Culture

Carnet de voyage : Alger, la ville qui porte ses siècles

Par Kamel Benelkadi•14 min de lecture
Brifa
Carnet de voyage : Alger, la ville qui porte ses siècles
Résumé IA

Alger se dévoile comme une cité millénaire stratifiée où la géographie dicte l'urbanisme de la Casbah, conçue pour dompter vents et soleil depuis l'Antiquité.

La Casbah reste un écosystème vivant de 50 000 habitants où artisans et mémoires de la bataille d'Alger coexistent sans muséification.

Les clubs MCA et USMA, nés sous le colonialisme comme résistance politique légale, ont structuré la vie sociale et porté la musique chaâbi.

La basilique Notre-Dame d'Afrique, restaurée par l'État algérien après le séisme de 2003, incarne une coexistence interconfessionnelle face à la Méditerranée.

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El Watan

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Alger ne se contemple pas : elle se ressent, se respire et s’écoute jusqu’au vertige. Loin des clichés d’une carte-postale, la capitale est bâtie sur une stratification millénaire où chaque pierre, chaque ruelle et chaque vague raconte une mémoire, une résistance ou une poésie. De l’étreinte de La Casbah vibrant au rythme mélancolique du chaâbi et de la ferveur populaire des clubs de football, jusqu’au regard bienveillant de Notre-Dame d’Afrique surplombant la Méditerranée, la ville se dévoile par petites touches. Entre la fraîcheur envoûtante des voûtes végétales du Jardin d’essais et la générosité chaleureuse des tables partagées, embarquez pour une escale immersive.

Une ville, on a ce réflexe de la regarder d’en haut comme un simple plan d’architecte. On cherche des lignes bien droites, des quartiers délimités, le résidentiel d’un côté, le commercial de l’autre. En fait, c’est rassurant, c’est lisible, et on a l’illusion de contrôler l’espace. Sauf que le problème avec cette approche purement géométrique, c’est qu’elle vole complètement en éclats dès qu’on se heurte à une véritable épaisseur historique. Une ville ancienne ne se dessine pas, ça s’accumule.
Ça mute, ça digère ses traumatismes et ses conquêtes au fil du temps. Et il n’y a vraiment pas de meilleur exemple de ce phénomène qu’Alger la Blanche. L’objectif de notre escale n’est pas de faire une espèce de simple visite guidée de la carte-postale méditerranéenne, mais de comprendre la mécanique interne d’Alger.
Comment l’architecture, le sport, la religion et même la vie quotidienne s’entremêlent pour créer cette âme unique. On commence par le noyau originel. Avec la fameuse citadelle de Dar Sultan qui date du XVIe siècle, mais la stratification en fait est beaucoup plus ancienne. Ce promontoire rocheux, c’était d’abord un port carthaginois, puis une implantation berbère. Et même romain sous le nom d’Icosium.
C’est une accumulation de civilisations, et la géographie même de ce lieu est fascinante.
Au lieu de voir La Casbah comme urbaine d’avant l’heure, les ruelles ne sont pas tortueuses juste par manque d’organisation, elles sont littéralement conçues pour casser les vents marins violents l’hiver et créer des espèces de couloirs d’ombre constants en été. La ville s’est complètement moulée sur la pente. Et cette contrainte dicte encore le quotidien aujourd’hui. Les véhicules motorisés ne peuvent tout simplement pas survivre dans ce labyrinthe. Du coup, le ramassage des ordures se fait encore à dos d’âne, le «camion poubelle traditionnel».
C’est souvent perçu de l’extérieur comme un archaïsme, alors que c’est l’adaptation ultime à l’environnement. C’est l’environnement qui gagne.
L’approvisionnement s’est fait depuis un réseau de fontaines publiques historiques. Et d’ailleurs certaines fonctionnent toujours. Et c’est en observant ces monuments qu’on réalise le niveau de collision culturelle d’Alger. La mosquée Katchaoua est un raffinement architectural. Le bâtiment actuel est un mélange presque chaotique de styles mauresque, turc et byzantin. Un vrai patchwork. Mais il y a plus troublant encore. Djamaa El Jidid (Mosquée de la Pêcherie), construite vers 1660 avec son anomalie incroyable. Vu du ciel, il a la forme d’une croix latine.

