La fin d’un monopole, la guerre des classes et la révolution pédagogique

Par Salah Lakoues•13 min de lecture
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Résumé IA

L'Algérie introduit l'anglais comme première langue étrangère à l'école, marquant une rupture historique dans un contexte maghrébin où le français recule face à l'hégémonie mondiale de l'anglais scientifique et numérique.

Cette transition crée un « triangle des Bermudes » pédagogique où les élèves passent de l'arabe au collège au français au lycée puis à l'anglais à l'université sans maîtriser pleinement aucune des trois langues.

Le risque majeur est social : si l'école publique ne garantit pas une vraie compétence en anglais, cette langue deviendra le nouveau marqueur de privilège des classes favorisées, remplaçant le français sans démocratiser l'accès aux savoirs.

L'histoire coloniale ne saurait réduire le français à un simple outil de domination, ni justifier son effacement : il demeure un patrimoine littéraire et scientifique que les Algériens se sont approprié.

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Le Quotidien d'Oran

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En revanche, la symbolique est incontestable : pour la première fois, l’anglais devient la première langue étrangère introduite dans le parcours scolaire. C’est une rupture historique, une nouvelle hiérarchie des langues qui s’installe.

Le paradoxe libanais: une transformation mondiale

La comparaison avec le Liban est ici éclairante. Le français y connaît lui aussi une concurrence croissante de l’anglais. Au Liban comme en Algérie, l’anglais bénéficie aujourd’hui de la puissance mondiale de la science, de la technologie, d’Internet et du marché du travail international.

La comparaison ne signifie évidemment pas que l’histoire de l’Algérie et celle du Liban soient identiques - elles ne le sont pas. L’Algérie a connu 132 années de colonisation française, ce qui donne au français une charge historique et politique particulière.

Mais précisément : il faut distinguer la mémoire historique de la langue et les mécanismes contemporains de sa concurrence avec l’anglais. Sinon, on transforme un phénomène mondial en querelle exclusivement franco-algérienne.

Ce mouvement n’est d’ailleurs pas propre à l’Algérie. Au Maroc et en Tunisie, le français connaît lui aussi un recul relatif dans l’enseignement et l’administration, tandis que l’anglais progresse dans les filières scientifiques et les formations internationales. Cette convergence maghrébine suggère que nous assistons moins à une rupture politique bilatérale qu’à une mutation structurelle du paysage linguistique mondial, où l’anglais s’impose comme la langue de la science et du numérique, quelle que soit l’histoire coloniale de chaque pays.

Cinquième partie : La révolution pédagogique et ses périls

Le « triangle des Bermudes » pédagogique Changer de langue ne suffit pas. On peut décréter l’anglais. On ne peut pas décréter la compétence. C’est probablement la question la plus importante de toute cette affaire, et pourtant la plus négligée dans les débats médiatiques.

Aujourd’hui, en Algérie, on enseigne les matières scientifiques en arabe au collège, en français au lycée (pour les filières techniques), et l’on tente d’introduire l’anglais à l’université. Résultat : de nombreux étudiants maîtrisent mal l’arabe littéraire, peinent en français scientifique, et bégayent en anglais. Ce ne sont pas trois langues qui se renforcent mutuellement ; c’est parfois un triangle des Bermudes pédagogique où les élèves se noient, passant d’un système à l’autre sans jamais acquérir une maîtrise suffisante dans aucune des trois. Si l’Algérie veut réellement réussir cette transition, elle doit résoudre plusieurs problèmes fondamentaux:

La formation des enseignants : comment former des professeurs capables d’enseigner en anglais ou en français avec la même aisance ?

Les méthodes pédagogiques : comment éviter que l’apprentissage des langues ne se réduise à un exercice scolaire déconnecté des usages réels? Les manuels et ressources : comment produire des contenus adaptés au contexte algérien ?

La continuité entre les cycles : comment assurer une progression cohérente du primaire à l’université? L’exposition réelle à la langue : comment compenser l’absence d’environnement anglophone naturel ? Le véritable enjeu de la réforme n’est donc pas : « français ou anglais ? » Il est : « Comment faire pour que l’enfant algérien sorte de l’école en maîtrisant réellement plusieurs langues?» C’est une question infiniment plus importante que les querelles de plateaux télévisés.

