Soixante-cinq ans après Gerboise bleue, le Sahara n’a rien oublié : La France rattrapée par ses crimes nucléaires en Algérie

Soixante-cinq ans après Gerboise bleue, la France n'a toujours pas reconnu ses crimes ni indemnisé les victimes algériennes des dix-sept essais nucléaires menés entre 1960 et 1966 au Sahara.
Les retombées radioactives ont contaminé une zone bien plus vaste qu'officiellement admis, touchant des populations algériennes et de pays voisins, sans suivi épidémiologique international à ce jour.
Contrairement à la Polynésie où Emmanuel Macron a reconnu la dette française et ouvert la voie à des indemnisations, les Algériens attendent toujours, le contentieux restant un point de friction majeur avec Paris.
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Soixante-cinq ans après Gerboise bleue, le Sahara porte encore les traces des essais nucléaires d’un Etat colonial français qui a testé la bombe sur une terre dont il refusait, au même instant, l’indépendance. La France doit reconnaître ses crimes et indemniser ceux qui en paient toujours le prix. Enquête.
Par Sid Ahmed Hammouche
Le 13 février 1960, à l’aube, la France faisait exploser une bombe atomique dans le ciel d’un territoire dont elle refusait, au même moment, l’indépendance. Soixante-six ans après Gerboise bleue, le Sahara n’a rien oublié : ni les dix-sept explosions menées à Reggane puis dans le Hoggar, ni les dizaines de milliers de victimes qu’elles ont laissés derrière elles, ni le silence d’Etat français qui les a longtemps recouvertes. Alors que le cinéaste Rachid Bouchareb rouvre ce dossier à l’écran avec son prochain film Reggane, Paris n’a toujours pas soldé cette dette et son crime nucléaire.
Un site choisi contre l’indépendance
Quand le général français de Gaulle relance, à son retour au pouvoir en 1958, le programme nucléaire militaire engagé dès 1945 par le Commissariat à l’énergie atomique, la France cherche un territoire assez vaste, assez éloigné et assez peu peuplé pour y faire exploser sa première bombe A. Plusieurs sites métropolitains, dans les Alpes ou en Corse, sont un temps envisagés, avant d’être écartés pour des raisons géologiques ou par crainte de l’opposition locale. Le choix se porte finalement sur le Sahara algérien, colonisé par la France, à un moment où l’indépendance est justement refusée aux nationalistes qui la réclament par les armes depuis novembre 1954. Le paradoxe est total : la France teste son arme nucléaire de souveraineté sur un sol dont elle nie, au même moment, qu’il puisse appartenir à un autre Etat.
Un centre saharien d’expérimentations militaires est construit près de Reggane, avec une base-vie et un champ de tir à Hamoudia. Le 13 février 1960, l’essai Gerboise bleue y libère une puissance de 70 kilotonnes, quatre fois la puissance de bombe sur Hiroshima, plus forte encore que toutes les premières bombes A des autres puissances nucléaires réunies, et fait entrer la France dans le club très fermé des nations atomiques, quatrième après les Etats-Unis, l’Union soviétique et le Royaume-Uni. Trois autres essais atmosphériques suivent en un an : Gerboise blanche, rouge puis verte. Officiellement, le rapport du Commissariat à l’énergie atomique français de 1960 évoque une zone contaminée d’environ 150 kilomètres de long. Une carte classée secret-défense, déclassifiée seulement en 2013, révèle une réalité bien plus large : les retombées radioactives ont atteint jusqu’à l’Afrique subsaharienne. Le reste des archives sur les essais demeure, à ce jour, frappé du sceau du secret d’Etat français. Un manque criant d’études épidémiologiques d’envergure, menées par des organismes internationaux comme l’OMS (Organisation mondiale de la santé), persiste concernant les populations locales du Sahara (Algérie, Mali, Niger, Tchad, Libye). Cette absence de suivi sanitaire global reste aujourd’hui un sujet majeur de dénonciation par les ONG et les experts en radioprotection. Aujourd’hui, en plus des victimes algériennes, d’autres pays pourraient aussi demander des comptes à la France.
Vu les risques, le choix du Sahara n’a jamais fait l’unanimité, y compris au moment des faits. Dès 1959, un groupe transnational d’une vingtaine de militants antinucléaires, la Sahara Protest Team, tente de marcher d’Accra jusqu’à Reggane pour empêcher le premier essai ; les soldats français les interceptent avant qu’ils n’atteignent leur but. La même année, un groupe de pays afro-asiatiques dépose une résolution contre l’essai français devant les Nations unies. Ces protestations resteront sans effet : l’essai a lieu comme prévu. A la Commission du désarmement de l’ONU, le délégué français Jules Moch défendra le choix du site en le présentant comme désertique et éloigné des populations. Un argument que les archives, déclassifiées un demi-siècle plus tard, contrediront largement.
