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Jean-Marie Collin. Directeur d’ICAN France : «Il faut que la France répare cette tache sombre de son histoire»

Par Sid Ahmed•26 min de lecture
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Jean-Marie Collin. Directeur d’ICAN France : «Il faut que la France répare cette tache sombre de son histoire»
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Jean-Marie Collin, directeur d'ICAN France, dénonce l'héritage nucléaire français en Algérie où dix-sept explosions atomiques entre 1960 et 1966 ont contaminé sols, matériel militaire et populations, sans que Paris n'assume sa responsabilité.

Des chars, avions et bateaux irradiés ont été enterrés dans le Sahara, tandis que trente à quarante mille personnes, dont près de trois mille travailleurs algériens, ont été exposées sans protection ni suivi sanitaire.

La loi Morin de 2010, censée indemniser les victimes, échoue par sa complexité bureaucratique : traduite en arabe seulement en 2022-2023, elle n'a permis de reconnaître que deux Algériens sur soixante-treize dossiers déposés.

La France refuse toujours de livrer les archives et cartographies précises des zones contaminées, bloquant toute réhabilitation environnementale et toute justice pour les populations touarègues et sédentaires concernées.

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Cinquante-sept essais nucléaires en Algérie, dont dix-sept explosions atomiques dévastatrices. Soixante-six ans de silence depuis le premier tir. Deux Algériens seulement reconnus comme victimes. Aujourd’hui, l’Algérie réitère depuis Vienne son appel à la transparence et presse la France de lever le voile sur les déchets radioactifs enfouis dans le Sahara algérien. Jean-Marie Collin, directeur d’ICAN France, revient sur des indemnisations en trompe-l’œil, des archives verrouillées et des cartographies retenues par Paris. «On peut parler de scandale nucléaire», résume-t-il.

Propos recueillis par Sid Ahmed Hammouche

Jean-Marie Collin dirige la branche française de la Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires (ICAN), prix Nobel de la paix 2017. Il est l’un des meilleurs spécialistes de la politique nucléaire militaire française, du désarmement et de la non-prolifération. Coauteur, avec l’Observatoire des armements, du rapport ‘Sous le sable de la radioactivité’’, il documente depuis des années les conséquences sanitaires et environnementales des dix-sept explosions nucléaires françaises menées entre 1960 et 1966 dans le Sahara algérien, à Reggane et à Aïn Ekra.

Comment vous êtes-vous intéressé à ce dossier des crimes nucléaires français en Algérie et à leurs résidus aujourd’hui ?

Notre campagne travaille sur les conséquences humanitaires des armes nucléaires. Aujourd’hui, l’une de nos priorités est de faire toute la lumière sur les explosions menées dans le Sahara algérien et en Polynésie : dix-sept en Algérie, et cent quatre-vingt-treize en Polynésie française. Sur ce dossier, nous travaillons notamment avec l’Observatoire des armements, avec lequel j’ai corédigé le rapport Sous le sable de la radioactivité. On savait que la France avait laissé des déchets nucléaires au Sahara : du matériel contaminé volontairement, tel que des tanks, des camions ou des morceaux de bateaux exposés à la force de l’explosion, et du matériel contaminé involontairement, comme des infrastructures, des câbles ou des installations contaminées par des substances radioactives. Notre campagne a par ailleurs contribué à faire adopter, avec plusieurs Etats dont l’Algérie, le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN). C’est le premier texte à reconnaître la nécessité d’assister les victimes et de réhabiliter l’environnement, et à instaurer le principe pollueur-payeur.

Vous employez d’ailleurs le mot «explosion» et non «essai»…

Le terme d’«essai» suggère qu’on a fait quelque chose, presque en laboratoire. Celui d’«explosion» rend compte du fait qu’on a fait exploser une bombe nucléaire, avec toutes les conséquences que cela suppose. L’ambition de notre rapport était double : révéler, à partir des documents obtenus, nous y montrons par exemple la fiche d’une personne indiquant que son matériel sera enterré en raison de sa contamination radioactive, et dresser un inventaire des déchets, que nous classons en trois catégories : les déchets non radioactifs, les déchets radioactifs et ceux issus d’explosions comme Béryl (1962), qui a ouvert la montagne, entraînant la libération de gaz et de lave contaminés. Cette ambition demeure humanitaire : aider les populations algériennes confrontées à des problèmes sanitaires liés à la radioactivité ambiante, et informer les générations futures, alors que les documents sont rares et que, plus de soixante ans après, peu de Français ou d’Algériens savent réellement ce qui s’est passé.

