Le 11-Septembre, vingt-cinq ans après : Le monde arabe pris dans une guerre sans fin

Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, le monde arabe reste profondément marqué par les guerres, occupations et conséquences de la «guerre contre le terrorisme» lancée par les États-Unis.
L'invasion de l'Afghanistan puis de l'Irak, le Patriot Act et les pratiques de torture ont nourri la propagande djihadiste tout en déstabilisant durablement la région.
Les vides de pouvoir créés ont permis l'essor d'Al-Qaïda puis de l'État islamique, transformant le chaos syrien en nouveau terrain d'expansion pour le djihadisme.
L'arrivée au pouvoir en Syrie d'Ahmed Al-Charaa, ancien dirigeant d'Al-Nosra, illustre les paradoxes durables nés de cette période.
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Par Amel Blidi
Dans le monde arabe et musulman, il y aura un avant et un après 11 septembre 2001. Au fil des années, se déploieront une nouvelle grammaire des relations internationales, une redéfinition de l’ennemi, deux guerres de grande ampleur, un génocide, des occupations militaires prolongées et une succession de conflits.
Vingt-cinq ans plus tard, le Proche-Orient reste profondément marqué par les guerres, les occupations et leurs conséquences.Le fait est que lorsque le mur de Berlin est tombé en 1989, nombre de responsables occidentaux ont imaginé un monde sans grandes confrontations idéologiques. La démocratie libérale paraît avoir gagné la bataille et les Etats-Unis deviennent la seule superpuissance. Francis Fukuyama formule cette confiance dans l’idée d’une «fin de l’Histoire». Mais cette lecture oublie une grande partie du monde. La fin de la confrontation Est-Ouest n’a pas fait disparaître les rapports de domination économique et stratégique et n’a pas non plus effacé les interventions occidentales, les conflits hérités de la décolonisation ou le ressentiment provoqué par la politique américaine au Moyen-Orient. Dans les sociétés arabes et musulmanes, la disparition de l’ennemi soviétique a laissé apparaître plus nettement l’asymétrie des rapports de puissance. La fracture Nord-Sud est devenue flagrante. Le djihadisme islamiste s’est nourri – entre autres facteurs – de la pauvreté et de la domination occidentale.
«Soit vous êtes avec nous…»
La réaction américaine aux attentats a immédiatement marqué la rupture. Le 20 septembre 2001, devant le Congrès, George W. Bush déclare : «Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes.» Ainsi, une attaque terroriste commise par une organisation clandestine devient le point de départ d’une guerre globale. Le 7 octobre, alors que les premières frappes américaines commencent en Afghanistan, Oussama Ben Laden adopte le même ton : «Ces événements ont divisé le monde en deux camps, dit-il, le camp des fidèles et le camp des infidèles.» Contrairement à ce que Samuel Huntington avait annoncé, il ne s’agit pas d’un véritable «choc des civilisations» au sens d’une guerre généralisée entre sociétés occidentales et sociétés musulmanes, car les musulmans eux-mêmes furent parmi les premières victimes du djihadisme (l’Algérie des années 1990 en est l’illustration). La grande majorité des Etats musulmans ont condamné les attentats. Mais la guerre en Afghanistan, puis surtout l’invasion de l’Irak en 2003 ont nourri l’idée, largement exploitée par les propagandistes djihadistes, d’une agression occidentale dirigée contre le monde musulman.
Montée de l’extrême droite
Le fait est qu’après le 11-Septembre, les Etats-Unis mettent en place un vaste appareil juridique et sécuritaire, le «Patriot Act», élargissant considérablement les possibilités de surveillance et d’enquête. Des suspects sont détenus sans les garanties ordinaires du droit. Le système clandestin des «black sites» de la CIA et les pratiques de torture révélées par la suite, notamment à Abou Ghraib, Guantanamo et ailleurs, montrent jusqu’où sont allés les Etats-Unis lorsqu’ils ont considéré l’urgence sécuritaire comme une justification suffisante pour repousser ses propres limites. Une fois admise l’idée que certaines catégories de personnes peuvent être placées hors du droit commun au nom de la sécurité, la frontière entre l’ennemi extérieur et l’ennemi intérieur devient plus poreuse. Les premières cibles sont évidemment les musulmans et les populations originaires du Moyen-Orient.
Dans de nombreux pays occidentaux, l’islam est progressivement associé, dans le débat public, aux questions de sécurité, d’immigration et de radicalisation. Des millions de personnes qui n’ont aucun rapport avec le terrorisme se retrouvent ainsi placées dans une position de justification permanente. Les attentats commis ensuite en Europe (Madrid en 2004, Londres en 2005, puis Paris, Bruxelles, Nice, Berlin et d’autres villes) renforcent cette dynamique. Cela ne signifie évidemment pas que le mouvement MAGA aux Etats-Unis et la montée de l’extrême droite en Europe seraient une conséquence directe du 11-Septembre, ces mouvements ont des racines beaucoup plus anciennes : nationalisme, racisme, fractures sociales, désindustrialisation, rejet de l’immigration, crise de représentation, déclassement de certaines catégories populaires, transformation des médias et polarisation culturelle. Mais la «guerre contre le terrorisme» a contribué à normaliser un vocabulaire politique dans lequel l’instrumentalisation de la peur de l’autre occupe une place importante.
