Carnet de voyage : La montagne devient le nouveau voyage

La randonnée s'impose en Algérie comme une nouvelle manière de voyager, née après la pandémie et portée par la viralité des réseaux sociaux.
Des pages spécialisées ont rassemblé plus de 100 000 abonnés, mais sur le terrain, l'expérience physique, le silence et le ressourcement l'emportent sur l'image.
Les femmes constituent désormais la majorité des participants à certaines excursions, dans des groupes encadrés de 30 à 50 personnes offrant une protection collective.
La station El Arz dans le Djurdjura propose des randonnées thématiques, tandis que les professionnels appellent à une restructuration du tourisme autour de l'authenticité et du bien-être en milieu naturel.
Publié par
El Watan
Publié le
Article Original
Contenu complet de la source
Par Kamel Benelkadi
Longtemps habitués à chercher l’évasion au-delà des frontières, les Algériens redécouvrent aujourd’hui la richesse de leurs propres paysages. Née dans le sillage de la crise sanitaire et propulsée par la viralité des réseaux sociaux, la randonnée s’impose désormais comme une nouvelle manière de voyager, de respirer et de se réapproprier le territoire. Des massifs boisés du Nord aux immensités minérales du Sahara, cette déconnexion à ciel ouvert séduit une jeunesse citadine en quête de silence, marquée par une présence féminine sans précédent.
Longtemps, pour s’évader, il fallait prendre la route, réserver un billet d’avion, franchir une frontière. Aujourd’hui, pour une génération de plus en plus nombreuse d’Algériens, l’aventure commence parfois à quelques dizaines de kilomètres de chez soi.
Dans les montagnes du Nord comme dans les immensités du Sud, la randonnée est devenue bien plus qu’un loisir : une nouvelle manière de voyager, de respirer, de se retrouver et, parfois, de reconquérir son territoire. Pendant des années, célébrer une occasion, s’offrir une parenthèse ou simplement rompre avec la routine signifiait souvent chercher ailleurs ce que l’on ne voyait plus chez soi. Une table dans un restaurant réputé, une escapade à l’étranger, un week-end dans une autre ville… L’horizon semblait toujours commencer au-delà des frontières. Puis le monde s’est arrêté. La pandémie a fermé les frontières, immobilisé les avions et bouleversé les habitudes de voyage. Mais elle n’a pas supprimé le besoin d’évasion.
Elle l’a déplacé. Et, presque naturellement, les regards se sont tournés vers ces espaces que l’on avait longtemps considérés comme familiers, voire insignifiants : les montagnes, les forêts, les crêtes et les vallées qui entourent les villes.
Le voyage était toujours là. Il fallait simplement apprendre à le regarder autrement. C’est ainsi qu’une nouvelle génération de marcheurs s’est mise en mouvement. D’abord timidement, puis par vagues successives. Les réseaux sociaux ont fait le reste. Une photographie d’un lac perdu dans la forêt, une vidéo tournée au sommet d’une montagne, un lever de soleil sur une crête ou quelques images d’un bivouac sous les étoiles suffisent désormais à provoquer l’envie de partir. Certaines pages consacrées à la randonnée ont rassemblé plus de 100 000 abonnés actifs, donnant à cette pratique une visibilité jusque-là inimaginable.
La montagne est devenue virale.
Mais derrière les images spectaculaires se cache un phénomène beaucoup plus profond. L’image attire, mais c’est l’expérience qui retient. Une photographie peut donner envie de gravir une montagne. Elle ne peut pas faire disparaître les kilomètres, le dénivelé, la fatigue ou le froid. Sur le terrain, le corps reprend ses droits. Il faut marcher, grimper, attendre les autres, tendre la main à celui qui peine à franchir un passage difficile. Et soudain, le téléphone devient secondaire. La randonnée impose son propre rythme lent, physique, parfois éprouvant, mais profondément humain.

De Instagram au besoin de respirer
C’est là que réside peut-être le véritable bouleversement. Beaucoup partent pour voir. Ils reviennent pour ressentir. Les témoignages recueillis auprès de marcheurs et de professionnels du tourisme évoquent «le besoin de silence, de ressourcement, de déconnexion et de rupture avec la pression quotidienne». Pour les étudiants et les jeunes travailleurs soumis à un environnement urbain stressant, quelques heures en forêt peuvent devenir «une véritable soupape».
En montagne, en forêt dans les déserts minéraux tels que le Sahara, la transformation serait radicale, le feu le bois, la terre l’eau mais aussi le silence, la marche reprogramme la temporalité et le temps. La sensation d’insignifiance positive face à la nature devient une expérience tout à fait remarquable. En extase, les touristes complètement transformés par une pause au bout d’une randonnée d’une journée, sont là, pensif le regard perdu entre ciel et horizon. C’est du moins le constat du groupe «les marcheurs d’Aokas» et de «randonnées Messaoudène».