Que sait-on précisément de ce qui a été fait sur place : les sites, le matériel, les types de contaminations ?

Les bombes qui ont explosé ont pollué des sites du Sahara, à Reggane comme dans le Hoggar, laissant des zones de radioactivité, des sols pollués et du matériel enfoui dans la précipitation.

On évoque aussi le matériel militaire utilisé pour tester la résistance à l’explosion atomique : des chars, des avions, des bateaux…

C’est une certitude : des dizaines de chars, des avions, des morceaux de bateaux ont été disséminés autour des sites de Reggane à chacune des quatre explosions, pour en tester la résistance, avant d’être laissés sur place et enterrés sous le sable. La grande question est de savoir si ce matériel y est toujours, ou s’il a été récupéré par des populations pour en revendre le métal. Cela doit être clarifié par l’Etat français, qui sait ce qu’il a emmené, le nombre d’avions découpés, de chars utilisés. On ne comprend pas pourquoi la France résiste depuis tant d’années à livrer ces informations.

A-t-on une idée du nombre de personnes présentes sur les sites pendant la période des explosions : militaires français, appelés, travailleurs algériens ?

Il n’existe pas de listing précis, et les estimations varient : entre trente mille et quarante mille personnes, Français et Algériens confondus, auraient été présentes sur ces sites. La France était, à l’époque, un Etat très administratif et colonial. Je pense donc que des documents existent, ne serait-ce que pour des raisons de comptabilité, et qu’il est nécessaire que la France les rende publics. Sur les populations algériennes vivant aux alentours, sans être mobilisées sur les sites, je n’ai jamais vu de données précises village par village, mais on estime la population sédentaire de Reggane, par exemple, à près de quarante mille personnes. Le chiffre le plus solide que nous ayons retrouvé est de vingt-sept mille personnes ayant participé, d’une manière ou d’une autre, aux explosions au Sahara, parmi elles, des militaires français, des civils français venus sur place et près de trois mille Algériens employés.

Où en est-on, plus de soixante ans après ? Qu’est-ce qui coince avec la loi Morin ?

Il y a eu des avancées, on ne peut le nier. La principale est la loi Morin de 2010, obtenue sous la pression de la société civile française et de parlementaires, et non par la volonté du gouvernement de l’époque. Elle reconnaît, pour la première fois, que les deux cent dix explosions nucléaires françaises n’ont pas été «propres», contrairement au leitmotiv officiel, et elle a permis d’engager des procédures pour des victimes principalement métropolitaines et polynésiennes, marginalement algériennes. Le problème, c’est qu’elle exige de prouver sa présence sur les sites des essais nucléaires, pendant la période des explosions, et d’être atteint de l’une des vingt-trois pathologies reconnues par la France comme pouvant être radio-induites. Plus de quinze ans après, cette loi ne fonctionne absolument pas. Nous le dénonçons depuis des années : faute de moyens mis par l’État, elle n’a été traduite en polynésien qu’en 2021, et en algérien qu’en 2022-2023, sous notre pression.

Pourquoi cette loi est-elle si difficile d’application pour les populations algériennes ?

La loi Morin, même dans ses adaptations, relève de la tracasserie bureaucratique. Il faut déjà être au courant de son existence : un Algérien résidant à Tamanrasset ne le sait pas forcément. Il faut ensuite retrouver les documents et prouver sa présence, alors qu’une grande partie de la population employée ou des habitants n’avaient ni papiers ni contrat, dans une région où vivent des populations mobiles comme les Touareg. S’y ajoute l’obligation de transmettre des documents médicaux jusqu’en France. Résultat : sur quatre mille quatre cent cinquante-cinq dossiers déposés au total (France, Polynésie, Algérie confondues), un chiffre déjà dérisoire au regard des quatre cent mille personnes potentiellement concernées, seuls soixante-treize Algériens ont déposé un dossier, dont deux seulement ont été reconnus comme victimes.

