La France affaiblie, l’Afrique perdue, l’Europe comme ultime scène

Par Salah Lakoues•14 min de lecture
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La France affaiblie, l’Afrique perdue, l’Europe comme ultime scène
Résumé IA

La France d'Emmanuel Macron accumule les revers après près de dix ans au pouvoir : école stagnante selon l'OCDE, dette publique à 117,5 % du PIB et Assemblée nationale fragmentée sans majorité absolue.

Le recul français au Sahel s'accélère avec le départ militaire du Mali, du Burkina Faso et du Niger, pendant que l'Algérie s'impose comme puissance régionale incontournable grâce à son armée, sa diplomatie et son poids énergétique.

L'Italie et l'Espagne transforment leur interdépendance gazière avec Alger en partenariats stratégiques durables, contrastant avec les crises diplomatiques répétées entre Paris et Alger.

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Le Quotidien d'Oran

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Mais derrière les mots, il faut regarder les résultats. Et le bilan est beaucoup moins glorieux. Une école qui décroche. Une dette publique qui dépasse désormais 117 % du PIB. Une Assemblée nationale fragmentée. Une majorité présidentielle disparue. Une influence française qui s’est considérablement réduite dans une partie du Sahel. Une relation avec l’Algérie dégradée au moment même où Rome et Madrid renforcent leurs liens avec Alger. Et face à cette réalité, une fuite en avant vers la géopolitique européenne, l’Ukraine et le réarmement du continent. Comme si l’on pouvait compenser les faiblesses d’une puissance nationale par l’affirmation permanente de son ambition internationale.

Macron voulait changer la France. La France a surtout changé de problème.

En 2017, Emmanuel Macron arrivait à l’Élysée avec une promesse presque messianique : dépasser les vieux clivages, moderniser l’État, libérer l’économie et remettre la France au cœur du projet européen. Il devait être le président de la transformation. Mais près de dix ans plus tard, l’un des meilleurs moyens de mesurer cette transformation est de regarder l’école.

Les données de l’OCDE sont sans appel sur plusieurs indicateurs : les performances françaises en mathématiques, en lecture et en sciences demeurent proches de la moyenne de l’OCDE, tandis que les inégalités sociales pèsent fortement sur les résultats scolaires. La France a également enregistré une forte baisse des performances en mathématiques entre 2018 et 2022. Bien sûr, Macron n’a pas créé cette crise. Mais voilà précisément le problème : un président qui se voulait celui de la transformation ne peut pas éternellement expliquer que les échecs viennent du passé.

L’école n’est pas une réforme parmi d’autres. Elle est le thermomètre de la puissance future d’un pays. Une nation qui ne sait plus transmettre les savoirs fondamentaux, attirer des enseignants, réduire les fractures scolaires et former suffisamment de scientifiques, d’ingénieurs et de techniciens prépare mécaniquement son déclassement.

On peut multiplier les discours sur l’intelligence artificielle, la réindustrialisation et la souveraineté technologique. Sans école performante, ces mots restent des slogans.

Et pendant ce temps, la dette grimpe

Il y a ensuite la grande contradiction financière. La dette publique française atteignait 3 536 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB au premier trimestre 2026. Ce chiffre devrait être au centre du débat national. Car la dette n’est pas simplement un chiffre comptable. Elle représente une partie de la liberté future d’un pays.

Certes, la pandémie, la crise énergétique et les mesures de soutien ont lourdement pesé sur les finances publiques. Il serait donc absurde d’attribuer mécaniquement chaque euro de dette au macronisme.

Mais après presque dix ans au pouvoir, une question devient incontournable : qu’avons-nous obtenu en échange de cet endettement ? Une révolution éducative ? Une explosion de la productivité ? Une industrie française redevenue dominante en Europe ? Des finances publiques assainies ? Une France économiquement plus forte ? Le bilan est beaucoup plus nuancé que les promesses.

Le problème n’est donc pas seulement que la France soit endettée. Le problème est qu’elle est lourdement endettée sans avoir encore produit la transformation structurelle qui permettrait de rendre cette dette politiquement et économiquement soutenable.

Le macronisme devait dépasser les partis. Il a fabriqué une France ingouvernable.

Il y a ensuite l’échec politique. Macron avait promis de dépasser la vieille opposition entre gauche et droite. Son mouvement avait effectivement réussi l’exploit de pulvériser les anciens équilibres. Mais la victoire du macronisme contenait déjà sa propre fragilité : en détruisant les anciennes structures sans créer une nouvelle culture politique durable, il a contribué à installer une recomposition permanente.

