Quand la souveraineté algérienne dérange

Par Mustapha Aggoun•10 min de lecture
Brifa
Quand la souveraineté algérienne dérange
Résumé IA

L'Algérie fait face à une pression géopolitique accrue parce qu'elle défend une souveraineté conquise historiquement et refuse toute tutelle extérieure, notamment face aux stratégies d'influence des Émirats arabes unis dans la région.

La critique légitime du pouvoir ne doit pas basculer dans la dévalorisation nationale ni la recherche de validation auprès de capitales étrangères, au risque de reproduire les schémas coloniaux analysés par Frantz Fanon.

La véritable souveraineté consiste à distinguer le compromis nécessaire du renoncement fatal, et à construire toute alternative politique depuis le terrain national plutôt que depuis l'exil médiatique.

L'histoire et la mémoire collective rappellent que l'Algérie appartient à son peuple seul, et que l'affaiblir pour prouver qu'on avait raison constitue une trahison envers les générations futures.

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Le Quotidien d'Oran

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Sans être politologue, analyste ou chauvin aveugle, il suffit d’observer ce qui se joue autour de l’Algérie pour comprendre qu’elle est redevenue un sujet géopolitique. Elle est observée, courtisée, contestée et parfois combattue avec une intensité qui dépasse largement les désaccords ordinaires entre États. Pourquoi ? Parce qu’elle entend désormais agir selon ses propres intérêts, ses propres constantes et sa propre lecture du monde.      

Ce n’est pas une rupture avec son histoire. C’est au contraire l’un des fils rouges de l’Algérie depuis 1962.

L’Algérie sait ce que signifie la souveraineté. Elle ne l’a pas reçue comme un cadeau diplomatique. Elle l’a conquise au prix du sang et du sacrifice de générations entières. Cette mémoire explique pourquoi le peuple algérien demeure particulièrement sensible à tout ce qui peut apparaître comme une tentative de tutelle, de pression ou d’ingérence. L’Algérie a ses faiblesses. Elle connaît ses contradictions. Aucun peuple sérieux ne devrait les nier. Mais elle possède aussi une mémoire collective qui lui rappelle une chose essentielle : un peuple qui abandonne sa capacité à décider de son propre destin finit toujours par payer très cher son renoncement.

Il suffit de regarder le Sahel, la Libye, les relations avec les puissances européennes ou encore les enjeux énergétiques pour comprendre que la souveraineté n’est jamais une abstraction. Elle se mesure dans les choix concrets, dans les refus comme dans les compromis, dans la capacité à défendre ses intérêts lorsque les rapports de force deviennent défavorables.

C’est précisément dans cet environnement que certaines puissances régionales ont développé une politique d’influence fondée sur les alliances, les investissements, les relais politiques et les recompositions régionales.

Les Émirats arabes unis en offrent un exemple particulièrement visible. Leur stratégie extérieure repose largement sur la recherche de positions d’influence et sur des alliances multiples, parfois au prix de compromis qui peuvent contribuer à accentuer les divisions plutôt qu’à les réduire. Pour l’Algérie, cette conception des rapports régionaux ne peut être regardée avec indifférence lorsqu’elle touche à son environnement stratégique, à ses voisins ou à l’équilibre du Maghreb et du Sahel. Il ne s’agit pas de voir derrière chaque événement la main d’une puissance étrangère. Il ne s’agit pas non plus de sombrer dans la paranoïa. Mais il serait tout aussi naïf de croire que les États agissent sans intérêts, sans stratégies et sans réseaux d’influence. Les méthodes ont changé. Ils ne débarquent plus en uniforme. Ils agissent autrement : ils influencent, surveillent, négocient, utilisent les relais médiatiques et numériques, construisent des récits et savent parfois exploiter les éventuelles fractures existantes.

La puissance contemporaine ne se manifeste plus seulement par la force militaire. Elle passe aussi par l’information, l’économie, la technologie, les réseaux et la capacité à imposer un récit. Chaque difficulté intérieure ne devrait pourtant pas devenir une preuve de l’effondrement national. Chaque crise n’est pas la démonstration que l’État serait condamné.

Une nation peut connaître des tensions, des erreurs et des échecs sans cesser d’exister comme sujet souverain.

C’est ici que la question des compromis devient essentielle. Dialoguer avec une puissance n’implique pas de lui abandonner ses intérêts. La véritable souveraineté consiste précisément à savoir jusqu’où l’on peut aller dans le compromis sans franchir la limite au-delà de laquelle le compromis devient renoncement.

C’est cette limite que l’Algérie entend préserver. Une souveraineté perdue est infiniment plus difficile à récupérer. C’est aussi à partir de là qu’il faut regarder avec lucidité certains discours de prétendus opposants. Ils disent dénoncer le pouvoir. Ils disent vouloir une autre Algérie. La critique du gouvernement est légitime. L’opposition est nécessaire à la vie d’une nation. La démocratie suppose le débat, la contradiction et même le désaccord . Mais pourquoi cette autre Algérie doit-elle si souvent être décrite à travers les mots du mépris ? Pourquoi certains discours donnent-ils systématiquement de leur propre pays l’image d’un État irrécupérable, monstrueux, arriéré ou condamné ? Pourquoi certains semblent-ils attendre de Paris, Londres, Washington ou d’autres capitales une validation qu’ils ne cherchent plus à obtenir auprès de leur propre peuple ?

