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Le savoir est universel, l’école a une identité

Par Mustapha Aggoun•7 min de lecture
Brifa
Le savoir est universel, l’école a une identité
Résumé IA

L'auteur défend une école moderne, scientifique et ouverte au monde, sans pour autant imiter les modèles occidentaux ni effacer l'héritage islamique de l'Algérie.

Il critique la tendance de certains cercles intellectuels algériens à marginaliser l'enseignement islamique au nom d'une modernité importée et d'une rationalité sans spiritualité.

L'enjeu, selon lui, n'est pas de choisir entre savoir universel et identité culturelle, mais d'articuler les deux pour former un Algérien accompli.

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Le Quotidien d'Oran

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Nous parlons beaucoup de modernisation, de compétence, de réforme et d’ouverture sur le monde, comme si ces notions conduisaient naturellement vers un modèle pédagogique déterminé. Or rien n’est moins évident. Une société peut vouloir une école moderne sans vouloir qu’elle soit la copie d’une autre. Elle peut rechercher l’excellence sans renoncer à ce qui la constitue. Elle peut s’ouvrir à l’universel sans considérer que l’universel doit nécessairement passer par les références culturelles de l’Occident.

Le savoir, lui, n’a pas de frontière. Les mathématiques n’ont pas de nationalité, la médecine ne porte pas de passeport, la physique n’appartient à aucune civilisation particulière. Une découverte scientifique devient, dès lors qu’elle enrichit la connaissance humaine, un bien de l’humanité. Mais l’institution qui transmet ce savoir n’est jamais totalement neutre. Elle est inscrite dans une histoire, une langue, une culture, une conception de l’homme et, plus largement, dans une certaine idée de la société.

Il existe aujourd’hui, dans certains milieux de notre élite intellectuelle, une tendance à présenter la présence de l’Islam dans l’école comme un vestige qu’il faudrait progressivement réduire, voire débarrasser de nos programmes scolaires pour faire place à une conception prétendument plus moderne de l’éducation. Les cours d’éducation islamique, leurs principes, leurs règles, leur dimension morale et éducative deviennent alors, pour certains, des éléments suspects qu’il faudrait tenir à distance au nom de la modernité, de la rationalité ou de l’ouverture.

Pourquoi faudrait-il considérer que l’enseignement islamique est nécessairement incompatible avec une école scientifique, moderne et ouverte sur le monde ? Pourquoi faudrait-il opposer la raison à la spiritualité, la connaissance scientifique à l’éducation morale, ou l’esprit critique aux références religieuses qui ont profondément façonné la société algérienne ?

On peut naturellement discuter les programmes, leurs méthodes, leur contenu, leur pédagogie et leur adaptation aux exigences de notre époque. Une matière enseignée à l’école n’est jamais au-dessus de la critique. Mais critiquer un enseignement n’est pas la même chose que vouloir effacer le principe même de sa présence. La réforme pédagogique est une chose ; la déconstruction culturelle en est une autre.

Nous avons parfois tendance à penser la modernité comme un mouvement à sens unique : il y aurait, d’un côté, le monde moderne dont il faudrait adopter les références, les méthodes et parfois même les présupposés culturels, et de l’autre, une tradition qu’il faudrait progressivement reléguer dans le passé. Cette représentation est intellectuellement commode, mais historiquement discutable. La modernité n’est la propriété d’aucune civilisation.

L’Algérie peut parfaitement défendre une école publique, scientifique, exigeante, rationnelle et ouverte sur le monde sans reproduire mécaniquement les catégories historiques d’une autre société. La raison n’exige pas l’effacement de la spiritualité. La science n’exige pas l’oubli de la culture. L’esprit critique ne consiste pas à transformer toute tradition en objet de suspicion.

Il faut surtout refuser cette idée implicite selon laquelle l’enfant algérien devrait choisir entre le savoir moderne et son héritage islamique. Pourquoi lui imposer ce choix ? Pourquoi ne pourrait-il pas apprendre les sciences les plus avancées tout en recevant une éducation islamique qui lui transmet des principes, des repères moraux, une conception de la responsabilité, du respect, de la dignité et du rapport à autrui ?

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre le savoir et nos références culturelles. Il est de savoir comment les articuler.

Transmettre une connaissance ne consiste pas seulement à apprendre à l’enfant ce que l’humanité sait. C’est aussi lui apprendre comment habiter le monde avec ce savoir. Quel rapport aura-t-il à l’autre ? À sa langue ? À son histoire ? À son pays ? À la responsabilité ? À la dignité ? À la morale ? À son héritage islamique ? À la citoyenneté ? Une école capable de produire des compétences techniques mais incapable de transmettre des repères peut former des individus performants sans nécessairement former des hommes accomplis.

Nous avons besoin d’une école qui donne à l’enfant algérien les moyens de rivaliser avec les meilleurs systèmes éducatifs du monde, mais qui ne lui donne jamais le sentiment que pour être moderne, il doit cesser d’être lui-même. Nous avons besoin d’enseignements scientifiques de haut niveau, de langues étrangères maîtrisées, de numérique, de recherche et d’innovation. Mais nous avons également besoin d’histoire, de littérature, de mémoire, de philosophie, de culture et d’un enseignement islamique pensé avec sérieux, compétence et exigence pédagogique.

L’éducation islamique ne devrait être ni un simple rituel scolaire, ni une matière que certains voudraient réduire à la marge au nom d’une modernité importée. Elle peut être, lorsqu’elle est intelligemment conçue et sérieusement enseignée, une dimension de la formation morale et culturelle de l’enfant algérien. Là encore, la question n’est pas de choisir entre tradition et modernité, mais de savoir comment transmettre des règles sans empêcher l’enfant de penser.

Notre élite intellectuelle a le droit de questionner l’héritage, comme elle a le droit de questionner la religion, les programmes et les institutions. Mais elle devrait également accepter que l’Algérie ne se résume pas aux références qu’elle souhaiterait lui voir adopter. Une nation n’est pas une page blanche sur laquelle une élite peut inscrire, au gré de ses convictions, la conception de l’homme qu’elle juge la plus conforme à son époque.

La véritable question n’est donc pas : quelle école devons-nous imiter ? Elle est beaucoup plus exigeante : quelle école voulons-nous construire pour former l’Algérien de demain ?

Un Algérien capable de comprendre le monde sans complexe, de dialoguer avec toutes les cultures sans se dissoudre dans aucune, de maîtriser les savoirs universels sans renier son héritage, de pratiquer la raison sans mépriser la spiritualité, et de penser par lui-même.

Sans ce faux dilemme qu’une certaine élite s’est employée à imaginer et à brandir, comme s’il fallait choisir entre l’universel et nous-mêmes, entre la science et nos valeurs, entre la modernité et notre héritage islamique. Ce courant refuse précisément de faire dialoguer ces dimensions, comme si elles étaient nécessairement incompatibles, au lieu de les penser ensemble, sans complexe, sans dogmatisme et sans aucune forme de soumission intellectuelle.

Une école qui veut préparer l’Algérien au monde ne doit pas commencer par lui apprendre à avoir honte de ce qui l’a façonné.

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