100 % Mabrouk : La France en boucle radicale fermée

La chaîne BFMTV a confié à Sonia Mabrouk, née en Tunisie et naturalisée française, une émission quotidienne en grande écoute intitulée «100 % Mabrouk» où défilent principalement des voix de l'extrême droite.
Son parcours, de Jeune Afrique à CNews en passant par Public Sénat, illustre une bascule d'un journalisme d'entretien vers une ligne idéologique au service de la droite radicale.
Mabrouk prône l'assimilation comme seul modèle d'intégration tout en incarnant elle-même une trajectoire migratoire hybride, priant «musulmane le matin, chrétienne le soir».
Cette posture lui confère, comme à Kamel Daoud ou Boualem Sansal, une valeur stratégique : rendre audible un discours sur l'islam et l'immigration sans encourir l'accusation de racisme, légitimant ainsi le vote RN auprès d'une partie de l'électorat.
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El Watan
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Arrivée fin août sur BFMTV avec «100 % Mabrouk», Sonia Mabrouk s’est imposée comme l’une des voix les plus écoutées et les plus disputées du paysage audiovisuel français. Son ascension raconte, mieux qu’aucune autre trajectoire, comment les thèmes de la droite radicale ont fini par occuper l’intégralité de l’antenne, à quelques mois d’une présidentielle française où le voile, l’immigration et le déclin identitaire tiennent lieu de programme.
Décryptage.
Par Sid Ahmed Hammouche
Il faut commencer par le mot lui-même, parce qu’il porte à lui seul tout le paradoxe français. «Mabrouk», en arabe, ce n’est pas un patronyme anodin: c’est une formule de joie, celle qu’on adresse à un mariage, à une naissance, à une réussite… et à une victoire à la présidentielle. «Mabrouk», félicitations, bravo, ce mot, on le crie, on ne le murmure pas. Et voilà que cette expression arabe de bénédiction devient, sur BFMTV, un titre pour une émission politique, «100 % Mabrouk», déclinée du dimanche au jeudi de 18 h 45 à 21 h, pour habiller un programme où défilent, au micro de Sonia Mabrouk, dès la première semaine, l’extrême droite: une entrepreneure épinglée pour des propos jugés misogynes et racistes, une ex-chroniqueuse de CNews écartée pour dérapage islamophobe, et un rendez-vous hebdomadaire programmé avec un édile longtemps proche du Rassemblement national.
La direction de la chaîne a beau jurer qu’elle veille et surveille le moindre dérapage de sa recrue vedette, la ficelle symbolique est trop grosse pour qu’on ne s’y arrête pas: un pays qui débat en boucle de son rapport au port du voile, aux Arabes, à l’islam, à l’immigration maghrébine confie une heure et quart de grande écoute quotidienne, sous une bannière au nom arabe, à une femme née à Tunis, érigée en modèle d’assimilation réussie, pour y recevoir, en meilleure place, des voix habituées à désigner comme un problème les Français issus de cette même immigration. Il y a là un comique de situation que personne, dans les rédactions, ne semble vouloir regarder en face.
Et pourtant, ce pourcentage claironné dans le titre dit peut-être, sans le vouloir, l’essentiel du moment politique français: à quelques mois d’une présidentielle où les thèmes de la droite radicale se sont installés au centre du plateau, une seule voix, une seule grille de lecture, occupe désormais cent pour cent de l’antenne.
Une trajectoire, une bascule
Le paradoxe s’éclaire un peu quand on plonge dans le parcours de Sonia Mabrouk. Née en 1977 à La Goulette, dans une famille de la haute société tunisienne proche de Bourguiba, diplômée de l’IHEC de Tunis puis de la Sorbonne, elle n’a aucune expérience journalistique lorsqu’elle convainc Béchir Ben Yahmed de la prendre à l’essai à Jeune Afrique en 2005. François Soudan, alors directeur de la rédaction, se souvient d’une collaboratrice appliquée et intelligente, révélée par son aisance dans l’exercice de l’entretien. Repérée par Jean-Pierre Elkabbach, elle rejoint Public Sénat en 2009, puis Europe 1 en 2013; naturalisée française en 2010, elle devient la première Tunisienne à présenter un journal sur une chaîne française. Son ancien patron de Public Sénat, Emmanuel Kessler, lui reconnaît une grande capacité de travail et un attachement affirmé aux «valeurs républicaines», un positionnement, note-t-il, devenu «un peu plus partisan» depuis son arrivée sur CNews en 2017. C’est précisément là que la trajectoire bascule d’un journalisme d’entretien réputé exigeant vers autre chose. Une ligne, une idéologie mise au service de l’extrême droite.