Seulement deux Algériens ?

La loi n’a jamais fonctionné, et encore moins pour les populations algériennes. Les zones éligibles sont, en outre, très restreintes et précisément délimitées, ce qui pose problème : elles excluent certains villages où de nombreux témoignages font état de très nombreuses personnes tombées malades, voire décédées, après les explosions. Il est urgent de rétablir la vérité et de faire justice. C’est une véritable course contre la montre, car les survivants et les témoins disparaissent peu à peu. Mais, au-delà des témoignages humains, la pollution nucléaire, elle, demeure et continue de poser un problème environnemental et sanitaire.

Quels sont les chiffres précis du Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) ?

Le Civen, organisme légal chargé de l’application de la loi Morin, publie un rapport annuel : depuis 2010, quatre mille quatre cent cinquante-cinq dossiers ont été déposés, mais seules mille cinq cent quarante-cinq personnes ont été reconnues comme victimes : des Polynésiens, des Français allés en Algérie ou en Polynésie, et nos deux Algériens. Des chiffres précis, mais extrêmement faibles, qui montrent que la loi n’a pas rempli sa fonction face aux centaines de milliers de personnes exposées, notamment en Polynésie, où les essais atmosphériques ont été bien plus nombreux.

Une nouvelle loi française est en préparation. Peut-elle améliorer la situation ?

Une commission d’enquête parlementaire sur la Polynésie, menée par la députée Mereana Reid Arbelot, a débouché sur une nouvelle proposition de loi, actuellement en cours de vote. Nous espérons qu’elle sera adoptée rapidement. Elle doit permettre de reconnaître, quasi automatiquement, le statut de victime aux personnes souffrant d’une maladie radio-induite, en Polynésie comme au Sahara, ce qui augmenterait radicalement le nombre de victimes reconnues. Encore faut-il qu’elle soit votée, traduite, et que les communautés concernées en soient informées, ce qui relève aussi de l’État algérien, même si la diaspora franco-algérienne pourrait y contribuer.

Pourquoi la remise des cartes des zones où le matériel a été enfoui est-elle un point aussi central ?

Sans les cartes des zones d’enfouissement, ni un inventaire complet, que je ne peux imaginer inexistant dans une France aussi administrative, les autorités algériennes ne peuvent ni déterrer et sécuriser ce matériel, ni sécuriser les tranchées et les zones concernées. La France a déjà fait ce geste par le passé : elle a remis les cartes des champs de mines posés aux frontières algériennes pendant la guerre coloniale, afin de permettre un déminage sécurisé. Sans cette même transparence aujourd’hui, le travail de prélèvement mené par l’Algérie ne peut être complet

Le ministère français des Armées vient justement, pour la première fois, d’évoquer la remise de cartes. Que sait-on exactement ?

Nous avons révélé, la semaine dernière, une réponse officielle du ministère des Armées à une question écrite de la députée Sabrina Sebaihi, que nous avions aidé à formuler en mars. C’est la première fois que ce ministère indique avoir transmis des cartes et des éléments sur les déchets enfouis à l’Algérie. Reste une série de questions. Depuis 2022, les autorités algériennes réclament des cartes qui, semble-t-il, n’ont jamais été rendues publiques. A-t-on transmis des archives originales, ou de simples copies ? Le communiqué officiel dans lequel l’Algérie réitère son appel ne mentionne d’ailleurs à aucun moment la possession de cartes. Alger n’y évoque que la décontamination. Nos interrogations restent donc, à ce jour, sans réponse.

Y a-t-il une différence de traitement entre le dossier polynésien et le dossier algérien en matière de déclassification ?

Oui : la France a déclassifié l’ensemble des documents concernant la Polynésie, mais aucun concernant l’Algérie à ce jour. D’où notre appel à la transparence sur cette page sombre d’un territoire qui fut tour à tour français, puis indépendant. Un geste qui permettrait aussi de reconstruire une histoire commune, pour des relations apaisées.

Comment l’Elysée, le ministère des Armées et la diplomatie française réagissent-ils à vos sollicitations ?

