Jusqu’au bout, l’Algérie aura prévenu
L'Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis après des années de tensions, non par réaction soudaine mais comme ultime recours après avoir épuisé toutes les voies de dialogue.
Cette rupture reflète une divergence fondamentale de visions diplomatiques : Alger défend la souveraineté et la non-ingérence, tandis qu'Abou Dhabi use de sa puissance financière et de sa normalisation avec Israël comme leviers d'influence régionale.
Les désaccords se sont accumulés sur la Palestine, le Sahara occidental, le Sahel et des soupçons d'ingérence, aboutissant en 2026 à la dénonciation de l'accord aérien de 2013 comme signal d'alerte.
Alger précise rompre avec une orientation politique jugée incompatible avec ses intérêts souverains, non avec le peuple émirati, marquant l'aboutissement d'une crise longue plutôt que son début.
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Le Quotidien d'Oran
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La décision de l’Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis ne ressemble ni à un coup de colère ni à une décision prise dans la précipitation. Elle vient au terme d’une relation progressivement abîmée, malgré les tentatives d’Alger pour éviter d’en arriver là.
Depuis trois années, mes chroniques dans ‘Le Quotidien d’Oran’ ont suivi l’évolution de la politique émiratie, son influence grandissante dans les crises arabes, ses alliances et ses choix diplomatiques, mais aussi cette manière de faire de la puissance financière un levier d’influence politique. Mes articles ne prétendaient évidemment pas annoncer une rupture. Ils relevaient cependant, au fil des années, des évolutions qui rendaient le rapport entre Alger et Abou Dhabi de plus en plus difficile. J’y avais notamment évoqué les interventions émiraties dans plusieurs dossiers régionaux, le soutien à certaines forces engagées dans les conflits qui ont déchiré le monde arabe, le rapprochement spectaculaire avec l’entité sioniste et la signature des accords d’Abraham.
Derrière tout cela se dessinait une conception de la puissance qui dépasse largement les frontières nationales et entend peser sur les équilibres politiques de son environnement. Pour l’Algérie, cette vision se heurte à des principes qu’elle n’a jamais cessé de mettre en avant : souveraineté des États, non-ingérence et refus de voir les crises arabes transformées en terrains de confrontation entre puissances.
C’est probablement là que se situe le fond du désaccord. Pas dans une querelle passagère, ni dans un dossier isolé, mais dans deux conceptions différentes du rôle d’un État dans son environnement. Alger défend depuis longtemps l’idée que les peuples doivent rester maîtres de leur destin et que les crises doivent trouver leurs solutions dans le dialogue et dans des cadres nationaux, sans tutelle extérieure. Ahmed Attaf l’a encore réaffirmé récemment en rejetant les ingérences étrangères et toute tentative de transformer la région en théâtre de conflits ou de règlements de comptes.
À cette divergence de fond sont venus s’ajouter des dossiers particulièrement sensibles : la Palestine, la normalisation avec l’entité sioniste, le Sahara occidental, le Sahel et, plus largement, les rapports de force qui se dessinent autour de l’Algérie. La Palestine constitue à elle seule un révélateur. Alger continue de considérer cette cause comme une question de principe, quand les Émirats ont choisi, depuis 2020, la voie de la normalisation avec le colonisateur. Deux choix, deux lectures du monde arabe, deux manières de concevoir ce que doit être une politique étrangère. Dans mes anciennes chroniques, j’avais aussi attiré l’attention sur le poids grandissant de l’argent, des réseaux d’influence, des médias et des nouvelles formes de guerre informationnelle dans les rapports de puissance. Là encore, il ne s’agit pas de transformer toutes les accusations en vérités établies. Mais il est difficile d’ignorer la méfiance exprimée par Alger à l’égard de certaines pratiques et de certaines tentatives d’influence qu’elle considère comme une atteinte à sa souveraineté.
Ce qui change aujourd’hui, ce n’est donc pas l’existence des désaccords. C’est leur accumulation et le fait qu’ils aient fini par atteindre un point où la diplomatie algérienne ne veut plus aller. Dans le communiqué annonçant la rupture, un passage mérite à lui seul qu’on s’y arrête : Alger affirme avoir « épuisé tous les moyens de préserver les relations bilatérales ». Ce ne sont pas des mots anodins. Ils disent que la rupture n’a pas été le premier choix, mais le dernier. Les dernières semaines en apportent d’ailleurs une illustration. Quelques jours avant la décision, le président Abdelmadjid Tebboune réaffirmait encore la volonté de promouvoir les relations bilatérales et de défendre les causes arabes. La main était donc encore tendue. Lorsqu’une relation continue d’être préservée malgré l’accumulation des désaccords, sa rupture ne peut guère être réduite à une réaction émotionnelle.
Elle devient le constat que les efforts consentis n’ont plus suffi. En février 2026, l’Algérie avait déjà engagé les procédures de dénonciation de l’accord sur les services aériens signé avec les Émirats en 2013. Ce n’était pas encore la rupture diplomatique, mais le signal était clair : quelque chose était en train de se défaire. Réduire aujourd’hui cette affaire à une simple querelle entre deux capitales serait donc passer à côté de l’essentiel.
L’Algérie ne rompt pas avec le peuple émirati. Elle ne rompt pas davantage avec les liens humains qui unissent les deux sociétés. Elle rompt avec une orientation politique qu’elle juge désormais incompatible avec ses intérêts souverains et avec les principes qui ont toujours guidé sa politique étrangère. Une relation entre États peut survivre aux désaccords. Elle peut même supporter des divergences profondes. Mais lorsqu’une souveraineté, une sécurité ou des choix stratégiques sont en jeu, il arrive un moment où le compromis cesse d’être possible. La décision d’Alger rappelle une chose : la patience diplomatique ne doit jamais être confondue avec la faiblesse. On peut dialoguer, avertir, temporiser, chercher une issue et laisser une porte ouverte. Mais une porte ne reste pas éternellement ouverte lorsque, de l’autre côté, la confiance se détériore sans cesse.
L’Algérie estime aujourd’hui avoir atteint cette limite. Dès lors, la rupture n’est peut-être pas le début d’une crise. Elle est le dernier acte d’une crise qui, elle, avait commencé bien avant le communiqué qui l’a annoncée.