Le sermon de l’assimilation
C’est le nœud le plus vertigineux du personnage: Sonia Mabrouk prêche sans relâche l’assimilation comme seul modèle d’intégration légitime, quand elle-même incarne, par définition, une trajectoire migratoire réussie et hybride. Elle a donné à sa fille le prénom de Soraya, d’origine arabo-persane, en hommage à sa mère; elle affirmait pourtant, en 2019, que la France «n’est pas multiculturelle et ne peut l’être».
Le grand écart entre le vécu et le discours n’est jamais commenté à l’antenne; il en constitue pourtant la charpente la plus intéressante. Son rapport à l’islam suit la même logique de mise à distance stratégique: elle se dit «musulmane laïcarde», confiait, dès 2018, adhérer «pleinement à la civilisation occidentale». Une phrase qui présuppose, sans le dire, une incompatibilité de principe entre les deux termes. Ses romans ressassent la même inquiétude sous forme de fiction, entre lionceaux de Daech et nécessaire redécouverte des racines chrétiennes du pays… La France. Sortant du strict exercice journalistique, elle y endosse celui de prédicatrice civilisationnelle.
Dans Paris Match, elle confie vivre une angoisse existentielle: «Depuis la mort de ma mère, je fais une prière matin et soir. La prière du matin est celle de ma religion, musulmane, et la prière du soir est celle de ma culture d’accueil, la chrétienté. Je termine ma journée heureuse.» Le paradoxe Mabrouk tient dans cette phrase: musulmane le matin, chrétienne le soir. Faudrait-il appliquer la recette Mabrouk aux autres Arabes et musulmans de France pour espérer être acceptés, en 2026, par la République?Elle n’est pas seule dans cette position. Kamel Daoud, prix Goncourt, et Boualem Sansal, tous deux écrivains franco-algériens issus d’une gauche laïque qui a combattu l’intégrisme dans leur pays d’origine, sont régulièrement accusés de fournir, par leur critique intransigeante de l’islamisme, une caution morale à la droite identitaire française. Les deux hommes récusent l’étiquette: Sansal se définit comme un démocrate déçu, ayant refusé une nomination au prix Sakharov proposée par un groupe d’extrême droite européen; Daoud revendique un combat universel pour la liberté d’expression, hors de ce qu’il appelle le faux dilemme entre islamisme et extrême droite française.
Sonia Mabrouk, elle, explique à Paris Match se réclamer des courants conservateurs, de droite comme de gauche: «Je ne suis pas contre le progrès, tant qu’il n’enlève pas de droits aux personnes. Je n’ai pas la fièvre du mouvement et de l’éphémère. J’aime ce qui demeure. Je préférerai toujours les bâtisseurs aux influenceurs.»
Le mécanisme qui les rassemble, elle comme eux, mérite d’être nommé sans procès d’intention individuel: la parole d’un intellectuel issu du monde arabo-musulman a, dans le débat français, une valeur stratégique particulière.
Elle permet à un discours sur l’islam, l’immigration ou l’identité de circuler sans encourir aussitôt l’accusation de racisme, puisque la critique émane, en apparence, d’un témoin de l’intérieur. Que ces figures partagent sincèrement leurs analyses ne change rien à la fonction structurelle qu’elles occupent: rendre audible, presque respectable, ce qu’un commentateur non issu de l’immigration maghrébine formulerait au prix d’un procès en xénophobie immédiat. C’est bien ce que traduit, chez une partie des Français dits «de souche» qui consomment du Kamel, du Boualem et du Sonia, un raisonnement implicite qu’on peut résumer sans fard: si ce sont les Maghrébins eux-mêmes qui dénoncent l’immigration, le voile, l’islamisation de la France, c’est que le moment est grave et qu’il faudra peut-être voter RN, voter Le Pen, pour sauver la douce France. C’est précisément ce raisonnement, plus que les idées elles-mêmes, que la mécanique médiatique met en scène et amplifie.