D’autre part, la station climatique El Arz gérée par l’Entreprise de Gestion Touristique du Centre (EGTC) s’impose comme une référence incontournable du tourisme et de l’hôtellerie de montagne en Algérie, alliant la qualité des infrastructures à la beauté brute du site. Il y a le concept «3 Randonnées, 3 Ambiances» : Pour capturer l’essence du Djurdjura à chaque instant, des sorties pédestres thématiques et encadrées sont proposées : randonnée matinale, une bouffée d’énergie et de fraîcheur pour s’éveiller avec la forêt, randonnée Découverte (10h00) pour percer les secrets géologiques et historiques de Tala Guilef, randonnée Coucher de soleil (18h00) : un moment suspendu où les crêtes s’embrasent de teintes cuivrées et la randonnée nocturne (23h00) : une exploration mystique sous la voûte céleste kabyle.
Certains guides vont jusqu’à demander aux participants d’éteindre leur musique et de ranger leur téléphone au fond du sac. Écouter le vent, le bruit des pas sur les feuilles, le chant des oiseaux et le souffle devenu plus court dans une montée. Retrouver, en somme, des sensations que la ville avait progressivement recouvertes. La randonnée devient alors une forme de thérapie naturelle, non pas au sens médical du terme, mais comme un besoin de rééquilibrage face au bruit, à la vitesse et à l’hyperconnexion. Mais le phénomène le plus frappant est peut-être ailleurs. Dans la composition même des groupes. Selon les professionnels, les femmes constituent désormais la majorité des participants à certaines excursions organisées. La montagne, longtemps associée à la rudesse, au danger et à un univers essentiellement masculin, devient un espace largement investi par les femmes. Le secret tient notamment au groupe. Certaines sorties réunissent 30 à 50 personnes, parfois davantage.
Encadrés par des guides, les participants avancent ensemble, se soutiennent et partagent les mêmes repères. Le groupe devient une forme de protection collective. Pour beaucoup de femmes, cette présence massive transforme la perception même de l’espace naturel. Ce qui paraissait autrefois inaccessible ou inquiétant devient possible. Il ne s’agit donc plus seulement de sport. C’est aussi une réappropriation de l’espace naturel, une manière de repousser les limites invisibles qui avaient longtemps déterminé où l’on pouvait aller, avec qui et dans quelles conditions. Sur les sentiers, les frontières sociales s’estompent. On marche côte à côte, on partage l’eau, la nourriture, l’effort et parfois le silence. La montagne devient un territoire de liberté.
Le dépaysement est saisissant
D’après Mohamed Bourad, consultant en tourisme, «le tourisme a profondément changé dans ses motivations : les voyageurs privilégient aujourd’hui le dépaysement, l’aventure, le sport, le ressourcement et la découverte. Cette quête d’authenticité, de rencontres et de bien-être en milieu naturel, forestier comme saharien, s’accompagne d’un intérêt croissant pour les patrimoines et les architectures bioclimatiques, vecteurs de voyages thématiques. Cette dynamique s’adresse aussi bien aux clientèles nationales citadines, composées de couples, de familles avec de jeunes enfants ou de seniors, qu’à une clientèle étrangère particulièrement réceptive à ces nouvelles attentes».
Face à l’évolution des attentes des voyageurs contemporains, le secteur touristique doit amorcer selon lui «une restructuration globale fondée sur le maillage et la valorisation des territoires». L’éco-agrotourisme trouve son expression à travers la route des oliviers et la route des conifères, tandis que la richesse culturelle et historique s’incarne dans la route des patrimoines vivants et la route des arts rupestres. Parallèlement, une attention particulière est portée à l’astrotourisme via «la route des étoiles», portée par un plan d’aménagement astronomique dédié à la mise en valeur des ciels d’exception du Hoggar, de la Saoura et du Tassili.
Cette révolution silencieuse révèle surtout une richesse géographique longtemps sous-estimée. Dans le Nord, des massifs entiers semblent être redécouverts : le Djurdjura, l’Ouarsenis, l’Akfadou, les hauteurs de Béjaïa et de Jijel, Tala Guilef, ainsi que de nombreux autres sites naturels. À l›Akfadou, le Lac Noir, perché à plus de 1200 mètres d’altitude et entouré d’une forêt dense, offre au visiteur un décor qui semble appartenir à un autre monde. Pour un citadin habitué au béton, à la circulation et à l’horizon urbain, découvrir soudainement une étendue d’eau silencieuse entourée d’arbres centenaires peut produire un véritable choc émotionnel. Il n’est plus nécessaire de prendre l’avion pour changer de continent. Il suffit parfois de changer de versant. Ailleurs, du côté de Tipasa, les reliefs montagneux offrent un autre spectacle : celui de la montagne qui descend vers la Méditerranée, créant cette rencontre entre roche, forêt, falaises et mer.
L’Algérie possède ainsi une palette paysagère exceptionnelle : montagnes couvertes de forêts, lacs d’altitude, gorges, falaises, vallées, plateaux et sommets dominant la mer. Une diversité qui constitue, à elle seule, un formidable produit touristique.
