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Bassam Laredj, analyste : « La rupture entre Alger et Abu-Dhabi est l’aboutissement d’une dégradation progressive des relations »

Par Yacine Farah•6 min de lecture
Brifa
Bassam Laredj, analyste : « La rupture entre Alger et Abu-Dhabi est l’aboutissement d’une dégradation progressive des relations »
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L'Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, aboutissement d'une dégradation progressive due à des divergences sur la Libye, le Sahel, le Sahara occidental et le rapprochement émirato-maroco-israélien.

Selon l'analyste Bassam Laredj, cette rupture révèle une compétition d'influence au Maghreb et au Sahel où les deux pays risquent des pertes économiques et diplomatiques significatives.

Les Émirats devraient répondre graduellement en renforçant leurs partenariats avec le Maroc et le maréchal Haftar, mais la crise devrait rester bilatérale, l'Algérie conservant de bonnes relations avec le Qatar et Oman.

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La décision d’Alger de rompre avec les Émirats arabes unis marque un tournant dans les relations entre les deux pays. Longtemps marquées par une certaine prudence diplomatique, ces relations se sont progressivement détériorées sous l’effet de divergences de plus en plus profondes sur les grands dossiers régionaux : la Libye, le Sahel, le Sahara occidental, mais aussi le rapprochement stratégique entre Abou Dhabi, Rabat et Tel-Aviv.

Au-delà de la rupture bilatérale, cette crise révèle, selon Bassam Laradj, analyste géopolitique et président du Cabinet de conseil Amane Risk consulting, une compétition plus large pour l’influence au Maghreb et en Afrique. Selon lui, elle pose également la question des conséquences économiques, diplomatiques et sécuritaires de cette décision, aussi bien pour Alger que pour Abou Dhabi. Entretien…

El Watan : Pourquoi Alger a-t-elle décidé de rompre avec les Émirats maintenant ? Quelles sont les principales raisons selon vous ?

Bassam Laredj : La rupture entre l’Algérie et les Émirats arabes unis n’est pas véritablement une surprise. Elle apparaît comme l’aboutissement d’une dégradation progressive des relations entre Alger et Abou Dhabi, marquée par l’accumulation de plusieurs divergences politiques et stratégiques. Le président Tebboune avait d’ailleurs laissé entendre à plusieurs reprises que les relations étaient devenues particulièrement difficiles, tout en expliquant que l’Algérie avait jusqu’ici évité la rupture afin de ne pas accentuer les divisions au sein du monde arabe.

Cette rupture cache-t-elle une rivalité plus large pour l’influence au Maghreb et au Sahel Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. Alger reproche notamment aux Émirats leur activisme dans des espaces considérés comme stratégiques pour la sécurité algérienne, en particulier en Libye et au Sahel. Le soutien d’Abou Dhabi au maréchal Khalifa Haftar est perçu avec inquiétude par Alger. À cela s’ajoute le rapprochement stratégique entre les Émirats et le Maroc, dans un contexte de profondes tensions entre Alger et Rabat. La position émiratie sur le Sahara occidental, notamment l’ouverture d’un consulat à Laâyoune, a également été très mal accueillie par l’Algérie.

Quelle place la question israélienne occupe-t-elle dans cette crise entre Alger et Abou Dhabi ?

La question israélienne constitue un autre facteur de divergence. Les Émirats ont normalisé leurs relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham en 2020, alors que l’Algérie demeure fermement opposée à la normalisation tant qu’une solution à deux États n’est pas établie. Pour Alger, l’enjeu dépasse toutefois la seule question palestinienne : le rapprochement entre Israël, le Maroc et les Émirats est désormais perçu comme un élément de son environnement sécuritaire immédiat. La coopération sécuritaire et militaire entre Rabat et Tel-Aviv renforce cette inquiétude.

La crise doit également être analysée sous l’angle d’une compétition plus large pour l’influence au Maghreb et au Sahel. L’Algérie considère le Sahel comme une profondeur stratégique directement liée à sa sécurité nationale, tandis que les Émirats ont considérablement renforcé leur présence économique, politique et diplomatique en Afrique. Les intérêts des deux pays se retrouvent ainsi en concurrence dans plusieurs dossiers, notamment en Libye, au Sahel et indirectement à travers leurs relations respectives avec le Maroc.

Il serait néanmoins excessif de parler d’une confrontation directe. Il s’agit davantage d’une compétition d’influence entre deux puissances qui disposent d’instruments et d’objectifs différents. L’Algérie agit principalement comme une puissance régionale soucieuse de la stabilité de son voisinage, tandis que les Émirats développent une stratégie de projection beaucoup plus large, allant du Moyen-Orient à l’Afrique.

Qui a le plus à perdre dans cette rupture ? Et pourquoi ?

Sur le plan des conséquences, il est difficile de désigner immédiatement un gagnant ou un perdant. L’Algérie pourrait subir des répercussions économiques, notamment sur les investissements, les échanges et certains projets impliquant les Émirats. Mais Abou Dhabi a également beaucoup à perdre : l’Algérie représente une puissance économique, énergétique, diplomatique et militaire majeure en Afrique du Nord, ainsi qu’un acteur incontournable dans la région du Sahel.

La principale inquiétude pour Alger serait que la rupture renforce l’alignement entre les Émirats et le Maroc dans les espaces où l’Algérie cherche à préserver son influence. Pour Abou Dhabi, le risque serait de voir Alger mobiliser davantage son poids diplomatique, sécuritaire et économique en Afrique afin de limiter certaines initiatives émiraties.

Comment les Émirats vont réagir à la décision d’Alger ?

Enfin, une réaction des Émirats paraît probable. Elle pourrait prendre la forme d’une réponse diplomatique réciproque, d’un réexamen de certains investissements ou projets économiques, mais également d’un renforcement des partenariats avec le Maroc, Khalifa Haftar en Libye et certains acteurs du Sahel.

Le scénario le plus probable est donc celui d’une réponse graduée et d’une compétition géopolitique plus assumée. Toutefois, cette crise devrait rester principalement bilatérale. Il est peu probable qu’elle entraîne automatiquement les autres monarchies du Golfe dans une confrontation avec Alger, d’autant que l’Algérie entretient de bonnes relations avec plusieurs d’entre elles, notamment le Qatar et le Sultanat d’Oman.

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