C’est là, précisément, que se rejoue le vieux match sémantique entre assimilation et intégration, redevenu, en cette rentrée électorale, un marqueur politique à part entière. L’assimilation vise à rendre le nouvel arrivant identique à la population majoritaire, quitte à effacer dans l’espace public ses particularismes d’origine; l’intégration suppose une adaptation mutuelle, l’adhésion aux valeurs civiques communes sans renoncement à l’identité culturelle privée. Le glissement du second terme vers le premier, dans la bouche des éditorialistes comme dans celle des ministres, n’est pas un détail lexical: il raconte, à lui seul, le déplacement du curseur politique français des quinze dernières années.
Trois chaînes, un même agenda
Car Sonia Mabrouk n’est jamais qu’un symptôme parmi d’autres d’une mutation structurelle plus large. Le paysage audiovisuel français a basculé d’un modèle d’information généraliste vers un modèle de chaînes d’opinion inspiré des networks américains. Trois des quatre grandes chaînes d’information continue appartiennent aujourd’hui à des milliardaires, et le rachat de plusieurs médias majeurs par Vincent Bolloré a durablement installé une ligne éditoriale conservatrice, où la défense de l’identité chrétienne, la lutte contre le «wokisme» et l’exigence d’assimilation forment un triptyque récurrent.
La course à l’audience fait le reste: les sujets liés à la sécurité et à l’identité génèrent de fortes audiences et une viralité disproportionnée, ce qui pousse les chaînes concurrentes à s’aligner sur les mêmes thématiques pour ne pas perdre le public. Le principe de la fenêtre d’Overton s’est ainsi appliqué au débat public français: des idées autrefois marginales sont entrées, à force d’exposition répétée, dans le champ des opinions respectables. Quand un premier ministre évoque un «sentiment de submersion migratoire» et qu’un ministre de l’Intérieur parle d’«ensauvagement», la frontière entre commentaire militant et discours gouvernemental s’est déjà largement effacée.
Ce qui frappe, documents à l’appui, ce n’est pas seulement l’orientation des idées mais l’asymétrie de traitement selon qui s’assoit face à Sonia Mabrouk, hier sur CNews, aujourd’hui sur BFM: un biais mesurable, pas seulement ressenti. Les chronomètres des interruptions, comptabilisés par plusieurs observateurs, dessinent une ligne éditoriale nette d’un côté du plateau, une déférence marquée de l’autre. On peut contester le procès d’intention global; on ne peut pas contester les chronomètres.
Une présidentielle sous influence
La campagne qui s’ouvre pour l’élection présidentielle française n’échappe pas à ce cadrage. Sonia Mabrouk, Laurence Ferrari, Pascal Praud, Apolline de Malherbe, Benjamin Duhamel: tous se frottent les mains.
Une noria de candidatures s’annonce déjà, et la liste pléthorique des prétendants à la présidentielle française donne parfois l’impression d’un véritable concours de l’Eurovision: on ne sait plus très bien si ce sont les candidats qui alimentent les chaînes d’information en continu, ou si ce sont les chaînes qui fabriquent cette profusion de candidatures pour remplir leurs grilles avec une parole politique souvent vide, sans ligne, sans projet de société. Un ronronnement, du bruit, où personne ne s’écoute, où personne ne propose de solutions. Chacun a sa France en tête et rêve d’arriver au palais de l’Elysée.
A ce stade, cette longue liste veut refléter l’ensemble des idées et des sensibilités considérées comme audibles et acceptables dans la société française. Mais derrière cette multitude de noms, cinq candidatures semblent déjà se détacher dans le paysage: Marine Le Pen, donnée gagnante dès les premiers sondages, Jean-Luc Mélenchon, Raphaël Glucksmann, Édouard Philippe et David Lisnard. Les autres, de Bruno Retailleau à Gabriel Attal, de François Ruffin à Dominique de Villepin, en passant par Florian Philippot, Marine Tondelier ou Xavier Bertrand, contribuent à élargir le casting, mais peinent encore à apparaître comme de véritables prétendants au second tour. A plusieurs mois du scrutin, la présidentielle ressemble donc autant à une compétition politique qu’à une gigantesque scène médiatique où chacun cherche son quart d’heure de visibilité.
