Carnet de voyage : Tipasa, sur les traces des empires oubliés

Tipasa et Cherchell, sur le littoral algérien à 75 km d'Alger, concentrent une densité exceptionnelle de ruines romaines où Phéniciens, Romains et Ottomans ont laissé leur empreinte historique.
Le mausolée royal de Maurétanie, dit Tombeau de la Chrétienne, fusionne architecture berbère, romaine et égyptienne pour légitimer le roi Juba II et son épouse Cléopâtre Séléné.
La Casbah de Cherchell, joyau ottoman aux ruelles climatiques, menace ruine car ses murs porteurs partagés empêchent toute rénovation isolée sans risque d'effondrement en cascade.


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Par Kamel Benelkadi
Entre la Méditerranée et le majestueux Chenoua, Tipasa et Cherchell révèlent la magie d’un littoral. Ici, les ruines romaines immortalisées par Camus ne sommeillent pas. Du mystérieux mausolée royal de Mauretanie aux ruelles fraîches de La Casbah, chaque pierre raconte la grandeur des empires oubliés.
Sur la corniche, la gourmandise des poissons grillés à la dersa épouse la douceur d’un thé à la menthe siroté sous les eucalyptus. Au son de la nouba arabo-andalouse qui s’élève dans le soir, le vertige des siècles s’efface devant la tendresse de l’instant. Plus qu’un voyage, une rencontre avec une Algérie éternelle et vibrante dont on ne repart jamais tout à fait.
Imaginez un instant le décor. On ferme les yeux et l’esprit vagabonde vers la Méditerranée. On marche sur une plage de sable fin, le soleil chauffe bien la peau, et juste là, littéralement sous nos pieds ou à quelques mètres, on a plus de ruines romaines que n’importe où ailleurs dans le monde, à l’exception de l’Italie bien sûr. Et c’est là que le cerveau fait un petit blocage en général. Parce que l’instinct nous pousse à visualiser la Grèce, ou peut-être le sud de l’Espagne. Et pourtant, la réponse est tout autre : l’Algérie. C’est une réalité géographique et historique qui bouscule profondément les idées reçues. La densité du patrimoine antique sur ce littoral nord-africain est vertigineuse, et de manière assez ironique, elle échappe souvent au radar de l’histoire populaire.
On part à 75 km à l’ouest d’Alger, vers la ville côtière de Tipasa. L’objectif n’est pas de feuilleter un guide touristique ou d’empiler des dates, mais de comprendre la mécanique d’un lieu : une simple bande de terre face à la mer qui a littéralement avalé et recraché des millénaires d’empires. Phéniciens, Romains, Ottomans, Arabes ou Berbères ont tous laissé leur ADN géologique et culturel ici.
Le terme de musée à ciel ouvert prend tout son sens analytique. Ce que l’on observe à Tipasa n’est pas une simple préservation artificielle, mais une stratification active : un espace où la topographie côtière a forcé chaque civilisation à négocier avec les ruines de la précédente. Les monuments ne sont pas séparés de la vie moderne par des cordons de sécurité, et la nature s’entremêle avec des colonnes millénaires.
Cette négociation urbaine se manifeste par une ségrégation spatiale délibérée. D’un côté, en dehors des murs défensifs, se trouvent la nécropole punique (héritage direct des Carthaginois, ces navigateurs phéniciens qui maîtrisaient le commerce maritime) et la basilique funéraire chrétienne. Cette distinction n’est pas qu’urbanistique : c’est une barrière idéologique entre le monde des vivants et celui des morts. Dans ces cultures, la mort représente une souillure rituelle : les défunts protègent spirituellement la cité de l’extérieur, mais ne doivent pas contaminer l’espace civique.
Une fois franchis ces murs, la mécanique bascule : amphithéâtre du IIIe siècle pour les gladiateurs, forum pour la politique locale, et le cardo maximus servant de marché. Quatre immenses édifices construits quasiment sur la plage. L’ingénierie romaine d’adaptation consistait à modifier la nature locale : pour les thermes côtiers, il fallait capter et dériver des sources d’eau douce depuis les collines via un réseau d’aqueducs, car l’eau salée aurait corrodé les tuyaux en plomb. Le chauffage par hypocauste nécessitait une industrie forestière massive dans les montagnes, une chaîne logistique impressionnante pour une cité provinciale.
La particularité de Tipasa par rapport à des villes comme Timgad (ultra structurée selon un quadrillage militaire parfait) est qu’elle apparaît éclatée, fragmentée. Pourquoi ne pas tout déterrer ? Paradoxalement, la terre et les sédiments sont les meilleurs agents de conservation. Garder la cité sous ce manteau protège les fondations et mosaïques de l’air marin corrosif. Cette fragmentation force le visiteur à un exercice mental : extrapoler l’infrastructure manquante, imaginer les toitures d’argile disparues. La Terre agit comme un bouclier temporel.
Sur les hauteurs de Sidi Rached se dresse le Tombeau de la Chrétienne, malgré son nom trompeur, il s’agit du mausolée des rois Berbères, érigé vers 40 après J.-C. Le contexte est tendu pour le royaume de Mauretanie (qui n’a aucun lien avec l’actuelle Mauritanie, mais couvrait le nord du Maroc et l’ouest de l’Algérie). Rome place ce territoire sous influence en y installant un roi allié : Juba II.
Ce mausolée monumental n’est pas qu’un tombeau, c’est un outil de propagande pour un dirigeant sous pression. L’empereur Auguste avait marié Juba II à Cléopâtre Séléné, la fille unique de la célèbre Cléopâtre d’Égypte et de Marc Antoine. Rome avait ramené l’orpheline au palais impérial puis l’avait offerte à ce roi berbère pour stabiliser l’Afrique du Nord.
Juba II tente alors de recréer une architecture pharaonique sur une falaise algérienne pour «honorer le sang royal égyptien de son épouse», tout en satisfaisant Rome. C’est un calcul politique prodigieux, une affirmation publique de légitimité à la croisée des mondes. Il fusionne délibérément trois codes visuels. La forme circulaire et le tumulus massif rappellent les bazinas (tombes ancestrales berbères) pour rassurer sa population locale. Les 60 colonnes engagées respectent les proportions des ordres romains, marquant son allégeance à l’Empire. La structure en gradins visant le ciel cite les pyramides d’Egypte, pays d’origine de sa reine.