Aujourd’hui, l’Assemblée nationale est fragmentée. La majorité absolue a disparu. Les gouvernements doivent négocier, chercher des compromis ou utiliser les mécanismes institutionnels de la Ve République pour survivre. Le président qui devait libérer la France de l’immobilisme est devenu le président d’une France politiquement bloquée.

Voilà l’une des ironies de la décennie. Et puis vint l’Afrique

Mais c’est à l’extérieur que le bilan devient encore plus cruel. Pendant des décennies, la France avait construit en Afrique un système d’influence exceptionnel. Bases militaires, coopération, diplomatie, entreprises, réseaux politiques, francophonie : tout concourait à maintenir Paris au centre de plusieurs espaces africains. Cette architecture était déjà contestée avant Macron. Mais sous sa présidence, le recul français s’est accéléré dans le Sahel. Mali, Burkina Faso, Niger. La présence militaire française a reculé, les gouvernements ont revendiqué davantage de souveraineté et de nouveaux partenaires sont apparus.

Il ne faut pas raconter cette histoire comme si Paris avait été chassé d’Afrique par une seule puissance étrangère. Ce serait trop simple. La réalité est plus embarrassante : L’Afrique ne correspondait plus aux aspirations d’une nouvelle génération politique et sociale.

Le problème n’est donc pas seulement militaire. Il est politique. La France n’a pas seulement perdu des bases. Elle a perdu une partie de sa capacité à fixer l’agenda. Et pendant que Paris reculait, Alger avançait.

C’est ici que l’Algérie entre dans cette histoire. Car le recul français en Afrique ne se produit pas dans un vide géopolitique. Il ouvre des espaces. Et l’Algérie est l’une des puissances qui peut naturellement les occuper.

Alger dispose d’un avantage que peu d’autres puissances possèdent : elle connaît le Sahel, partage des frontières avec plusieurs pays de la région, possède une armée importante, une diplomatie historique et une capacité énergétique considérable. L’Algérie n’est pas une puissance mondiale. Mais elle est devenue une puissance régionale incontournable. Et son poids énergétique lui donne un levier supplémentaire. C’est précisément là que la politique française envers Alger apparaît comme une erreur stratégique.

La France s’éloigne d’Alger, Rome se rapproche

Pendant que Paris accumule les crises diplomatiques avec l’Algérie, l’Italie construit une relation de plus en plus stratégique avec elle. Gaz, Sonatrach, Eni, Investissements, Transition énergétique, Industrie, Méditerranée. L’Italie ne se contente plus d’acheter du gaz algérien. Elle cherche à transformer l’interdépendance énergétique en partenariat stratégique. Et Rome a compris quelque chose que Paris semble parfois oublier : en Méditerranée, la géographie est plus forte que les idéologies. L’Algérie est là. L’Italie est là. L’Europe a besoin d’énergie. Les intérêts finissent donc par imposer leur logique.

Madrid revient également vers Alger. Le cas espagnol est encore plus spectaculaire. Après la crise diplomatique de 2022, Madrid avait pris une décision stratégique qui avait provoqué une réaction extrêmement dure d’Alger.

Mais l’Espagne a fini par revenir vers la réalité géographique et énergétique. L’Algérie est à quelques centaines de kilomètres. Le gaz algérien alimente le marché espagnol. La Méditerranée impose ses contraintes. Et Madrid a compris qu’une relation stable avec Alger était dans son intérêt.

Pendant que Paris se querelle avec Alger, Madrid et Rome cherchent à consolider leurs relations avec elle. Voilà une image qui devrait faire réfléchir les stratèges français.

Macron n’a pas «donné» l’Algérie à l’Italie et à l’Espagne

Il faut évidemment être honnête. L’Algérie n’appartient à personne. Elle ne remplace pas un partenaire par un autre. Elle diversifie. C’est même probablement l’une des caractéristiques majeures de la diplomatie algérienne contemporaine. Alger veut éviter de dépendre d’une seule puissance.

Elle développe ses relations avec la Chine, la Russie, la Turquie, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne et d’autres partenaires. Mais une chose est certaine : la France n’est plus le passage obligé entre l’Algérie et l’Europe. Et cela constitue une rupture historique.

Alors Macron se tourne vers l’Europe

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’omniprésence de l’Ukraine dans le discours présidentiel. L’Ukraine offre à Emmanuel Macron quelque chose que la politique intérieure française lui offre de moins en moins : un espace pour exercer son leadership. Sur le terrain intérieur, il doit gérer la dette, l’école, le déficit, les retraites, le pouvoir d’achat et une Assemblée fragmentée. Sur la scène européenne, il peut parler de réarmement. De souveraineté. D’autonomie stratégique. De défense européenne. De sécurité du continent. De soutien à l’Ukraine. De rôle de l’Europe dans le nouvel ordre mondial. La scène change. Le discours aussi. Et le président français retrouve une stature de dirigeant européen.