Malgré nos questions écrites et notre travail de coopération avec le Civen pour rendre son rapport plus transparent, nous n’obtenons que rarement, voire jamais, de réponse de l’Élysée, du ministère des Armées ou de la diplomatie française. Cette absence de communication se répercute, nous semble-t-il, sur l’Algérie elle-même. Le dossier algérien reste complexe, entre secrets soigneusement gardés par Paris et une forme de secret d’État. Mais il y a aussi, probablement, la crainte des montants d’indemnisation et des coûts de nettoyage. Reconnaître sa responsabilité et partager les cartographies, c’est s’exposer à ce que l’Algérie exige demain le nettoyage de ce que la France a laissé enfoui de manière sauvage.

Le sujet est donc extrêmement sensible en France, surtout lors de cette présidentielle de 2027…

Pourtant, pour un président comme Emmanuel Macron, né à la fin des années 1970, sans aucun lien avec les explosions elles-mêmes, apporter la transparence aujourd’hui devrait logiquement être plus simple : c’est une responsabilité, non un aveu personnel. Sur la question des coûts : l’indemnisation des victimes relève d’une loi française, c’est une obligation. La décontamination, elle, relève d’un accord d’Etat à Etat. Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, a lui-même laissé entendre que l’Algérie n’avait pas besoin d’argent français, mais bien des cartes des sites. Une forme de fierté qui n’exclut pas la coopération technique, d’autant que la France et l’Algérie collaborent déjà étroitement sur le nucléaire civil. Ce qui est difficile pour la France, c’est avant tout de reconnaître qu’elle a laissé des déchets nucléaires, une tache noire qui pèse encore aujourd’hui sur les habitants de cette région du Sahara et sur leur environnement.

Vous évoquez un «double langage international» de la France sur ce dossier. Pouvez-vous préciser ?

Depuis 2023, dans le cadre du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, des résolutions intitulées «Le lourd héritage des armes nucléaires» portent sur l’assistance aux victimes. En interne, la France se montre ouverte envers les Polynésiens et se dit consciente des problématiques liées aux essais. Mais à l’ONU, elle vote systématiquement contre ces résolutions, aux côtés de la seule Corée du Nord, de la Russie et du Royaume-Uni. C’est un véritable double langage : transparente en façade, fermée à l’international, sans jamais partager les informations qu’on lui demande. On peut parler de scandale nucléaire : cela discrédite tout le discours français dès lors que l’histoire la rattrape avec cette injustice nucléaire commise dans le Sud algérien.

Que peut faire, concrètement, l’Algérie pour décontaminer les sites, notamment la montagne de Taourirt Tan Afella, à In Ekker ?

Un sarcophage à la Tchernobyl ou de type Fukushima n’est ni réaliste ni finançable sur cette montagne. Mais entre ne rien faire et agir, il y a une marge : recouvrir de béton ou de bitume certaines retombées radioactives pour limiter leur dispersion, informer, sécuriser les zones par des grillages et des barbelés, et organiser des relevés réguliers, y compris par drone, pour surveiller les intrusions. Sur Reggane, où des déchets ont été enterrés, l’Algérie peut soit les récupérer pour les sécuriser dans des lieux appropriés, soit les laisser en place sous surveillance renforcée. Depuis le début de l’année, pour la première fois, l’armée algérienne mène des opérations de prélèvement autour du site souterrain dans le Hoggar : des scientifiques et des militaires ont commencé à prélever et à stocker des matériaux radioactifs. C’est le signe d’une démarche concrète, au-delà des seules revendications ; nous aimerions d’ailleurs en savoir davantage sur ces opérations de sécurisation et de décontamination.

Des témoignages font état de populations qui continuent de pénétrer dans les laboratoires souterrains pour récupérer du cuivre ou du métal, y compris du Niger. Quel est le danger réel ?

Nous avons des témoignages depuis près de quarante ans de personnes entrant dans ces laboratoires souterrains pour y prendre du cuivre, les premiers récits ayant été relevés par la députée européenne Solange Fernex, les derniers datant de 2010-2012. Il y a probablement de moins en moins de métaux ferreux accessibles aujourd’hui, sans que ce risque ait disparu. Tous ces métaux sont radioactifs, à des degrés divers. Vivre à proximité, ou transformer ce cuivre en ustensiles de cuisine, ne peut que provoquer des maladies radio-induites.