Des secrets jalousement gardés
Un syncrétisme de trois continents condensé en un seul bâtiment. Et le réseau de galeries souterraines menant à la chambre funéraire de Cléopâtre Séléné reste largement inexploré. Ses secrets internes restent jalousement gardés. L’énigme demeure entière.
Cherchell illustre brutalement le conflit entre urbanisme moderne et conservation patrimoniale. La Casbah (Dahar El-Ksiba), ensemble érigé entre le XVIe et le XVIIIe siècles, représente l’architecture arabo-berbère ottomane. Son ingénierie répondait à des besoins climatiques précis : maillage serré de maisons, ruelles étroites et sinueuses pour casser les vents marins et maintenir des poches d’air frais. Mais le tableau actuel tient du drame urbain : maisons traditionnelles abandonnées menaçant ruine, nouvelles constructions anarchiques en béton, absence de plan de sauvegarde. Pourquoi ne pas rénover ?
La réalité physique est plus complexe : les habitations partagent des murs porteurs en pisé ou en pierre. On ne peut isoler une bâtisse délabrée sans risquer d’effondrement en cascade. C’est le paradoxe insoluble des médinas : la structure qui faisait leur force devient leur faiblesse face à la modernité.
La métaphore du récif corallien s’impose : chaque génération a construit directement sur la structure de la précédente. Tenter d’extraire une brique menace l’écosystème tout entier. La mosquée El-Rahman (la mosquée aux 100 colonnes) illustre cette mécanique évolutive. Ses chapiteaux corinthiens proviennent des ruines de Caesarea, l’ancien nom romain de Cherchell. Ces pierres païennes ont été réassemblées pour bâtir la cathédrale chrétienne Saint-Paul sous la domination française, avant d’être reconverties en mosquée. L’espace conserve sa fonction sacrée ; seule la liturgie change.

Sur la place des Martyrs, les anomalies temporelles atteignent des sommets : une koubba (sanctuaire musulman à coupole dédiée à Sidi Ibrahim El-Goubrini) juxtaposée à un phare colonial de 1881, le tout à l’ombre de Bélombras — des arbres originaires d’Amazonie introduits par les urbanistes français du XIXe siècle pour leur croissance fulgurante et leur feuillage massif. Aujourd’hui parfaitement acclimatés, ils ont pris racine sur une terre saturée de mémoires contradictoires.
La façade maritime de 120 km fait face à des falaises qui plongent à la verticale sur près d’un kilomètre et demi. La pression humaine est inédite : la région de Tipasa sert de soupape de décompression à Alger, avec 58 plages. La demande pour des infrastructures nautiques menace l’équilibre entre tourisme et biodiversité marine.
L’Algérie littorale n’est donc pas un décor figé pour carte postale, mais un organisme vivant où chaque strate refuse de disparaître. La géographie physique dicte tout, mais c’est la négociation incessante entre mémoire et modernité qui fait de ce rivage l’un des paysages historiques les plus densifiés au monde, un écheveau où l’éternité des pierres dialogue avec l’urgence du quotidien.
Visiter Tipasa et Cherchell, ce n’est pas cocher une liste de monuments. C’est ressentir le vertige des siècles. C’est comprendre que sous nos pieds de vacanciers, la roche raconte encore, avec une force émouvante, les triomphes, les amours et les fragilités de l’humanité. L’écrivain Albert Camus en est tombé profondément amoureux. Dans son livre Noces à Tipasa, il a célébré la fusion sensuelle entre l’homme, les ruines romaines et la Méditerranée. Une stèle sculptée par le peintre Louis Benisti a été érigée en 1961 à l’ouest du site. On y lit cette citation tirée de l’œuvre : «Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure».

