Le souk des troubadours / Le voyage…

L'auteur raconte son arrestation brutale et son passage à tabac dans un commissariat avant d'être contraint de signer un procès-verbal expéditif.
Avec ses compagnons Gibril et Haroun, il est réembarqué menotté et les yeux bandés vers une destination inconnue après une fausse libération.
Le véhicule les dépose en plein désert du Sahara, où Gibril, natif des lieux, reconnaît le sable et se met à chanter.
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El Watan
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Par Chahredine Berriah
Le gyrophare s’éteint.
La portière grince, puis se rouvre brutalement. Telle la grille d’un marabout abandonné. J’entends Gibril marmonner : «Ce n’est pas le moment de blasphémer, pauvre créature ! » Il lisait dans les pensées, Gibril. On m’empoigne comme on empoigne un mouton de Roumanie. Trop frêle pour résister à la bousculade. «Descends fissa, espèce de foutu de mille et un ratés», jura l’agent. A-t-il besoin de me pousser dans l’asphalte humide ? Avec mes 58 kilogrammes, j’ai ce privilège de me poser n’importe où. Avec délicatesse et aussi rapidement qu’une McLaren. En descendant en catastrophe du véhicule, je perds un talon de mon mocassin, déjà usé par tant de marches… sur le boulevard. Je titube. Pour tenter de garder l’équilibre, je m’accoude à Gibril… déjà à terre faisant le mort. Maladroitement. Je chute dans le vide pour atterrir le nez dans son postérieur. Il ressuscite brusquement.
Pour se révolter «tu ne pouvais pas tomber autrement, misérable ?». «En plus, il est en état d’ébriété», m’accuse l’agent, les nerfs inutilement à fleur de peau. Le pas déséquilibré, le souffle de Gibril dans le dos, je pénètre au commissariat, avec cette impression d’un andalou exécutant un piètre boléro sur la Place d’Espagne. A l’intérieur, un comité d’accueil m’applaudit : un coup sur la tête, un dans le ventre, un autre entre les cuisses. Il pleut sur moi des châtaignes et des beignes, comme une averse d’un hiver destructeur. Prélude d’une pièce à plusieurs intermèdes. Etrangement, c’est moi qui reçois la bastonnade et c’est Gibril qui pousse des cris. Allez savoir pourquoi. Pour m’éviter une autre danse fastidieuse aux conséquences fâcheuses, j’arrache l’autre talon. Je me sens bien posé sur terre, avec cette sensation incongrue d’être petit, mais totalement à ma place. Tout de même. Mauvaise idée. «Par quelle magie tu as perdu de hauteur… qu’est-ce que tu manigances encore ? », m’inculpe l’agent, gratuitement irrité.
Deux inculpations déjà, avant même de faire connaissance avec les lieux.
Haroun imite Gibril et s’invente une syncope. Aussitôt à terre, aussitôt relevé par le col de sa chemise qui cède dans la main de l’agent. «La prochaine fois, évite la friperie et tâche d’aller dans un vrai magasin de vêtements», conseille avec sarcasme le policier. Haroun acquiesce pour dissimuler son embarras. On nous fait asseoir sur un banc dans un couloir sous une lumière crue. Sans surveillance. Des personnes qui tombent par maladresse ou délibérément n’ont pas besoin de gardien. On nous convoque dans un bureau individuellement et nous fait signer des procès-verbaux expéditivement. «C’est pour sortir ! », nous explique-t-on. Et nous sortons… pour être réembarquer dans le fourgon. Cette fois-là, avec les yeux bandés et les menottes cadenassant mes tendres poignets.
Le gyrophare se rallume, la sirène aussi. Grincheux, Gibril réclame un avocat et un médecin. Haroun un téléphone pour appeler son épouse laissée chez sa mère. «Et toi, tu n’as besoin de rien ?», m’interpelle l’agent. «Juste desserrer un peu les menottes, s’il vous plaît.» Le gyrophare s’éteint. La sirène se tait. Le ronronnement de ce qui peut êtr le bruit des moteurs d’un avion est strident. On nous y pousse, nous attache. Je me sens m’envoler. «On quitte la terre ?», s’inquiète Haroun. Le vol est long comme un jour sans pain. Nous arrivons à destination. On libère nos yeux, nos mains. «Vous avez toute la vie pour vous y reposer, toute la latitude de marcher et de rouspéter, bande d’hurluberlus», nous assène un des agents cagoulés. «Mais c’est le sable… nous sommes dans le désert…»
Gibril ne peut pas se tromper, il connaît bien le Sahara pour y être né… Il se met à chanter à voix : «On n’est jamais seul dans le désert du Sahara, lalala… lalala.» Je crois qu’il délire ou qu’il prépare un nouveau slogan pour les gazelles et les fennecs…
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