Mais cette stratégie comporte un risque. Peut-on diriger l’Europe quand on peine à diriger la France ? C’est la question que personne ne veut poser trop brutalement. Un leadership européen crédible suppose une puissance nationale solide. Il faut une économie compétitive. Une industrie forte. Une école performante. Des finances soutenables. Une capacité militaire. Une diplomatie respectée. Des alliances solides. Or, lorsque plusieurs de ces éléments sont fragilisés, le leadership ne peut pas reposer uniquement sur la parole présidentielle. On ne devient pas une puissance européenne simplement parce que l’on prononce davantage de discours sur la puissance. Et l’Europe n’est pas la France. Macron peut proposer. Il peut convaincre. Il peut réunir. Il peut impulser. Mais il ne peut pas commander seul aux 27.

L’Ukraine : grand projet européen ou dernière bataille politique ?

C’est ici que l’histoire devient intéressante. L’Ukraine peut réellement constituer le grand dossier stratégique de la fin du macronisme. Si Macron parvient à contribuer à une véritable autonomie stratégique européenne, à renforcer l’industrie de défense, à maintenir l’unité européenne et à construire une architecture de sécurité durable, son bilan pourra être relu différemment. Il pourra alors défendre une idée simple : il n’a pas seulement gouverné la France ; il a préparé l’Europe au monde qui vient. Mais l’échec produirait l’effet inverse. Il donnerait l’impression d’un président qui, confronté à l’épuisement de son capital politique intérieur et au recul de l’influence française en Afrique et en Méditerranée, aurait trouvé dans la géopolitique européenne une nouvelle scène pour continuer à incarner la puissance.

C’est toute la différence entre leadership et posture de leadership. Le paradoxe de la décennie Macron, voilà finalement le paradoxe.

Macron voulait rendre la France plus forte pour rendre l’Europe plus forte. Mais après presque dix ans, la France reste confrontée à une dette gigantesque, à une crise éducative profonde, à une fragmentation politique et à une perte d’influence dans une partie de son ancien pré carré africain. Dans le même temps, l’Algérie — que Paris aurait pu choisir de considérer comme un partenaire stratégique majeur — diversifie ses alliances et renforce ses relations avec Rome et Madrid. L’Italie transforme le gaz algérien en partenariat stratégique. L’Espagne revient vers Alger. Et l’Algérie renforce simultanément son rôle énergétique en Méditerranée et son poids diplomatique en Afrique.

Pendant que Paris regarde vers l’Est et l’Ukraine, Alger regarde dans toutes les directions. C’est peut- être là que réside la différence fondamentale entre les deux stratégies. Paris cherche un leadership. Alger cherche des marges de manœuvre. Paris parle d’autonomie stratégique. Alger pratique la diversification stratégique. Paris cherche à entraîner l’Europe. Alger cherche à ne dépendre de personne.

Le véritable bilan ne se mesure pas au nombre de sommets

Une présidence ne se juge pas au nombre de sommets internationaux, aux photographies avec les dirigeants étrangers ou à la longueur des discours sur le nouvel ordre mondial. Elle se juge à la puissance réelle laissée derrière elle. Une école qui forme mieux. Une économie qui produit davantage. Une industrie qui exporte. Une dette maîtrisée. Une société qui retrouve confiance. Une diplomatie qui conserve ses alliés. Une influence qui progresse au lieu de reculer. C’est à cette aune que la décennie Macron devra être jugée. Et le paradoxe restera probablement l’un des plus grands de la Ve République : Un président qui voulait rendre la France incontournable en Europe aura peut-être surtout réussi à rendre l’Europe indispensable à la recherche d’un nouveau souffle français. L’Ukraine peut encore changer cette histoire.

Mais elle ne pourra jamais effacer les réalités françaises. Car on ne reconstruit pas une puissance par les discours. On la reconstruit par l’école, l’industrie, les finances publiques, l’innovation, l’énergie, l’armée et la confiance de son peuple. Et c’est peut-être là que se trouve la véritable question de l’après- Macron : La France veut-elle redevenir une puissance qui entraîne l’Europe, ou une puissance qui cherche dans l’Europe le moyen de compenser ce qu’elle a perdu chez elle, en Afrique et dans sa propre Méditerranée ? 

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