Une expérience sensorielle
Cherchell n’est pas seulement un site archéologique, c’est une expérience sensorielle complète : la pierre chaude des ruines romaines, la fraîcheur des ruelles de La Casbah, le souffle de la Méditerranée sur la corniche, les visages souriants de la place. Les visiteurs qui en font le détour, seuls ou en excursion depuis Alger, en repartent souvent avec une certitude : ils ont touché du doigt une Algérie authentique, à la fois antique et bien vivante. Il suffit d’une demi-journée pour suivre ce fil, de la Placette à La Casbah. Mais c’est assez pour que l’envie revienne, avec la promesse d’une prochaine promenade, d’une nouvelle ruelle explorée, d’un nouveau rayon de soleil sur la pierre. Car à Cherchell, on le sait : le patrimoine n’est pas seulement dans les pierres.
Il est aussi dans les gestes des femmes qui brodent, dans les mains des pêcheurs qui ramènent le poisson du jour, dans les voix des musiciens qui jouent la nouba, dans les rires des enfants qui courent dans les ruelles de La Casbah. Il est dans cette façon unique de vivre ensemble, de partager, de célébrer, d’honorer les ancêtres tout en regardant vers l’avenir. Cherchell ne se visite pas seulement. Elle se vit. Sur ce littoral, entre les reliefs du Chenoua et les rivages de Cherchell, la gourmandise a le parfum du large et la chaleur des maisons. Poissons grillés, sauces épicées, semoule légère et douceurs parfumées composent une cuisine qui nourrit autant le corps que les souvenirs.
Une peau de poisson qui crépite sur le gril. Un citron que l’on presse du bout des doigts. Un morceau de pain encore tiède, impatient de rencontrer la sauce…Le bonheur peut commencer ainsi, sans cérémonie, autour d’une table. On vient pour la mer, les paysages, les pierres chargées d’histoire. Et l’on découvre une autre manière de rencontrer ces villes : les goûter. A Tipasa, la Méditerranée accompagne naturellement le repas. Avec le Chenoua pour horizon, les tables du littoral font une place de choix aux poissons, au gré des saisons et des arrivages. Les sardines peuvent se faire farcies ou se glisser dans une préparation relevée. L’ail, le cumin, le paprika et, selon les goûts, le piment apportent chaleur et caractère. La «dersa», cette préparation d’ail et d’épices présente dans la cuisine algérienne, appartient à ce langage savoureux où les parfums comptent autant que les proportions. Réduire la gastronomie de Tipasa et de Cherchell aux poissons serait pourtant oublier la terre qui les entoure. Au fil des saisons, tomates, poivrons, courgettes, herbes fraîches et agrumes élargissent la palette. Tout beau repas au bord de la Méditerranée mérite son épilogue sucré. Et ici, les gâteaux (baklawa, makroud, tcharek) savent prendre leur temps pour prolonger le bonheur. Un verre de thé à la menthe vient d’abord sceller le festin. Versé haut, avec ce petit bruit cristallin si rassurant, il dégage son parfum frais et réchauffe les conversations qui s’étirent sous les eucalyptus. On le sirote lentement, à petites gorgées, dans ce moment de quiétude que seul le bord de mer sait offrir.
Musique sur les airs de Nassim Essabah
Cherchell est en outre un fief historique de la musique classique andalouse. La ville a nourri de grands maîtres et continue de voir naître des troupes locales passionnées qui perpétuent cet art de vivre et de partage à travers les «qaâdate» (soirées musicales traditionnelles). Cherchell est aussi une destination où se rencontre histoire et culture confirmant son statut de pôle touristique. Ici, la musique arabo-andalouse est un art classique ancré dans les coutumes et les fêtes. Elle rythme les grandes occasions (mariages, fêtes religieuses et soirées culturelles) à travers des ensembles et des associations dévouées à la transmission du patrimoine. La nouba est la structure principale de cette musique, divisée en plusieurs mouvements poétiques et rythmiques joués dans un ordre précis. Outre la musique andalouse classique, la zorna (instrument à vent traditionnel) rythme les fêtes. L’association El Kaissaria est l’une des plus actives parmi les associations qui ont donné un regain d’intérêt au patrimoine musical andalou traditionnel et surtout son expansion malgré sa jeune existence (elle existe depuis 1994).
L’association a su s’intégrer au sein du milieu artistique laissant une empreinte très personnalisée à travers ses diverses participations à des animations culturelles et musicales. Nassim Essabah est aussi une jeune association qui marche vers la conservation du patrimoine. On quitte les colonnes millénaires baignant dans un soleil d’or, où la Méditerranée chuchote ses plus belles légendes mais on ne peut pas s’empêcher de résister à un sentiment : celui de revenir… Kamel Benelkadi
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