La France doit payer pour ses crimes en Algérie
Sid Ahmed Hammouche argue que la France doit assumer pleinement son héritage nucléaire en Algérie après qu'Emmanuel Macron a reconnu la colonisation comme crime contre l'humanité.
Entre 1960 et 1966, dix-sept essais nucléaires français dans le Sahara algérien ont fait 30 000 à 40 000 victimes selon Alger, mais la loi Morin de 2010 n'a indemnisé que deux Algériens face aux nombreux dossiers acceptés en Polynésie.
Une proposition de loi sénatoriale de 2026 prévoit d'assouplir les critères d'indemnisation, tandis que le film « Reggane » de Rachid Bouchareb attendu en 2027 ravivera le débat, l'auteur exigeant la déclassification des archives, la remise des cartes d'enfouissement, le financement de la décontamination et une reconnaissance sans discrimination des victimes.
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El Watan
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Par Sid Ahmed Hammouche
Le président français Emmanuel Macron a reconnu que la colonisation française en Algérie est un crime contre l’humanité. Saura-t-il en faire autant pour reconnaître le crime nucléaire et indemniser les victimes algériennes ?
La question n’est pas rhétorique : elle mesure l’écart entre un mot prononcé et une dette encore non soldée. La France aime la leçon. Elle la donne au monde sur les droits de l’homme et le devoir de mémoire. Sur son propre passé colonial, elle a pourtant une dette qu’elle refuse d’honorer jusqu’au bout. Entre 1960 et 1966, la France fait exploser dix-sept bombes nucléaires en terre algérienne : quatre essais atmosphériques à Reggane, treize souterrains à In Ekker, dont le tristement célèbre «Béryl» de 1962, qui contamine gravement soldats et officiels présents, quelques mois à peine après les Accords d’Evian censés clore l’ère coloniale. Le Sahara a essuyé les premiers des 210 tirs français menés jusqu’en 1996 dans le Pacifique. Les autorités algériennes estiment à 30 000, voire 40 000 le nombre de victimes des retombées.
Le bilan officiel français de l’indemnisation des victimes algériennes tient sur les doigts d’une main. Le mécanisme mis en place par Paris révèle là sa vraie nature. La loi Morin de 2010 devait indemniser les malades sur trois critères cumulatifs : le lieu, la date, l’une des 23 pathologies radio-induites reconnues. L’administration a aussitôt ajouté un seuil d’exposition qu’aucune victime, dépourvue du moindre instrument de mesure à l’époque, n’avait les moyens d’établir. Résultat : une cinquantaine de dossiers déposés côté algérien, deux victimes reconnues, quand la Polynésie affiche un nombre de dossiers acceptés sans commune mesure. Sur le terrain même des essais, la ségrégation est plus crue encore : les militaires français de Reggane ont été indemnisés via leurs dossiers archivés et leurs associations de vétérans ; les Algériens exposés aux mêmes retombées, souvent réquisitionnés de force par cette même armée, n’ont eu droit à aucun de ces relais. Ce différentiel n’est pas un hasard administratif : c’est la persistance, jusqu’à aujourd’hui, d’une hiérarchie coloniale dans l’accès au droit. Une proposition de loi, adoptée par le Sénat français en 2026, promet enfin de lever ce verrou. C’est un progrès. Ce n’est pas une réparation, ni encore une loi pleinement appliquée.
Ce dossier ne va pas rester feutré. Le prochain film de Rachid Bouchareb, Reggane, doit sortir en 2027 et rouvrira cette histoire à l’écran en pleine présidentielle française déjà explosive et à un moment où les relations entre Paris et Alger traversent une zone de fortes turbulences. Un tel calendrier ne laissera à personne en France, gouvernement compris, le luxe de l’esquive.
Ce que Paris doit faire, sans faux-fuyants : déclassifier les archives sur les essais du Sahara, remettre à l’Algérie les cartes des sites d’enfouissement, financer la décontamination des zones encore dangereuses à Reggane et In Ekker, simplifier l’indemnisation, sans chicaneries de seuil ni ségrégation entre victimes, et reconnaître la responsabilité systémique de l’Etat français. Un Etat qui a testé dix-sept bombes nucléaires en Algérie, sur un territoire dont il venait de reconnaître l’indépendance, ne peut se contenter d’évoquer une dette abstraite ou esquiver ses crimes. Il doit passer à la caisse : financer la décontamination, indemniser sans obstacle bureaucratique et ouvrir ses archives.
Ce n’est pas de la repentance. C’est du droit, appliqué avec la rigueur que la France exige des autres.
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