Le risque de la langue-privilège

Il existe une autre dimension que les débats identitaires dissimulent. La langue est aussi un capital social. Pendant des décennies, la maîtrise du français a constitué un avantage dans certains secteurs : médecine, administration, enseignement supérieur, professions libérales, entreprises et certaines catégories de la haute fonction publique.

Le français pouvait donc être beaucoup plus qu’une langue. Il pouvait devenir un marqueur social. Un enfant dont les parents parlaient français à la maison, possédaient des livres, avaient fréquenté l’université ou pouvaient financer des cours supplémentaires disposait d’un avantage considérable. L’arabisation a bouleversé une partie de cette hiérarchie, mais l’arrivée de l’anglais peut produire une nouvelle forme de différenciation. Demain, les familles les plus favorisées pourront offrir à leurs enfants : des écoles privées ou des sections internationales ; des cours d’anglais supplémentaires ; des séjours linguistiques à l’étranger ; des certifications internationales (TOEFL, IELTS) ; des formations numériques en ligne ; un accès permanent aux ressources scientifiques anglophones. Si l’école publique ne garantit pas une véritable maîtrise de l’anglais, le remplacement du français par l’anglais risque simplement de déplacer le privilège linguistique d’une classe à une autre. L’anglais deviendrait le nouveau français des classes privilégiées, et la promesse d’une école démocratique serait trahie. C’est pourquoi la véritable révolution linguistique doit être démocratique. L’anglais ne doit pas devenir le nouveau français des classes privilégiées.

La souveraineté linguistique ne consiste pas à remplacer une langue dominante par une autre ; elle consiste à être capable de choisir, et surtout à donner à chaque enfant les moyens de maîtriser ces langues indépendamment de l’origine sociale de sa famille.

Sixième partie : L’Algérie, la France et l’histoire-sortir des récits simplistes.

La France a-t-elle « fait » l’Algérie ?

La question linguistique ramène inévitablement à une autre affirmation régulièrement mobilisée dans les débats français : « La France a construit l’Algérie. »

Oui, la colonisation a construit des routes, des ports, des bâtiments, des infrastructures et des institutions. Mais une infrastructure ne crée pas une nation.

L’Algérie n’est pas née en 1830. Elle possède une histoire antérieure: amazighe, numide, méditerranéenne, islamique, ziride, almohade, ottomane et d’autres strates encore. La colonisation est arrivée dans un espace historique préexistant. Elle n’a pas créé l’Algérie ; elle a imposé son propre ordre à une terre et à une société qui existaient déjà.

Reconnaître les infrastructures construites pendant la période coloniale ne signifie donc pas accepter l’idée que la France aurait « créé » l’Algérie. Et inversement, rappeler cette réalité ne nécessite pas de nier les réalisations matérielles de la période coloniale. Une histoire adulte peut reconnaître les infrastructures sans transformer la colonisation en œuvre philanthropique.

Ce que la colonisation française a construit, elle l’a d’abord fait pour les Français d’Algérie et pour les besoins de l’ordre colonial. Les infrastructures, les institutions et les équipements n’étaient pas conçus en priorité pour le développement égal de la population algérienne, mais pour servir une société profondément hiérarchisée. Leur existence ne peut donc être séparée des inégalités, de l’expropriation et de la domination qui ont structuré leur mise en place.

Le français n’est pas coupable de la colonisation

Il faut également éviter l’erreur inverse. Une langue n’est pas responsable de l’histoire politique de ceux qui l’ont imposée. Le français a été langue de domination coloniale. Mais il est également devenu langue de littérature algérienne, de science, de formation et de communication. Il appartient donc désormais à l’histoire de l’Algérie. Cela explique pourquoi le rapport des Algériens au français est si complexe, si chargé de contradictions. On peut rejeter la domination française sans rejeter Victor Hugo. On peut renforcer l’arabe sans interdire Mouloud Feraoun. On peut promouvoir l’anglais sans effacer Kateb Yacine. On peut défendre l’identité algérienne sans avoir peur des langues étrangères.

