Les mille visages du Sersou à l’heure du déclin estival

L’été 2026 s’achève sur les hauts plateaux du Sersou, où les habitants ont retrouvé leurs refuges estivaux entre barrages de Bekhadda et d’Ouled Boughedou, forêts de pins urbaines et crêtes de l’Ouarsenis.
La pinède surplombant Tiaret à 1 100 mètres offre un panorama sur les plaines d’Oued Lilli et de Sidi Hosni, tandis que le seul jardin public, Bouchareb Nasser, sature chaque soir sous l’affluence familiale.
Malgré les promesses récurrentes, aucun grand parc structurant n’a vu le jour, contraignant la population à des solutions de fortune pour ses loisirs.
Le patrimoine archéologique — Djeddars, Tagdempt, Culumnata — et les veillées de melhoun au son de la gasba et du gallal ancrent la saison dans une mémoire millénaire.
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Par Amellal Fawzi
Lorsque les premières lueurs de septembre s’étirent doucement sur l’immense horizon des hauts plateaux, une atmosphère singulière enveloppe la région du Sersou. L’été 2026, avec ses longues journées baignées de lumière et ses chaleurs cuisantes, tire lentement sa référence.
Il laisse derrière lui le souvenir d’une saison intense mais généreuse, où la population locale et les visiteurs de passage ont réappris à vivre au rythme de leur terroir. Dans cette vaste contrée où le relief dialogue sans cesse avec le ciel, la fin de la période estivale n’est pas une simple transition calendaire : elle constitue une pause réparatrice, un moment suspendu où les murmures de la nature, de l’histoire et des hommes s’unissent pour composer une élégie champêtre et culturelle.
Les miroirs d’eau du Sersou : De Bekhadda à Ouled Boughedou
Durant les semaines les plus torrides de juillet et d’août, lorsque le soleil de plomb transformait la plaine en un vaste creuset étincelant, la quête d’espaces de fraîcheur est devenue une véritable nécessité quotidienne. À Tiaret et dans ses communes environnantes, la géographie offre fort heureusement quelques précieux refuges aquatiques où le thermomètre consent à baisser d’un cran.
Outre le traditionnel barrage de Bougara, c’est vers le barrage de Bekhadda, dans la région de Mechraa Sfa, que beaucoup aiment se tourner. Les plans d’eau d’Ouled Boughedou constituent également des haltes privilégiées, particulièrement propices à la pêche continentale et au ressourcement. Dans ce domaine, la figure de B. Larbi est devenue une véritable référence locale. Tous les deux ou trois jours, ce passionné monte à bord de son petit 4×4, matériel en main, pour aller camper au bord de l’eau. Pour lui, ces escapades au fil des berges ne sont pas uniquement destinées à taquiner le poisson ou à chercher la distraction : elles sont une invitation à la lecture, au calme et à la méditation. S’installer au bord des eaux calmes de Bekhadda ou d’Ouled Boughedou avec un livre à la main, à l’écart du bruit, incarne à merveille cet art de vivre propre aux amoureux de la nature du Sersou.
À côté de ces sorties dominicales traditionnelles, une autre dynamique plus discrète, mais tout aussi passionnée, s’est affirmée durant la saison estivale. Il existe certes des excursions plus champêtres et exigeantes, mais elles restent le privilège d’un cercle restreint d’initiés. Ces amoureux de la marche et du grand air continuent de privilégier des sorties en haute montagne, qu’ils organisent patiemment loin des circuits battus.
Leur terrain de prédilection s’étend notamment du côté de la wilaya voisine de Tissemsilt, vers ce relief généreusement boisé qui borde les confins du massif de l’Ouarsenis. Là, sous la fraîcheur des cèdres centenaires et au creux des vallées escarpées, ces randonneurs chevronnés trouvent une communion intime avec la nature. Pour ces initiés, fouler les crêtes de l’Ouarsenis lors des chaudes journées d’été n’est pas seulement un exercice physique : c’est une quête de silence, un ressourcement aux sources mêmes du relief algérien, où la forêt offre une ombre protectrice bien différente de la chaleur sèche de la plaine.
La pinède sur les hanches de la ville et le panorama des 1100 mètres
Pour la majorité des citoyens qui préfèrent ne pas trop s’éloigner du chef-lieu, le bois de pins accroché aux hanches de la ville demeure le lieu de prédilection incontesté. Dès que le soleil commence à décliner et que les premières brises rafraîchissantes montent des vallées, les familles investissent massivement ces sous-bois ombragés pour y chercher un répit bien mérité après la touffeur de la journée.
