expérience » Et d’avouer qu’à cette époque, il devait travailler avec les moyens du bord. « Je faisais vraiment tout moi-même : je louais la sono, j’organisais les plateaux, je changeais parfois moi-même la disposition des tables et des chaises, et même pour les réservations, je mettais directement mon numéro sur l’affiche. Il fallait être humoriste mais aussi organisateur, technicien, communicant etc ».
Petit à petit, le succès s’est mis à être au rendez-vous à la faveur de ses prestations dans les festivals, notamment «Alger-rire», au théâtre de la Fourmi et au gala Kira comedy club à Oran ou même à un festival à Paris. «Puis, le 24 octobre 2024, j’ai présenté mon premier spectacle solo intitulé ‘Ana Tani’ au théâtre de la Fourmi. Depuis, je continue à jouer ce spectacle dans plusieurs villes en Algérie et maintenant aussi en France». A la question de savoir si humoriste peut vivre de son métier, il avouera que ce n’est pas chose aisée : «C’est difficile de vivre seulement grâce au stand-up. Il y a beaucoup de travail derrière chaque spectacle et les revenus sont variables.
Pour en faire un vrai métier, il faut développer son public, multiplier les dates et avoir plusieurs sources de revenus autour de l’activité artistique : communication, organisation, production, écrire etc.». Pour Khalifa BMK, l’humour est surtout une façon de partager sa vision des choses et de créer un lien avec son public. «Faire rire les gens, c’est une vraie satisfaction, surtout quand ils se reconnaissent dans ce que je raconte».

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