Redoutant l’entrée en vigueur du traité international interdisant les essais dans l’atmosphère, signé en 1963, la France fait passer ses essais sous terre dès novembre 1961, dans le massif du Hoggar. Treize tirs y sont réalisés en galerie, théoriquement confinés sous une dalle de béton, jusqu’en 1966. La théorie cède le 1er mai 1962, lors de l’essai Béryl : l’obturation de la galerie se referme trop tard, et un nuage de lave et d’aérosols radioactifs s’échappe, montant jusqu’à 2600 mètres d’altitude. Les officiels de Paris présents pour l’occasion, dont les ministres Pierre Messmer et Gaston Palewski, doivent fuir précipitamment ; plusieurs dizaines de personnes reçoivent des doses significatives de radiation, certaines de plusieurs centaines de millisieverts. Gaston Palewski mourra d’une leucémie en 1984, un lien qu’il dénoncera lui-même de son vivant.
Le Sahara, monnaie d’échange des accords d’Evian
Les explosions atomiques ne sont pas restées à l’écart des négociations qui mettent fin à la guerre d’Algérie. Lors des premières discussions engagées en 1960, la partie française tente d’exclure le Sahara du futur Etat indépendant, espérant continuer à en exploiter les ressources en hydrocarbures et en minerais. Le Gouvernement provisoire de la République algérienne refuse toute atteinte à l’intégrité du territoire, provoquant l’échec de la première conférence d’Evian en 1961. Les accords finalement signés en mars 1962 tranchent par un compromis : l’Algérie recouvre la pleine souveraineté sur le Sahara, mais une clause autorise sur le papier la France à démanteler les structures de ses essais nucléaires jusqu’en 1967, ainsi que son programme spatial militaire depuis la base d’Hammaguir. L’Algérie espérait, en échange, un démantèlement rapide des installations et une décontamination des sites. Un engagement sur lequel comptait la jeune nation, dépourvue des moyens techniques pour le faire elle-même. La France a pourtant poursuivi ses tirs jusqu’en 1966, sous couvert d’opérations de démantèlement, et n’a transféré ses installations vers la Polynésie française qu’à cette date : l’Algérie indépendante aura ainsi subi, sur son propre sol, cinq années supplémentaires d’essais menés par son ancienne puissance coloniale.
Une comparaison qui pèse dans le débat
Après le Sahara, la France a poursuivi son programme nucléaire dans le Pacifique jusqu’en 1996, avec 193 essais supplémentaires à Moruroa et Fangataufa. Là aussi, les contaminations ont longtemps été minimisées avant d’être documentées, notamment autour de l’essai Aldébaran de 1966, dont les retombées sur l’archipel des Gambier furent occultées pendant plus de trente ans. En 2021, le président Emmanuel Macron a reconnu que la France avait une dette envers la Polynésie, ouvrant la voie à une déclassification partielle des archives militaires. Plusieurs centaines de Polynésiens ont depuis été indemnisés au titre de la loi Morin ; les Algériens, eux, attendent toujours. Une asymétrie régulièrement dénoncée par les autorités et les associations de victimes algériennes, qui y voient la marque d’un traitement mémoriel encore hiérarchisé entre anciennes colonies et anciens territoires d’outre-mer.
Le contentieux, toujours vivant
Loin d’être clos, le dossier reste l’un des points de friction récurrents entre Paris et Alger. En décembre 2024, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a affirmé ne pas réclamer de compensation financière, mais la reconnaissance par la France des «crimes» commis, citant explicitement les maladies liées aux essais nucléaires dont souffrent encore, selon lui, les populations du Sud algérien. Un an plus tard, en décembre 2025, le Parlement algérien a voté à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française, qui mentionne explicitement les essais nucléaires parmi les préjudices appelant réparation. Des organisations comme l’ICAN France, prix Nobel de la paix 2017, documentent depuis plusieurs années l’ampleur des déchets radioactifs volontairement enfouis dans le Sahara entre 1960 et 1967. Des volumes que l’Agence française pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) ne comptabilise, à ce jour, dans aucun inventaire officiel. C’est ce passé, loin d’être réglé par le seul écoulement du temps, que le futur film de Rachid Bouchareb vient rouvrir à l’écran. Le débat ne fait que commencer au cœur d’une année présidentielle explosive en France. S. A. H.
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