Dans le Hoggar, le Tassili n’Ajjer ou encore les régions du Gourara, le tourisme de montagne et d’aventure repose sur une culture plus ancienne. Depuis des décennies, les populations locales, notamment les Touaregs, ont développé un savoir-faire autour du guide, du bivouac, de l’accueil et de l’accompagnement des visiteurs. Ici, la montagne n’est pas une découverte récente. Elle est un territoire de vie. Les guides connaissent les reliefs, les itinéraires, les points d’eau, les changements météorologiques et les contraintes du désert. Leurs discours sont bien rodés. Ils partagent avec les visiteurs leurs connaissances et leur passion pour ce métier. Cette promenade reste une visite mémorable et riche d’enseignement.
Ces visites permettent à la fois de montrer leur savoir-faire mais aussi de générer des revenus. Cette expérience permet d’accueillir des visiteurs tout en tenant compte de la fragilité de ces écosystèmes. Le Nord, lui, est en train d’apprendre. Et c’est précisément là que se trouve aujourd’hui l’un des grands défis de cette nouvelle aventure. Quand le succès menace ce qu’il est venu chercher. Car la randonnée connaît désormais un succès considérable.
Certaines agences organisent jusqu’à 1000 à 2000 participants par an. Ce qui était autrefois une pratique réservée à quelques passionnés est devenu un véritable marché. Des opérateurs ont même commencé à développer des mécanismes de fidélisation inspirés du marketing classique : certaines offres proposent, par exemple, une sortie gratuite après trois excursions payantes. La marche devient une habitude. Un rendez-vous régulier. Une consommation d’expérience. Mais lorsque des centaines, voire des milliers de personnes convergent vers des espaces naturels fragiles, une question finit forcément par surgir : jusqu’où peut-on aller sans détruire ce que l’on vient précisément admirer ? La foule vient chercher la nature intacte et peut, par son nombre, contribuer à la dégrader. Un groupe de 50 personnes traversant régulièrement une forêt n’a pas le même impact qu’un petit groupe de quelques marcheurs. Le piétinement tasse les sols, fragilise la végétation et peut empêcher sa régénération. Le bruit perturbe la faune. Les déchets s’accumulent. Les zones de bivouac improvisées se multiplient.
En l’absence de sentiers balisés, de zones de bivouac réglementées, de quotas de fréquentation ou de dispositifs de gestion des flux, chaque sortie peut devenir une petite agression écologique. À cette pression environnementale s›ajoute un autre risque : celui des accidents. Les appels à la prudence des services de secours rappellent régulièrement que «la montagne n’est pas un parc urbain». Un paysage pittoresque peut devenir hostile en quelques minutes. Un randonneur quitte le groupe. Il pense connaître son chemin grâce à son smartphone. La batterie faiblit. Le réseau disparaît. Le brouillard arrive. La température chute.
Une nouvelle niche à structurer
Et soudain, quelques mètres deviennent plusieurs kilomètres. Les conditions météorologiques peuvent changer rapidement en altitude. Une averse, une visibilité réduite ou une erreur d’orientation peuvent transformer une simple excursion en opération de recherche et de sauvetage. Les professionnels rappellent des règles élémentaires : ne jamais partir seul, privilégier les groupes structurés ou les guides expérimentés, consulter les prévisions météorologiques, emporter suffisamment d’eau et disposer d’un équipement adapté aux conditions de montagne.
Au fond, ce qui se joue sur les sentiers dépasse largement la randonnée. C’est une transformation des habitudes touristiques. La pandémie a accéléré un mouvement qui était peut-être déjà en gestation : celui d’une population urbaine redécouvrant son propre territoire. Hier, l’évasion signifiait souvent partir loin. Aujourd’hui, elle peut commencer à quelques kilomètres de la maison. Elle peut contribuer à développer les économies locales, créer de nouveaux métiers (guides, accompagnateurs, hébergeurs, restaurateurs, transporteurs) et valoriser des territoires jusque-là peu exploités touristiquement. Mais cette dynamique ne pourra durer sans organisation. Le développement de la randonnée appelle désormais une véritable politique de gestion des espaces naturels : balisage des itinéraires, formation et professionnalisation des guides, zones de bivouac aménagées, systèmes de réservation ou de quotas dans les sites sensibles, gestion des déchets, sensibilisation des visiteurs et dispositifs de sécurité.
La randonnée est devenue populaire grâce aux réseaux sociaux. Une photographie publiée sur Facebook ou Instagram peut donner naissance à une nouvelle destination en quelques jours. Mais la montagne que l’on découvre grâce à l’algorithme risque, à son tour, d’être victime de sa propre popularité. On part chercher le silence après avoir vu une vidéo sur son téléphone.
On veut se déconnecter dans un endroit découvert grâce aux réseaux sociaux. On recherche l’authenticité, mais on contribue parfois à la transformer en produit touristique. La question sera moins de savoir comment attirer les Algériens vers la nature. Ils y sont déjà. Le véritable enjeu sera de savoir comment préserver cette nature alors qu’elle devient précisément l’un des nouveaux objets de désir du tourisme national.
Posez votre question à la rédaction
Votre question…
Prénom ou pseudo *
Adresse e-mail * Votre e-mail ne sera pas publié.
Votre question * 0/1000
Envoyer Annuler