La montagne elle-même reste hyper-radioactive : les explosions y ont créé des cavités emplies de poussières radioactives, pour l’instant confinées à l’intérieur, d’où un danger sanitaire réel tant que des populations continuent d’y circuler. La radioactivité ambiante sur les sites est bien réelle : il faut informer les populations et agir directement sur place pour en limiter la dispersion. Cela rappelle surtout que l’histoire des explosions nucléaires françaises n’est pas terminée : au-delà des dix-sept explosions, quarante autres expérimentations nucléaires ont eu lieu, extrêmement polluantes, avec des déchets contaminés au plutonium enterrés dans le sable par la France, d’où le chiffre de cinquante-sept avancé par l’Algérie. C’est là que se situe le danger le plus important.

Faudrait-il créer des centres d’information sur le nucléaire, à Reggane ou à Tamanrasset, pour sensibiliser la population ?

C’est une véritable obligation. De tels centres permettraient de sensibiliser les gens, de recueillir des données statistiques, de réaliser des examens médicaux, de retracer l’histoire sanitaire des familles sur plusieurs générations et de constituer des archives de mémoire.

Le ministère des Moudjahidine dispose déjà d’antennes sur tout le territoire algérien, ce qui faciliterait leur mise en place rapide. Il faut aussi mobiliser celui de la santé. En 2023, notre campagne a produit une bande dessinée traduite en arabe, destinée à être relayée par la diaspora algérienne en France vers ses proches restés au pays, sur le modèle de ce qui s’est fait au Cambodge ou au Vietnam pour sensibiliser au danger des mines antipersonnel. Ces supports, combinés à des centres d’information locaux, permettraient à la fois de prévenir, de recueillir la mémoire de ces sites et, surtout, de tenir les populations éloignées des zones de danger.

Quelles avancées observez-vous du côté algérien ces dernières années ?

L’Etat algérien a toujours revendiqué et protesté, notamment autour des commémorations du 13 février, mais on observe une nette accélération depuis 2020, et notre travail n’y est probablement pas étranger. En 2021, l’Algérie a créé une agence publique dédiée au nettoyage des anciens sites d’explosions, une avancée concrète. Il serait d’ailleurs intéressant que cette agence publie des rapports sur son travail. L’an dernier, pour la première fois, lors des commémorations des soixante-cinq ans de la première explosion, l’Assemblée populaire nationale algérienne s’est saisie du dossier, débouchant sur des recommandations importantes : créer un centre de mémoire, constituer des archives, nouer des liens avec des parlementaires étrangers sur ces questions. Il y a encore beaucoup à faire, mais le sujet avance du côté algérien.

Autre urgence : lancer des études sanitaires pour cartographier les risques et observer les radiations ?

Ces études relèvent de l’Etat algérien, seul compétent en la matière. Il est urgent de les mener sur le terrain.

La ratification du TIAN par l’Algérie pourrait aussi faciliter des coopérations avec d’autres Etats (suivre l’exemple du Kazakhstan) ou des ONG pour réaliser de telles études. Il faut aussi qu’Alger réfléchisse à la manière d’ouvrir des centres de prévention et de santé pour établir des statistiques sanitaires sur les taux de cancer des populations du Sahara algérien.

Pourquoi le dossier algérien est-il si peu documenté par rapport à Hiroshima, Tchernobyl ou Fukushima, ou même par rapport à la Polynésie ?

Ce n’est que depuis 2010, soit seize ans, que la France reconnaît officiellement l’existence de victimes des essais nucléaires : nous en sommes encore aux tout premiers éléments d’une vérité qui commence tout juste à se dévoiler. Notre rapport de 2020 demeure, plus de soixante ans après les faits, la seule véritable source d’information sur le sujet des déchets nucléaires. D’où la nécessité de transparence côté français et d’accélération des actions côté algérien.

Un film de Rachid Bouchareb, consacré aux essais nucléaires, doit sortir en 2027, en pleine campagne présidentielle française. Peut-il changer la donne dans l’opinion publique ?