Il faut dire qu’accroché entre 1 000 et 1 100 mètres d’altitude, ce balcon naturel offre un spectacle féerique et une vue imprenable sur toute la région. De ces hauteurs, l’horizon s’ouvre généreusement et pointe au loin vers les vastes vergers et les campagnes verdoyantes d’Oued Lilli (l’ancienne Diderot) et de Sidi Hosni (l’ex-Waldeck Rousseau). Voir la lumière dorée du crépuscule s’abattre sur ces plaines agricoles, autrefois comme aujourd’hui nourricières, procure un sentiment de grandeur et de sérénité inégalé.
Au cœur du tissu urbain, le paysage récréatif raconte une autre histoire, faite d’attractivité et d’étroitesse. L’ex-jardin du Monument, aujourd’hui baptisé jardin Bouchareb Nasser, fait figure de véritable planche de salut pour les citadins. Il constitue en effet le seul espace véritablement sécurisé où familles et enfants peuvent se détendre et s’en donner à cœur joie en toute tranquillité.
Cependant, le lieu suscite des avis partagés. Si les manèges installés sur place font indiscutablement la joie des plus petits, ils représentent aussi une source de nuisances sonores régulières pour les riverains du quartier. De plus, victime de son incroyable succès et de sa position centrale, ce jardin se retrouve très vite saturé dès le début de la soirée. Malgré son pouvoir d’attraction incontestable, la surface restreinte du site rend l’accès difficile : il devient souvent ardu pour les familles de dénicher le moindre banc ou espace libre.
Beaucoup d’habitants y ont pris l’habitude d’y célébrer des événements intimes — qui un anniversaire d’enfant, qui une réussite aux examens scolaires —, accentuant encore cette affluence joyeuse mais étouffante qui témoigne du besoin criant d’espaces verts supplémentaires dans la cité. Cette saturation récurrente met cruellement en lumière un vide structurel que la population ne manque pas de souligner à chaque saison estivale.
Les multiples annonces, projections et promesses d’aménagement de grands espaces de loisirs, de parcs citadins structurés ou de complexes de détente, qu’ils soient portés par le secteur public ou par des investissements privés tardent désespérément à se concrétiser sur le terrain. L’absence de ces infrastructures d’envergure contraint les habitants à se rabattre sur des solutions de fortune et alimente un sentiment d’inachevé. Face à cette stagnation des projets structurants, la demande citoyenne pour de vrais lieux d’épanouissement et de respiration urbaine reste vive et plus urgente que jamais.
La mémoire séculaire et les veillées poétiques
Mais réduire l’été dans le Sersou à la recherche d’ombre et de loisirs serait omettre la dimension spirituelle et culturelle qui façonne cette terre d’histoire. La saison estivale est traditionnellement le moment où le patrimoine archéologique de la wilaya sort de sa léthargie pour accueillir les curieux et les passionnés de mémoire.
Cette année encore, le site majestueux des Djeddars, ces pyramides berbères qui se dressent fièrement sur leurs collines comme des gardiennes de l’éternité, a vu défiler de nombreux visiteurs. Dans la lumière rasante de fin d’après-midi, les contours de ces édifices funéraires rappellent toute la profondeur historique de la région. Non loin de là, les vestiges évocateurs de Tagdempt, capitale de l’État Rustumide et haut lieu de mémoire, tout comme la station préhistorique de Culumnata, ont suscité l’intérêt des chercheurs et des amateurs d’archéologie, rappelant que le Sersou est habité par le génie humain depuis les aubes de la préhistoire. À la nuit tombée, une fois la poussière des chaumes retombée après l’effort de la campagne moisson-battage, la poésie populaire reprend ses droits. Les vers du melhoun, déclamés d’une voix grave lors de veillées ou de mariages traditionnels, célèbrent la beauté des paysages, la bravoure des anciens et l’attachement viscéral à cette terre. Les notes mélancoliques de la flûte gasba et le rythme du gallal accompagnent ces nuits estivales, scellant un lien ombilical avec les traditions ancestrales.
Vers un automne apaisé
Aujourd’hui, alors que les étals des marchés se garnissent des derniers fruits d’été et que les cartables réapparaissent dans les vitrines, la région de Tiaret s’apprête à tourner la page de cet été 2026. La rentrée sociale se dessine avec son lot habituel de défis quotidiens, d’aménagements urbains et de projets d’infrastructures.
Pourtant, malgré l’effervescence imminente, le Sersou ne perd rien de sa majesté sereine. Les parenthèses enchantées de l’été, qu’il s’agisse d’une partie de pêche au bord du lac de Bekhadda avec un bon livre, d’une immersion sportive dans les massifs de l’Ouarsenis, d’un coucher de soleil contemplé depuis le bois de pins à 1 100 mètres d’altitude, ou d’un goûter d’anniversaire partagé au jardin Nasser Bouchareb laissent une empreinte durable dans les esprits. Les murmures du Sersou ne s’éteignent pas donc avec les derniers jours de septembre ; ils changent simplement de tonalité, prêts à accompagner les premières pluies d’automne sur la terre féconde des hauts plateaux.
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