Les pierres racontent les conquêtes

L’histoire populaire veut que l’architecte, qui était un captif chrétien, ait secrètement imposé ce plan. Et le pire, c’est que pendant la période coloniale, on a encastré une horloge monumentale directement sur son minaret. Un sacré symbole de pouvoir. Ajouter une horloge européenne sur un minaret maghrébin du XVIIe siècle, ce n’est pas juste pour l’esthétique ou pour donner l’heure, c’était une manière pour l’administration de l’époque d’imposer son propre rythme, son découpage du temps à l’espace public local. Une démonstration de force en somme.
Sa blanche silhouette continue à s’ériger, et aux soirs des grandes fêtes publiques, les Algérois ont encore la joie de la revoir éblouissante sous sa féerique parure lumineuse. Une stratification de domination qu’on retrouve d’ailleurs dans l’architecture palatiale, comme le palais Mustapha Bacha. Ses murs sont recouverts de plus de 500 000 carreaux de faïence. Mais d’où vient une quantité pareille à cette époque ? C’est là qu’on comprend l’envergure internationale d’Alger.
Ces carreaux ne venaient pas seulement d’ateliers locaux, ils étaient importés de Delft au Pays-Bas, d’Italie, d’Espagne. Ce palais prouve qu’Alger n’était pas une forteresse isolée, mais vraiment l’un des nœuds commerciaux les plus puissants de la Méditerranée. Avec son statut Unesco, ses palais restaurés, ses fontaines anciennes,
La Casbah n’est-elle pas devenue aujourd’hui un immense musée à ciel ouvert, une sorte de vitrine stérile pour les touristes ? Et bien non. La Casbah reste un écosystème d’une densité étouffante. Il y a environ 50 000 habitants qui y vivent.
C’est énorme pour la surface. Il n’y a pas de cordon de velours. C’est une ruche économique, avec des artisans, des dinandiers qui martèlent le cuivre et des céramistes. Et surtout, c’est un lieu saturé de mémoires récentes particulièrement celle de la bataille d’Alger. Ces ruelles ont été le théâtre tactique et réel de cette bataille. Les murs portent les traces de l’histoire contemporaine. Elle a pris racine sur les terrains de sport, les terrains de football précisément.
Si l’on relit ça à une vision plus globale de l’époque coloniale, c’est d’une logique implacable. En gros, la loi de 1901 sur les associations était utilisée pour réprimer drastiquement toute tentative de rassemblement politique de la population musulmane. Donc, impossible de se réunir sans risquer la prison. Alors comment faire pour réunir des milliers de jeunes hommes toutes les semaines en toute légalité ? A travers la fondation d’un club de foot.
Le célébrissime MCA en est le parfait exemple. Sa création en 1921 n’a rien d’un hasard calendaire : le jour du Mawlid ennabawi (naissance du prophète). Adopter cette date et choisir les couleurs vert et rouge, c’était vraiment brandir une déclaration d’exil. L’USMA en noir et rouge, c’était l’équivalent de porter un manifeste politique sur ses épaules. Et cette ferveur débordait largement des stades. Toute La Casbah était structurée autour de ces clubs. Les cafés par exemple faisaient office de vrais parlements populaires. Le fameux café Malakoff, le fief du MCA où se produisait la légende de la musique chaâbi El Hadj Mahamed El Anka. Sa voix semble conserver quelque chose de la ville ancienne : un mélange de mélancolie et d’élégance, de gravité et de chaleur.
Et juste en face, ou presque, il y avait le Café des sports pour les supporters de l’USMA. Aujourd’hui abandonné, ce lieu mérite d’être restauré et classé monument historique par les autorités compétentes. Il faut écouter Alger pour la comprendre. Le chaâbi n’est pas seulement une musique. Il est une manière de raconter la ville. Une musique de l’amour, de l’exil, de la nostalgie, de la vie quotidienne, des quartiers et des émotions populaires.
Le chaâbi s’écoute encore dans les mariages, les soirées de Ramadhan ou les fêtes de famille. Et s’il y a une chanson qui l’a fait connaître bien au-delà de l’Algérie, c’est Ya Rayah de Dahmane El Harrachi ou s’entremêlent l’exil, la nostalgie et l’attachement au pays. Un refrain est pleine de sagesse : «Tu as beau voyager et courir, tu finiras toujours par revenir».

