L’ingrédient manquant du développement mondial
La crise démocratique mondiale prive les populations ordinaires du pouvoir d'agir, 74 % d'entre elles vivant aujourd'hui dans des autocraties selon l'Institut V-Dem.
L'échec de l'USAID en Haïti illustre comment les grandes institutions bureaucratiques échouent à transférer les décisions aux communautés, malgré des réformes bien intentionnées.
La Campagne catholique pour le développement humain, fondée en 1969 aux États-Unis, propose un modèle de financement décentralisé fondé sur la subsidiarité, ayant obtenu en 50 ans des résultats concrets.
Son directeur Gordon Whitman appelle à créer une Campagne internationale pour le développement humain intégral, consacrant seulement 1 % des financements privés du développement à l'organisation communautaire.
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Le Quotidien d'Oran
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Dans un monde de plus en plus dominé par les milliardaires, cette seconde vision d’action collective semble aussi louable que vaine. Mais cela a déjà été fait. Le défi actuel est que la plupart des gens ordinaires n’ont pas les moyens de concrétiser la vision de Néhémie. Selon l’Institut V-Dem, 74 % de la population mondiale vit aujourd’hui dans des autocraties, tandis que ceux qui ont la chance de vivre en démocratie sont de plus en plus critiques envers le fonctionnement de leurs gouvernements.
Si la population valorise massivement la démocratie, une large majorité ne croit pas que ses élus se soucient de leurs opinions. L’évolution technologique et culturelle rapide, conjuguée à une insécurité économique croissante, a érodé le soutien aux institutions libérales et alimenté un sentiment anti-élites au sein de tout l’échiquier politique.
Au cœur de ce mécontentement se cache un problème plus profond : une crise du pouvoir d’agir. Les individus n’ont plus la possibilité d’influencer les décisions qui façonnent leur vie. Comme l’écrit Léon XIII dans son encyclique : « La plupart des gens regardent et attendent, observant de loin et espérant simplement que tout ira bien. »
C’est assurément le cas dans le domaine du développement international, où les projets sont souvent conçus par les agences d’aide et gérés par des entreprises étrangères et des ONG. En 2023, l’Organisation œcuménique populaire pour le développement d’Haïti, les Communautés de foi organisées pour l’action au Salvador et Faith in Action International ont demandé à l’Agence américaine pour le développement international (USAID) de suspendre ses activités non urgentes pendant six semaines et d’envoyer son personnel à l’écoute des populations afin de comprendre leurs besoins en matière d’aide.
L’organisation haïtienne était alors engagée dans une démarche infructueuse visant à modifier les programmes agricoles de l’USAID dans ses communautés. Si l’administratrice de l’USAID de l’époque, Samantha Power, avait adhéré à la mission de réforme de l’agence, elle et son équipe ne pouvaient concevoir de transférer le pouvoir de décision aux bénéficiaires. Leur seule proposition fut une présentation sur le travail de l’USAID dans le pays, donnée dans les bureaux de l’organisation à Terrier-Rouge. Les Haïtiens n’avaient plus qu’à espérer une issue favorable.
Les gouvernements démocratiques et les institutions internationales doivent créer des mécanismes efficaces permettant aux populations concernées par leurs décisions d’influer sur leur issue. Certes, nombre d’entre eux ont entrepris des réformes bien intentionnées. On a vu apparaître des programmes de budget participatif donnant aux citoyens la possibilité de s’exprimer sur l’utilisation de certains fonds publics, des mécanismes de recours de la société civile auprès des institutions financières internationales, et des initiatives visant à réorienter les financements du développement des organisations internationales vers les organisations locales.
Mais, comme le montre l’exemple de l’USAID en Haïti, même les réformes les plus bien intentionnées échouent souvent. Il est peu probable que les grandes institutions bureaucratiques se rendent pleinement responsables sans pression extérieure. C’est là le revers de la médaille du déficit démocratique : des millions de personnes ont besoin d’organisations leur permettant de négocier collectivement leurs intérêts.
Les institutions confessionnelles attachées à la dignité humaine et au pluralisme peuvent jouer un rôle essentiel à cet égard, non seulement en incitant les gens à agir, mais aussi en construisant l’infrastructure nécessaire à une organisation à grande échelle.
Un exemple en est la Campagne catholique pour le développement humain ( CCHD). Inspirés par l’encyclique Populorum Progressio du pape Paul VI (1967), les évêques catholiques américains ont fondé la CCHD deux ans plus tard à Chicago, avec pour objectif de soutenir les organisations qui s’attaquent aux causes profondes de la pauvreté.
La CCHD collecte des fonds par le biais d’une levée de fonds annuelle et les distribue selon le principe catholique de subsidiarité, à savoir que les décisions doivent être prises au plus près des personnes concernées. Pour être éligible à une subvention, une organisation doit non seulement œuvrer à la transformation des politiques et des systèmes qui maintiennent les populations dans la pauvreté, mais aussi disposer d’un conseil d’administration dont au moins la moitié des membres sont involontairement issus de ménages à faibles revenus.
Depuis plus de 50 ans, le CCHD joue un rôle déterminant dans la mise en place d’un système de lutte contre la pauvreté qui a permis d’obtenir des résultats concrets : augmentation des salaires, congés familiaux rémunérés, augmentation du nombre de logements abordables et couverture santé pour les personnes non assurées.
Il a également formé des générations de leaders et d’organisations de base. Aujourd’hui, nombre des groupes locaux et étatiques les plus importants, laïques comme confessionnels, qui défendent la démocratie américaine , ont vu le jour grâce à des subventions pluriannuelles du CCHD.
Le monde a besoin d’un mécanisme équivalent – par exemple, une Campagne internationale pour le développement humain intégral – qui fournisse un financement à long terme pour aider les populations à créer et à développer des organisations de base suffisamment influentes pour peser sur les politiques aux niveaux national et international. Ce mécanisme pourrait s’inspirer de l’expérience catholique tout en incluant d’autres confessions, ainsi que des bailleurs de fonds laïques qui ont plaidé avec force pour un transfert du pouvoir de décision aux communautés locales.
Certes, tout fonds mondial court le risque de devenir excessivement bureaucratique et d’adopter une approche verticale. Le modèle du CCHD prévient cet écueil en combinant des critères clairs à une structure décentralisée. Prendre des décisions aux niveaux local et régional, comme le fait le CCHD, contribuerait à atténuer certaines des difficultés liées à la gestion d’un fonds commun destiné à intervenir dans des contextes très différents.
Et l’effort en vaudrait largement la peine : consacrer ne serait-ce que 1 % des financements privés du développement à l’organisation communautaire aurait un impact transformateur.
Dans Magnifica Humanitas , Léon XIII décrit l’écoute et le dialogue comme « le terrain d’entente sur lequel cultiver la justice et la fraternité ».
Le dialogue n’est pas l’absence de conflit, mais sans conflit, point de changement. Et sans changement, nombre des populations les plus vulnérables du monde resteront impuissantes, attendant passivement que leur situation s’améliore.
Si une part, même modeste, des fonds alloués au développement est consacrée à la prise en compte de leurs priorités, elles pourront œuvrer à la construction d’un avenir plus humain pour leurs communautés et pour le monde – ce que Léon XIII appelle « le chantier de notre époque ».
Gordon Whitman est Directeur général de Faith in Action International.