Le français n’est pas la colonisation. Il en est un héritage, certes, mais un héritage que les Algériens ont transformé, approprié, et dont ils ont fait un outil à leur service.        C’est cette complexité que les discours simplistes-qu’ils viennent de Paris ou d’Alger-ont parfois du mal à saisir.

Ce que Fayad ne voit pas C’est finalement là que se trouve la faiblesse de la formule « le français disparaît de partout en Algérie ». Elle transforme une recomposition linguistique en récit de disparition. Elle transforme un changement pédagogique en guerre culturelle. Elle transforme la montée mondiale de l’anglais en procès politique de l’Algérie.

Or la réalité est beaucoup plus simple et beaucoup plus profonde: le français recule dans certains secteurs; l’anglais progresse dans d’autres ; l’arabe demeure central dans la vie institutionnelle et culturelle ; le tamazight possède sa place constitutionnelle ; les darijas continuent de structurer la vie quotidienne ; et le français reste profondément présent dans la société, les médias, l’édition et certaines professions.

Ce n’est donc pas une substitution mécanique. C’est une recomposition du système linguistique algérien. Et cette recomposition est porteuse à la fois de promesses et de périls : la promesse d’un plurilinguisme fonctionnel, le péril d’une nouvelle inégalité devant les langues.

Pour une souveraineté linguistique démocratique

L’Algérie de 1962 avait une priorité : apprendre à lire et former ses propres cadres.

L’Algérie indépendante a utilisé le français parce qu’elle en avait besoin. Des générations de médecins, d’ingénieurs, d’enseignants et de chercheurs ont été formées dans cette langue.

Aujourd’hui, l’Algérie veut davantage utiliser l’anglais parce que le centre de gravité scientifique et technologique mondial s’est déplacé. Ce choix peut être parfaitement légitime. Mais il ne réussira que si l’Algérie investit massivement dans la pédagogie et dans la formation des enseignants.

La souveraineté linguistique ne consiste pas à remplacer une langue dominante par une autre. Elle consiste à être capable de choisir : Choisir l’arabe lorsqu’il est le meilleur outil pour la profondeur culturelle et civilisationnelle.

Choisir le tamazight lorsqu’il exprime une composante fondamentale de l’identité nationale. Conserver le français là où il demeure utile, dans la culture, la littérature, la mémoire et certains échanges professionnels. Maîtriser l’anglais là où il ouvre les portes du monde scientifique et technologique. Et surtout, donner à l’enfant algérien les moyens de maîtriser ces langues indépendamment de l’origine sociale de sa famille.

Le plus grand danger serait de remplacer le monopole du français par le privilège de l’anglais, sans résoudre le problème fondamental : l’inégalité devant la maîtrise des langues. La véritable révolution serait ailleurs : faire de la maîtrise des langues un droit populaire et non un privilège de classe.

Le français peut rester dans la bibliothèque. L’anglais peut prendre davantage de place dans le laboratoire. L’arabe peut porter l’institution et une partie essentielle de la culture. Le tamazight peut continuer à porter une mémoire et une composante fondamentale de l’identité nationale. Et l’Algérien peut devenir propriétaire de toutes ces langues sans devenir prisonnier d’aucune.

Voilà la véritable souveraineté linguistique. Et c’est précisément pourquoi la phrase « le français disparaît de partout en Algérie » passe à côté de l’essentiel. Le français ne disparaît pas. L’Algérie change de rapport au français. Et peut-être, pour la première fois, est-elle en train de passer d’une politique de langues subies à une politique de langues choisies.

Une Algérie qui parle plusieurs langues, qui choisit elle-même celles dont elle a besoin, qui ne mesure plus la modernité à son degré de francisation, et qui surtout investit massivement dans la formation de ses enseignants pour que ce plurilinguisme ne devienne pas une nouvelle source d’inégalités - une telle Algérie a compris une chose essentielle : Une langue étrangère peut être un outil de puissance ; elle ne doit jamais devenir une mesure de la souveraineté.

L’histoire, elle, ne prend pas sa retraite. Elle change simplement de langue. Et elle exige désormais de l’Algérie qu’elle cesse de vivre ses langues comme un champ de bataille identitaire pour les vivre comme un jardin de ressources-à condition, bien sûr, qu’elle ait les moyens pédagogiques de le cultiver véritablement pour tous, et pas seulement pour quelques-uns.

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