Afghanistan et Irak : les premières guerres de l’après-11 Septembre
Quelques semaines après les attentats, les Etats-Unis et leurs alliés interviennent pour renverser le régime taliban. Le régime taliban tombe rapidement mais pour Washington il apparaît beaucoup plus difficile de construire un Etat. Vingt ans plus tard, les Etats-Unis quittent le pays et les talibans reprennent Kaboul. L’accord signé à Doha le 29 février 2020 entre l’administration Trump et les talibans ouvre la voie au retrait américain. Joe Biden décide de mener ce retrait à son terme. En août 2021, les forces étrangères évacuent précipitamment le pays. Comble de l’ironie : 20 ans après avoir envahi l’Afghanistan pour renverser les talibans et détruire le sanctuaire d’Al Qaïda, les Etats-Unis quittent donc le pays en laissant les talibans au pouvoir, tandis qu’une organisation rivale, l’Etat islamique au Khorasan, frappe les forces américaines au moment même de leur départ. En Irak, tout le monde savait que Saddam Hussein n’avait joué aucun rôle dans les attentats du 11-Septembre. Pourtant, les Etats-Unis envahissent l’Irak, invoquant la menace que représenteraient de prétendues armes de destruction massive du régime et ses liens supposés avec le terrorisme. La chute de Saddam Hussein est rapide. L’administration Bush commet alors ce qui restera comme l’une de ses erreurs les plus lourdes : elle sous-estime totalement l’après-guerre. La dissolution de l’armée irakienne prive le pays de l’une de ses dernières grandes institutions nationales.
Des centaines de milliers de personnes se retrouvent sans emploi, sans statut et sans perspective. La composition confessionnelle de l’appareil militaire et administratif complique encore la situation. Beaucoup de sunnites irakiens ont le sentiment d’être collectivement punis pour les crimes du régime de Saddam Hussein, alors même qu’ils n’en étaient pas nécessairement les bénéficiaires. Al Qaïda en Irak, sous la direction d’Abou Moussab El Zarqaoui, exploite la situation. Là encore l’histoire du 11-Septembre commence à produire l’une de ses conséquences les plus paradoxales. La guerre contre le terrorisme devient ainsi, par un étrange effet de retour, une machine à produire de nouveaux terrains de recrutement, de nouvelles frustrations et de nouvelles violences.
Le paradoxe syrien
La guerre civile syrienne fournit au djihadisme un terrain d’expansion. C’est dans cet espace que se développe l’organisation qui deviendra l’Etat islamique en Irak et au Levant, puis simplement l’Etat islamique. La frontière héritée du démantèlement de l’Empire ottoman et associée aux accords Sykes-Picot devient l’un des symboles de sa propagande. Les djihadistes prétendent abolir les frontières imposées par les puissances européennes et restaurer une unité politique du monde musulman. Le chaos syrien donne une nouvelle vie aux organisations djihadistes, puis le mouvement recule. La chute de Bachar Al Assad, le 8 décembre 2024, a mis en avant un autre paradoxe. Ahmed Al Charaa est issu de cette histoire du 11-Septembre. Ancien dirigeant du Front Al Nosra, branche syrienne d’Al Qaïda, il a progressivement pris ses distances avec l’organisation. En 2016, il annonce la rupture avec Al Qaïda. En 2017, le Front Al Nosra devient Hayat Tahrir Al Cham, où il abandonne le projet djihadiste transnational au profit d’une organisation cherchant à construire une puissance politique syrienne. Devenu président de la Syrie, Ahmed Al Charaa constitue une figure emblématique de la transformation du djihadisme.
Nouvel ordre mondial
Autre ironie : le 11 septembre 1990, exactement 11 ans avant les attentats de New York et de Washington, George H. W. Bush prononçait devant le Congrès américain un discours devenu célèbre sur le «nouvel ordre mondial». Alors que la guerre froide touchait à sa fin, l’ancien président américain décrivait alors un monde appelé à être organisé autour du droit international, de la coopération entre les Etats et d’un rôle renforcé des Nations unies. Les attentats du 11 septembre 2001 ont profondément modifié les termes de cette promesse. L’invasion de l’Afghanistan, puis surtout celle de l’Irak en 2003, ont progressivement éloigné Washington du respect du droit international. Le 11-Septembre a ainsi, selon les analystes, offert un environnement politique et psychologique permissif à une vision interventionniste qui existait déjà, mais l’a intensifiée jusqu’à la normalisation de la guerre sans fin et l’avènement de l’administration Trump . La «guerre contre le terrorisme» est devenue un paradigme global utilisé notamment par le gouvernement sioniste pour justifier son génocide à Ghaza ainsi que les violences répétées en Cisjordanie et au Sud-Liban.
Selon les observateurs, la «guerre contre le terrorisme» n’a pas été qu’une campagne militaire en Afghanistan et en Irak, mais elle est devenue un paradigme global de sécurité, justifiant des interventions prolongées, des drones, des opérations spéciales et une militarisation de la politique étrangère. Cela a façonné une génération de conflits asymétriques et installé l’idée qu’une victoire totale était impossible, donc que la guerre elle-même devenait l’état normal des relations internationales. Vingt-cinq ans plus tard, certains analystes estiment que ce cycle n’est pas clos, mais qu’il se déplace, notamment vers de nouvelles lignes de fracture régionales, comme celles qui s’ouvrent aujourd’hui autour de l’Iran.
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