Entre ces pôles, un fonds thématique commun s’impose sans même avoir besoin d’être négocié: le voile, l’immigration, le déclin supposé d’une identité nationale menacée. Ce ne sont plus des propositions parmi d’autres dans un programme; ce sont les portes d’entrée obligées de toute prise de parole politique, y compris pour ceux qui prétendent les combattre.
Sonia Mabrouk installe, dès ses premières émissions sur BFM, le duel qui l’obsède, un possible second tour entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, tout en jurant, dans la même phrase, ne pas vouloir imposer ce cadrage aux médias. La dénégation dans l’énoncé même de la thèse: voilà sa méthode résumée en une réplique.
Et voilà, plus largement, comment une nébuleuse identitaire longtemps marginale dans le champ électoral est parvenue, sans jamais obtenir de scores significatifs aux élections, à imposer son lexique bien au-delà de son propre camp.
Sa stratégie ne cherche pas à conquérir directement le pouvoir mais à saturer l’espace médiatique de ses thématiques: provoquer pour exister, choquer pour s’imposer, jusqu’à ce que la radicalité des marges devienne la boussole qui tire vers la droite l’ensemble du débat public, y compris chez des figures de gauche tentées, elles aussi, de reprendre ces éléments de langage pour ne pas perdre un électorat populaire déjà largement acquis au Rassemblement national.
Le vide, en boucle
Reste la question de fond, jamais tranchée: conviction personnelle ou stratégie de carrière? Sonia Mabrouk s’en défend avec constance, réfutant toute influence de son actionnaire — hier Bolloré, aujourd’hui Saadé — tout en avançant, depuis 2017, sur une trajectoire où ligne éditoriale et ascension professionnelle progressent main dans la main.
Le porte-parole du RN lui trouve une double casquette d’éditorialiste; une élue écologiste, pourtant en délicatesse avec elle à l’antenne, lui reconnaît par contraste un professionnalisme réel dans l’exercice de l’interview. Entre ces deux jugements se loge tout le malaise: ni pure propagandiste caricaturale, ni journaliste neutre, mais quelque chose d’hybride et de rentable, où la radicalité thématique devient un savoir-faire monnayable dans un marché de l’audimat où la peur se vend mieux que la nuance. Sonia Mabrouk sur BFM, Pascal Praud sur CNews: rien n’augure de bon pour la raison.
Car la pêche, précisément, est bonne. Quatre chaînes d’information continue se disputent, à l’approche du scrutin, une audience fragmentée en surenchérissant chacune un peu plus sur l’inquiétude identitaire, l’islam, l’insécurité, l’immigration en toile de fond permanente. Les audiences de sa première semaine sur BFM racontent d’ailleurs cette course sans grâce, faite de pics et de reflux, sans qu’aucune martingale de la provocation ne garantisse mécaniquement l’audience qu’elle est censée vendre. Elle garantit, en revanche, une conversation nationale sans fin sur les mêmes obsessions, recyclées chaîne après chaîne, candidat après candidat
A boire et à manger, dit-on d’un plateau surchargé ; c’est peut-être la meilleure description de ce paysage électoral où les thèmes se ressemblent tous, où le voile et l’immigration reviennent à chaque cycle comme une ritournelle, et où la parole publique, de plus en plus loin des préoccupations concrètes des Français, salaires, logement, services publics, s’épuise dans un même débat, refermé sur lui-même, qui ne dit jamais vraiment ce qu’il cherche à régler.
Il faut ici relire Alain Touraine. Dans son œuvre sociologique, il développe une critique radicale d’un système politique français devenu déconnecté, estimant que les institutions traditionnelles et les partis agissent désormais comme des gestionnaires de contraintes plutôt que comme des créateurs de solutions réelles. Cette approche s’articule autour de l’idée que la politique française ne fait que poser et gérer des problèmes, jamais les résoudre, tandis que les véritables réponses sociétales viendraient des citoyens eux-mêmes.
Dans un système qui, faute de mieux, fait parfois resurgir des positions de rejet et des votes extrêmes, à droite comme à gauche. Sonia Mabrouk n’a pas inventé cette fatigue démocratique; elle en est devenue, par un jeu de miroirs biographiques et médiatiques d’une ironie presque parfaite, l’une des voix les plus écoutées. 100% Mabrouk, disait le slogan. On aimerait qu’il y ait, dans ce pourcentage, une part réservée au doute et au sérieux.
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