Dubaï, plaque tournante du trafic d’or en provenance d’Afrique : Revenus pour financer des groupes armés en zones de conflit

Les Émirats arabes unis, et Dubaï en particulier, sont devenus la plaque tournante mondiale du trafic d’or africain, absorbant des centaines de tonnes annuelles issues de la contrebande via des réseaux opaques.
L’ampleur du détournement est vertigineuse : le Cameroun a déclaré 22,3 kg d’exportations en 2023 tandis que les Émirats en importaient 15 tonnes, illustrant un manque à gagner de 300 millions de dollars pour Yaoundé.
Ces flux illicites financent des groupes armés en zones de conflit, dégradent l’environnement minier et privent les États africains de ressources vitales, exploitant la faiblesse institutionnelle du continent.
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C arrefour incontournable pour les flux aurifères illicites internationaux, les Emirats arabes unis (EAU) sont devenus la plaque tournante majeure pour l’or provenant de différents circuits d’approvisionnement, notamment d’Afrique. Dubaï joue en effet un rôle important dans ces circuits en raison de son statut de centre mondial du commerce de l’or.
Cette place concentre une grande partie du négoce, du raffinage et de l’exportation de l’or africain à l’échelle internationale. Issu de la contrebande ou d’autres activités criminelles, ce métal précieux est transporté vers des pays voisins, puis réexporté vers les EAU pour être vendu sur des marchés internationaux via des sociétés écrans, des intermédiaires ou des documents commerciaux inexacts aux fins de dissimuler son origine ou les bénéficiaires réels des transactions. Les revenus criminels de ce marché finissent par être intégrés au système financier légal : «L’exploitation illégale des ressources et ces activités criminelles, encouragées par les EAU, peuvent avoir de lourdes conséquences sur les pays producteur, notamment à travers la dégradation de l’environnement, les conditions de travail dangereuses et le financement potentiel de réseaux criminels ou de groupes armés dans certaines zones de conflit», mettent en garde nombre d’organisations internationales œuvrant pour le maintien de la paix dans le monde.
D’où leur appel à mettre en place des mécanismes de surveillance afin que les circuits financiers ne soient pas utilisés pour recycler des fonds issus du trafic de l’or, de la corruption ou d’autres activités criminelles. Pour ces ONG, «le véritable enjeu consiste à empêcher que les circuits commerciaux légitimes soient utilisés pour introduire sur le marché de l’or provenant de la contrebande, de la corruption ou d’autres activités criminelles».
C’est dire que l’exportation clandestine d’or africain vers les EAU constitue un enjeu à la fois économique, financier et sécuritaire : «Une meilleure transparence des chaînes d’approvisionnement, des contrôles douaniers et une coopération internationale plus efficace peuvent contribuer à réduire les flux aurifères illicites tout en protégeant les activités commerciales légales et les revenus des pays africains producteur d’or».
PRINCIPE MACHIAVÉLIQUE
L’étendu de ce marché souterrain Emirati de l’or extrait des mines africaines a été mise en évidence dans une enquête publiée début Aout dernier par le puissant média britannique, Financial Times. Intitulée «The UAE’simperial push intoAfrica» (Offensive impériale des Émirats en Afrique), cette enquête, relayée il y a quelques jours par un dédié à l’actualité politique et économique africaine, montre comment le système émirati pouvait « transformer l’opacité africaine en avantages comparatifs » et la faiblesse institutionnelle africaine «constituer un extraordinaire actif économique».Le principe émirati est manifestement machiavélique : «Pas d’ingérence manifeste.
Pas de leçons politiques. Peu de soldats visibles. Mais des ports, des mines, des hectares de terres agricoles, des raffineries d’or, des sociétés de sécurité, des Fonds souverains, des participations industrielles et, surtout, beaucoup d’argent», commente le même média. S’appuyant sur des chiffres de «fDiMarkets», base de données en ligne recensant les investissements directs étrangers (IDE) à travers le monde, l’enquête britannique apprend que les entreprises et Fonds émiratis ont annoncé, depuis 2017, plus de 168 milliards de dollars de projets sur le continent noire. Or, «toutes ces annonces ne se sont évidemment pas transformées en investissements effectivement décaissés, mais leur ampleur suffit à mesurer le changement d’échelle», commente-t-on.
Par contre, en matière de métal jaune, les «décaissements» des mines africaines sont bien réels. Au cours de la seule année 2022, au moins 435 tonnes d’or ont quitté clandestinement l’Afrique pour une valeur supérieure à 30 milliards de dollars, dénonce Suissaid. Entre 2012 et 2022, cette organisation suisse de coopération au développement et d’aide humanitaire estime, dans une étude publiée en 2024, à 2569 tonnes la quantité d’or africain importée aux Emirats sans avoir été déclarée comme exportée par les pays africains d’origine.
DUBAï EN APPÉTIT FÉROCE
Reuters indique, pour sa part, que 405 tonnes des 435 tonnes sorties clandestinement d’Afrique en 2022 ont été réceptionnées aux Emirats. «L’un des principaux centres mondiaux du commerce du métal jaune ne produit pratiquement pas le métal qu’il commercialise. Il le reçoit, le raffine, lui donne une nouvelle origine commerciale puis le remet dans les circuits internationaux», tel est le grand paradoxe. Ainsi, «derrière l’image des Emirats investisseurs, mécènes ou partenaires du développement africain se trouve une autre réalité, celle d’une place commerciale devenue le débouché privilégié d’une partie considérable de l’or qui échappe aux Etats africains», s’offusque-t-on. Les EAU seraient, semble-t-il, particulièrement en appétit féroce pour l’or camerounais. Des plus frappants sont, en effet, les chiffres livrés par l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), norme mondiale favorisant la gestion ouverte et responsable des ressources naturelles comme le pétrole, le gaz et les minerais. En 2023, Yaoundé a officiellement déclaré 22,3 kilogrammes d’exportations d’or. Dans le même temps, les Emirats arabes unis déclaraient avoir importé plus de 15 tonnes d’or camerounais, soit près de 700 fois plus.
L’ITIE qui cherche à réduire la corruption et la mauvaise gestion dans les pays riches en ressources,estime que «ces fuites pourraient représenter environ 300 millions de dollars de recettes perdues chaque année pour l’Etat camerounais».
Et, la chaîne économique parallèle serait bien longue : «mines artisanales ou semi-mécanisées, intermédiaires, négociants, frontières, transporteurs, exportateurs, acheteurs et enfin marché de destination. Dubaï se situe au bout de cette chaîne».
Pourquoi Dubaï est-il devenu une destination aussi extraordinairement efficace pour l’or qui échappe aux Administrations fiscales et douanières africaines ? «L’intérêt du modèle émirati réside précisément dans cette capacité à absorber des capitaux et des matières premières provenant de pays où les institutions sont faibles, puis à les reconnecter à l’économie mondiale», souligne le site d’information africain.
Naima Benouaret
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