Notre Dame d’Afrique, le balcon de lumière

La basilique Notre dame d’Afrique a fêté ses 150 ans en 2022, est littéralement choyée par les habitants. L’Etat algérien a financé une grande partie de sa restauration après le terrible séisme de 2003. Ce qui est fascinant ici, c’est qu’il faut d’abord déconstruire le mythe de la forteresse religieuse. La basilique n’a pas été construite là pour dominer la ville avec arrogance, d’ailleurs, il y a des points bien plus hauts à Alger. Elle a été érigée là parce qu’il y avait déjà une modeste chapelle de pèlerinage. Et ensuite, le vrai pont culturel, c’est la Vierge Marie. «Mariam». Dans l’Islam, elle est une figure de pureté extrêmement vénérée. C’est d’ailleurs la seule femme mentionnée par son prénom dans le Coran.
Ce respect théologique a permis à la population locale de s’approprier le lieu. Et c’est une appropriation qui va loin. Les Algérois l’appellent familièrement «lala Mériem». Et il y a cette fameuse inscription gravée derrière l’hôtel qui dit «Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans», inscrite en français, en arabe et en berbère. C’est unique au monde. Et le syncrétisme va jusque dans l’art lui-même. La statue en bronze de la Vierge, qui est une copie d’une œuvre de Bouchardon, elle ne porte pas un drapé romain, elle est vêtue d’un vêtement traditionnel algérien : le medjboud en velours bleu, lourdement brodé de fil d’or, confectionné par un maître artisan de Tlemcen, Monsieur Sekkal. C’est littéralement l’artisanat maghrébin musulman qui habille la figure catholique. C’est d’une poésie visuelle incroyable.
Et ça a continué. En 1993, lors de la restauration des fresques dirigées par l’artiste mexicain Salvador Lira, ils ont ajouté un détail sur la table du Christ et parmi la nourriture, ils ont peint une galette de pain traditionnelle algérien.
C’est l’ancrage définitif de ce lieu dans le terroir local. Aujourd’hui, cette philosophie d’y vivre ensemble est portée par le recteur actuel, le père José Maria Cantal-Rivas. Il ne fait pas de grands discours théoriques, il mise sur des actions concrètes. L’esplanade de la basilique est régulièrement nettoyée lors d’opérations écologiques menées par des bénévoles algériens musulmans. C’est un patrimoine commun qui dépasse le dogme. Un vrai symbole de paix. Et l’importance de ce lieu est telle que la basilique a abrité un événement majeur.
La visite historique du pape Léon XIV le 14 avril 2026. C’est un sacré symbole pour la ville. Le regard embrasse d’un seul coup d’œil le dédale vivant de Bab El Oued jusqu’aux falaises littorales de Bologhine, où le bleu profond de la mer rencontre l’écume des vagues. Faisant face au large comme pour veiller sur les marins et les riverains, l’imposant édifice de pierre claire dresse ses clochers dans le ciel algérois, offrant un contraste saisissant entre la quiétude des hauteurs de Bouzaréah et l’animation populaire des quartiers qui s’étendent à ses pieds.

Flâner au Jardin d’essais d’El Hamma

Alors qu’est-ce que tout cela signifie au fond pour l’urbanisme d’Alger ? On sort de la densité étouffante de La Casbah, de l’intimité de la basilique. Alger a aussi besoin de respirer. La topographie dicte la nécessité de s’aérer. On le voit à travers la monumentalité de certains espaces. La Grande-Poste, par exemple, achevée en 1913. C’est le cœur d’Alger et le point de départ recommandé pour une balade vers le front de mer ou La Casbah. Un chef-d’œuvre. Un mélange parfait d’architecture mauresque et d’art nouveau européen. C’est le bâtiment qui structure tout le centre-ville.
C’est massif. C’est une affirmation de puissance visuelle pour la nation post-indépendance. Mais la respiration de la ville, c’est aussi ses poumons verts.
Le contraste entre le béton et la nature. Le Jardin d’essais du Hamma avec ses 32 hectares en pleine ville. Créé en 1832 avec plus de 3000 espèces végétales. Les allées de ficus géant avec ses racines aériennes, c’est spectaculaire. Il faut s’y abandonner comme on plonge dans une peinture vivante, où le temps suspend son vol sous une cathédrale de verdure spectaculaire. Dès les premiers pas, les visiteurs sont enveloppés par une symphonie de verts émeraude, de jade et d’olive, transpercée par de douces flèches de soleil d’or qui dansent à travers le feuillage. Flâner sous la voûte majestueuse des ficus centenaires aux racines sculpturales, c’est toucher du doigt la magie de la terre, tandis que la grande allée des palmiers s’élance fièrement vers le bleu azur du ciel d’Alger, ouvrant une perspective envoûtante sur la Méditerranée.
Chaque respiration y est empreinte d’une alchimie de parfums envoûtants, mêlant la fraîcheur de la terre humide, la douceur des eucalyptus et l’éclat coloré des fleurs exotiques aux pétales de feu. On ne visite pas le Hamma simplement pour ses paysages, on y vient pour ressentir : le murmure apaisant des fontaines de l’allée française, l’ombre romantique et poétique du jardin anglais, et ce sentiment universel de plénitude qui répare l’esprit.
C’est un sanctuaire vibrant de beauté, une escale émotionnelle inoubliable où la nature offre ce qu’elle a de plus vibrant et de plus généreux. Certains viennent y faire leur footing habituel, traversant les allées baignées de fraîcheur où l’énergie du quotidien s’harmonise avec la sérénité absolue du lieu.
Alger se visite aussi avec le palais. Les plats arrivent.
La rechta avec ses fines nouilles et sa sauce blanche parfumée, le couscous, la chorba, les boureks, les dolmas et les gâteaux. A La Casbah, on mange parfois debout, parfois dans un petit restaurant et parfois chez quelqu’un. On partage le pain mais aussi des conversations qui s’éternisent. Le secret d’Alger ? Elle ne cherche pas à retenir le voyageur. Elle lui laisse simplement une part d’elle-même. Alger s’éloigne du regard, mais elle ne disparait jamais tout à fait. 

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