On peut vouloir changer le gouvernement sans vouloir affaiblir son pays. On peut combattre un régime sans mépriser son peuple. On peut réclamer une autre République sans transformer l’Algérie elle-même en objet de dénigrement permanent. La critique politique ne devrait jamais devenir une entreprise de dévalorisation nationale.

L’histoire algérienne devrait pourtant nous rendre prudents. Frantz Fanon avait montré que la domination coloniale ne disparaissait pas nécessairement avec le départ du colonisateur. Elle pouvait survivre dans les représentations, dans les complexes et dans cette attente persistante d’une reconnaissance venue de l’ancien dominant. Cette blessure est plus profonde que la politique. Elle touche à la dignité. À quel moment l’opposant devient-il le commentateur de son propre pays pour le compte du regard extérieur ? À quel moment la critique cesse-t-elle d’être une exigence politique pour devenir une entreprise de dépréciation nationale ?

À quel moment celui qui prétend libérer son peuple finit-il par parler de ce peuple avec le mépris de ceux qui l’ont longtemps considéré comme incapable de se gouverner lui-même ?

Il ne suffit pas de prononcer le mot démocratie pour être démocrate. Il ne suffit pas de parler de liberté pour être libre. Il ne suffit pas de brandir le mot peuple pour parler en son nom. Le peuple algérien n’appartient à personne. Il appartient à lui-même. Ceux qui veulent une autre République doivent construire leur légitimité parmi les Algériens. C’est beaucoup plus difficile que de s’installer derrière un écran depuis l’étranger et de distribuer des certificats de patriotisme à ceux qui vivent au pays. C’est aussi beaucoup plus honnête . Il est beaucoup plus difficile de rester au milieu des siens, de partager leurs difficultés, de regarder leurs enfants dans les yeux et d’assumer devant eux les conséquences de ses choix. Lorsqu’une puissance étrangère cherche à affaiblir l’Algérie, la réponse ne devrait plus être dictée par les appartenances partisanes. Parce qu’à cet instant, ce n’est plus seulement le gouvernement qui est en cause. C’est le pays. Lorsque le pays est visé, il faut savoir distinguer la colère légitime contre ceux qui gouvernent de la responsabilité historique envers ceux qui viendront après nous. La patrie, elle, demeure. Ceux qui ont donné leur vie pour que le drapeau algérien flotte sur cette terre ne nous ont pas laissé un pays pour que nous allions demander à d’autres comment l’aimer.

Ils ne nous ont pas laissé une souveraineté pour que nous la négociions contre quelques invitations dans des studios étrangers. Ils ne nous ont pas laissé une histoire pour que nous en ayons honte. Ils nous ont laissé une responsabilité. Nous pouvons vouloir une autre Algérie. Nous pouvons vouloir la transformer profondément. Il faut avoir suffisamment d’amour pour cette terre pour ne jamais souhaiter qu’elle devienne plus faible afin de démontrer que l’on avait raison.

L’Algérie n’est pas un régime. Elle n’est pas un président. Elle n’est pas un parti. L’Algérie est une terre.

Elle est la mémoire de ceux qui sont tombés avant de connaître la liberté qu’ils espéraient. Elle est le souvenir de familles qui ont payé le prix de l’indépendance. Elle est la transmission d’une histoire que nul gouvernement ne peut posséder et qu’aucune puissance étrangère ne peut réécrire à notre place. L’Algérie est ce pays qui, depuis 2020, a montré au monde un autre visage . Un visage longtemps réduit ou déformé par les récits extérieurs. Depuis 2020, l’Algérie a rappelé qu’elle était là. Qu’elle savait s’imposer . Qu’elle pouvait se mobiliser. Qu’elle pouvait débattre. Qu’elle pouvait contester. Mais surtout qu’elle entendait demeurer l’acteur de son propre destin.

Ce changement de regard est essentiel. Car derrière les querelles politiques, derrière les oppositions et les affrontements de courants, il demeure quelque chose de plus grand : un peuple, une terre, une mémoire et un destin commun. Lorsque la souveraineté algérienne est en jeu, les ambitions personnelles devraient s’effacer devant cette évidence. Nous pouvons être en désaccord sur presque tout. Mais nous ne devrions jamais être en désaccord sur le droit de l’Algérie à décider pour elle-même.

L’Algérie n’a pas à demander la permission d’exister. Elle n’a pas à demander la permission de choisir ses alliances. Elle n’a pas à demander la permission de défendre ses frontières, ses intérêts et sa vision du monde. Ni à Paris. Ni à Abou Dhabi. Ni à Washington. Ni ailleurs. Elle est libre de discuter avec tous. Mais elle n’a de comptes à rendre qu’à son peuple.

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