Soixante-cinq ans après Gerboise bleue, le Sahara n’a rien oublié Bouchareb met les crimes nucléaires français au Sahara sur grand écran

Par R. N.•7 min de lecture
Brifa
Soixante-cinq ans après Gerboise bleue, le Sahara n’a rien oublié Bouchareb met les crimes nucléaires français au Sahara sur grand écran
Résumé IA

Le cinéaste franco-algérien Rachid Bouchareb sortira en 2027 Reggane, premier long-métrage de fiction sur les essais nucléaires français menés au Sahara algérien à partir de 1960.

Le film suit un jeune berger dont le troupeau est confisqué par l'armée française lors du premier essai, avant qu'il ne soit absorbé de force dans la base militaire de Reggane.

Entièrement financé par le ministère algérien de la Culture et la société 3B Productions, le tournage en 65 mm a débuté à l'automne 2026 entre Timimoun et Tamanrasset.

Bouchareb prévoit une seconde partie sous forme d'enquête contemporaine sur les dégâts sanitaires et environnementaux qui touchent encore les populations locales et d'anciens soldats français.

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C’est officiel : Rachid Bouchareb sortira Reggane en 2027. Le cinéaste franco-algérien y filme, pour la première fois en langage de fiction, les essais nucléaires français menés au Sahara à partir de 1960, en pleine guerre de décolonisation. L’auteur d’Indigènes s’attaque à un tabou resté enfoui soixante-six ans, avec un tournage entièrement financé par Alger.

Par Sid Ahmed Hammouche

Il aura fallu plus de soixante ans pour qu’un cinéaste s’attaque frontalement, en langage de fiction, aux essais nucléaires français dans le Sahara algérien. Ce sera Rachid Bouchareb. Après Indigènes, Hors-la-loi et Nos frangins, le réalisateur franco-algérien sortira Reggane, un long-métrage historique annoncé pour 2027, qui plonge dans l’un des chapitres les plus occultés de la relation franco-algérienne.

Un sujet mûri depuis des décennies

Né à Paris en 1953 de parents algériens engagés dans le mouvement indépendantiste, Bouchareb a construit une œuvre entière autour de l’histoire méconnue ou refoulée : les tirailleurs de la Seconde Guerre mondiale dans Indigènes, la guerre d’Algérie vécue en France dans Hors-la-loi, les violences policières et l’affaire Malik Oussekine dans Nos frangins. Reggane s’inscrit dans cette continuité, mais touche à un sujet que le cinéaste dit avoir découvert tardivement, presque par hasard, les essais nucléaires n’ont jamais fait partie des récits familiaux de son enfance.Avant le long métrage, Bouchareb en a esquissé les contours dans Boomerang Atomic, un court documentaire de 22 minutes présenté fin janvier 2026 au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand. Construit à 95% à partir d’archives, sans interview contemporaine ni expert, le film revient sur Gerboise bleue et montre des images aujourd’hui presque surréalistes : des militaires sommés de se protéger en mettant la tête entre les genoux, ou un ministre de la Défense venu sur place avec femme et enfant pour prouver que l’explosion était sans danger. Bouchareb insiste sur un point de vocabulaire qui, selon lui, dit tout du déni persistant : on parle communément d’«essais nucléaires», quand il préfère parler d’«explosions» de bombes atomiques, dont l’une aurait eu une puissance équivalente à quatre fois celle larguée sur Hiroshima.

Le récit d’un berger confisqué à son destin

Reggane, le long-métrage, choisit la fiction et un point de vue intime pour raconter une histoire immense : celle d’un jeune berger algérien dont le troupeau est confisqué par l’armée française au moment du premier essai, avant qu’il ne soit lui-même absorbé de force dans les rouages de la base militaire.
A travers ce destin individuel, le film entend éclairer la contamination radioactive, le silence institutionnel qui l’a entourée pendant des décennies, et les traces qu’elle a laissées sur les populations locales. Des traces que la science, rappelle Bouchareb, peut transmettre sur vingt-deux générations.
Le rôle principal a été confié à Sami Bouajila, acteur fétiche du cinéaste depuis Indigènes, entouré de comédiens algériens. Le tournage, en format 65 mm, un choix esthétique qui dit l’ambition du projet, a débuté à l’automne 2026 dans le grand Sud algérien, entre les régions de Timimoun et de Tamanrasset, non loin des sites historiques des essais.

Un financement pensé comme un acte politique

Alors que les premières fiches techniques évoquaient une large coproduction internationale associant France, Algérie, Belgique, Italie, Etats-Unis et Japon, Bouchareb a tenu à clarifier, lors de la présentation du projet au Red Sea International Film Festival de Djeddah, la trajectoire réelle du financement : Reggane sera un film algérien, porté par le ministère algérien de la Culture et par sa propre société de production, 3B Productions, fondée en 1988 avec Jean Bréhat.
Le cinéaste dit avoir décliné plusieurs propositions américaines, japonaises et européennes, y compris des offres de coproduction, et avoir renoncé aux financements habituels du Centre national du cinéma français.
Il explique cette décision par une dette personnelle : l’Algérie a quasi intégralement financé Cheb, l’un de ses tout premiers films, à une époque où personne en France ne voulait le produire. Il en tire une conviction pratique autant que politique : tourner ce film ailleurs qu’en Algérie n’aurait, selon lui, aucun sens, d’autant que l’armée algérienne met à sa disposition des avions et des hélicoptères d’époque pour reconstituer les années 1960.
Ce choix de souveraineté financière et créative transforme la production elle-même en geste politique : raconter les essais nucléaires français depuis le seul pays qui en a directement subi les conséquences sur son sol.

«C’est maintenant que ça commence»

Dans l’entretien qu’il a accordé à RFI, Bouchareb insiste sur une idée qui structure tout son projet : montrer les archives du passé ne suffit pas à clore une histoire, elle ne fait au contraire que la rouvrir. «C’est maintenant que ça commence», résume-t-il à propos des conséquences des essais, qu’il compte documenter dans une seconde partie, sous forme d’enquête contemporaine sur les dégâts sanitaires et environnementaux qui touchent encore aujourd’hui les populations algériennes, mais aussi les anciens soldats français présents sur les bases militaires à l’époque.
Le cinéaste rappelle qu’il n’est pas seul sur ce terrain : des associations, en France comme en Algérie, travaillent depuis longtemps à obtenir une reconnaissance officielle et des réparations. Le projet arrive pile avec une présidentielle française très disputées et à un moment où les relations entre la France et l’Algérie traversent une zone de fortes turbulences, où la question des crimes de la colonisation française et des essais nucléaires revient régulièrement dans le débat comme l’un des dossiers mémoriels non soldés de la colonisation. Interrogé sur la résonance contemporaine du discours tenu par le général de Gaulle en 1958, justifiant la nécessité de la bombe française par la souveraineté et la sécurité nationales, le cinéaste ne cache pas son inquiétude face à une actualité internationale où la menace nucléaire redevient un objet de discours banalisé.
Un climat où, selon lui, plus rien ne semble définitivement acquis, pas même le tabou qui entourait jusqu’ici l’arme atomique.Avec Reggane, Rachid Bouchareb boucle ainsi une trilogie informelle sur les silences coloniaux et postcoloniaux de la France, après les tirailleurs oubliés d’Indigènes et la guerre d’Algérie clandestine de Hors-la-loi, tout en ouvrant un nouveau chantier, cinématographique cette fois, pour continuer d’interroger ce que le désert du Sahara garde encore, sous sa surface, des crimes de la colonisation française.

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