Le souk des troubadours / C’est Salah… qui a tué Meursault !

Cette chronique rend hommage à l'œuvre majeure de Salah Guemriche, « Aujourd'hui, Meursault est mort », publiée en 2013 aux Éditions Frantz Fanon.
Le roman réinvente « L'Étranger » de Camus en nommant l'Arabe anonyme Moussa et en faisant avouer à Salah l'assassinat de Meursault en 2013 sur la place Barberousse.
Guemriche aborde l'œuvre avec érudition et humour, réhabilitant l'Algérien innomé tout en confrontant loyalement les angles morts coloniaux de Camus sans le rejeter en bloc.
Le Club de Mediapart a salué la vivacité d'écriture et l'intelligence critique de l'ouvrage, l'auteur espérant une suite à cette chronique littéraire.
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Par Chahredine Berriah
L’Arabe, rebaptisé Moussa post mortem, a été tué en 1942 par Meursault sur une plage, ça on le sait. Mais, qui a éliminé ce dernier sur une place publique, Barberousse, en juin 2013, pour être précis ?
Désormais, ce n’est plus un secret : ce n’est ni Albert, encore moins Kamel, c’est Salah le véritable coupable. Rongé par des remords, il craque. «Aujourd’hui, Meursault est mort». L’aveu sonne comme une délivrance. Pourtant, quatre magistrats de l’Autre Rive ne l’ont pas pris au sérieux. Ils ont carrément refusé d’instruire ce dossier. Autant dire qu’ils l’ont classé, chacun ayant motivé sa décision par des prétextes fallacieux.
Comme quoi, même sur les bords de la Seine, la justice n’est pas aussi blanche qu’on le pense. D’ailleurs, leur Fontaine l’a confirmé «Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir». Mais, cela est une autre histoire.
Concrètement, la confession de Salah a été faite au domicile de Frantz Fanon, gérée à l’époque par Amar. Il jette un pavé dans la mare. Son témoin principal n’est autre que le fils de Moussa Ould El Assass (le fils du gardien), le jeune Tal Mudarab. Allez savoir pourquoi il s’appelle comme ça, mais bon, on ne va pas casser du sucre sur le dos de l’Arabe, pardon de Moussa. Un deuxième témoin oculaire, Haroun, le frère de Moussa, accable Meursault et son commanditaire, Albert.
A la barre, face à Albert ressuscité et ses juges, Salah, la tête haute, plaide : «Vous connaissez le proverbe arabe qui dit : « Le menteur, accompagne-le jusqu’au seuil de sa porte» ? Eh bien, c’est ce que je veux faire ! Vous savez bien qu’il y a plus d’un menteur au tribunal, y compris parmi les juges ! Alors, je vous le dis, à vous précisément : Meursault n’a pas tué un Arabe anonyme, sans nom et sans visage, il a tué mon père, monsieur Albert !»
Salah Guemriche, un bandit d’honneur (au sens le plus littéraire du terme)… à qui je veux rendre hommage dans cette dernière chronique, pour une œuvre majeure Aujourd’hui, Meursault est mort, publié aux Editions Frantz Fanon en 2013. Un essai romancé qui rend certainement hommage à Camus, mais réhabilite surtout l’Arabe, l’Algérien innomé.
Le Club de Mediapart publiait le lendemain de la parution du livre : «Cet ouvrage est d’une grande vivacité d’écriture, véritable régal d’humour et de fantaisie, d’intelligence et d’érudition, s’affirme bien comme un hommage témoignant de l’«attachement» de l’auteur à la «personne» de l’écrivain et de son «respect critique». Adoptant une démarche originale, à la fois profondément ludique et très sérieusement documentée, Salah Guemriche cherche à y approcher le vrai Camus et à comprendre pourquoi cet écrivain et farouche adversaire de la peine de mort a doublement exécuté un Arabe innocent dans L’Etranger».
Dans ce roman, Salah Guemriche refuse le «ressentiment» et aborde l’œuvre de Camus avec une grande honnêteté intellectuelle, un mélange d’érudition, d’humour et de causticité, tout en reconnaissant les contradictions politiques et les angles morts de l’auteur français sur la question coloniale algérienne. «Camus, dit-il, reste un homme avec ses doutes et ses limites, avec son orgueil, aussi, et sa sincérité qu’il s’agit d’affronter loyalement sur le terrain de la littérature plutôt que de rejeter en bloc…»
«Aujourd’hui, Meursault est mort» aurait pu valoir, à l’époque (centenaire de la naissance d’Albert Camus) le Prix Goncourt à son auteur, mais M. Guemriche était trop crédible, trop humain pour avoir les faveurs des dix membres du jury. Puisse Dieu nous prêter vie pour un «Souk des troubadours», saison II, l’année prochaine. Merci et respect à tous les lecteurs qui ont interagi durant plus d’un mois et demi, durée de cette chronique.
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