Je ne connais pas la teneur de ce film, mais le retentissement qu’a eu Indigènes, du même réalisateur, sur le rôle des tirailleurs dans l’armée française laisse penser que Reggane pourra informer à la fois le public français et le public algérien, une grande partie de la population algérienne ignorant elle-même cette page de l’histoire. Le cinéma est un moyen de renouer des relations entre les peuples et d’écrire une nouvelle page commune. J’espère que ce film suscitera débats, conférences et nouveaux témoignages, et qu’il poussera les deux gouvernements à agir ensemble pour aider les populations, protéger l’environnement et faire comprendre, plus largement, le danger des armes nucléaires.

Une exposition «Toxicité coloniale», documentant le paysage radioactif dans le Sahara, réalisée par Samia Henni, a été montrée au Canada et doit être visible en France. Pouvez-vous en parler ?

Cette exposition, fondée sur un véritable travail de recherche, permet d’appréhender la «toxicité coloniale», pour reprendre l’expression de Samia Henni, sous un angle différent : comment les habitants ont récupéré une partie des matériaux laissés sur place, comment ce territoire a été colonisé, conquis et conservé jusqu’en 1967 pour continuer les explosions. Elle sera présentée à Paris en novembre et offre une autre manière, plus sensible, de comprendre cette page sombre de notre histoire.

En conclusion, quelles sont aujourd’hui les priorités sur ce dossier colonial toxique?

La proposition de loi en cours de vote doit permettre de reconnaître, quasi automatiquement, le statut de victime aux personnes atteintes d’une maladie radio-induite et à leurs ayants droit, en Polynésie comme au Sahara, ce qui augmenterait radicalement le nombre de victimes reconnues. Il faut, plus largement, une transparence totale sur les explosions nucléaires dans le Sahara : sur ce que sait la France, sur les cartes, les inventaires et le nombre de personnes présentes sur les sites.

Car, dans quelques années, si rien n’est fait aujourd’hui, plus personne ne se souviendra qu’il y a eu des explosions nucléaires et que des déchets radioactifs y ont été laissés. Et les conséquences pourraient être encore plus graves.

Il faut que la France répare cette tache sombre de son histoire et reconnaisse les conséquences de ses essais nucléaires en Algérie et ailleurs. Il n’est jamais trop tard. Le nucléaire reste une invention dont les conséquences environnementales et humaines continuent de peser sur notre passé, notre présent et notre avenir.

Bio express
2013 : participation à la création d’ICAN France.
2017 : négociations du TIAN à l’ONU (New York), puis remise du prix Nobel de la paix à ICAN, à Oslo.
2023 : prise de fonction comme directeur d’ICAN France.
2025 : première visite en Algérie, à Reggane.

Glossaire :

Accident :
Tout événement involontaire, y compris les fausses manoeuvres, les défaillances du matériel ou d’autres anomalies, dont les conséquences ou les conséquences potentielles ne sont pas négligeables du point de vue de la protection ou de la sûreté.

Contamination :
Présence de substances radioactives dans ou sur une matière ou le corps humain, ou dans tout lieu où elles sont indésirables ou pourraient être nocives.

Déchets radioactifs :
Matières, sous quelque forme physique que ce soit, qui résultent de l’exercice de pratiques ou d’interventions, qu’il n’est pas prévu d’utiliser par la suite, et i) qui contiennent, ou sont contaminés par, des substances radioactives et ont une activité ou une activité massique ou volumique supérieure au niveau de libération des prescriptions réglementaires et ii) pour lesquelles l’exposition à ces matières n’est pas exclue du champ d’application des Normes.

Décontamination :
Enlèvement ou réduction de la contamination par un procédé physique ou chimique.

Dose :
Mesure du rayonnement reçu ou «absorbé» par une cible. Selon le contexte, on emploie les grandeurs appelées dose absorbée, dose à un organe, dose équivalente, dose effective, dose équivalente engagée ou dose effective engagée. Les adjectifs qualificatifs sont souvent omis lorsqu’ils ne sont pas nécessaires pour définir la grandeur considérée.

Exposition :
Action d’exposer ou fait d’être exposé à une irradiation. L’exposition peut être soit externe (irradiation due à des sources situées hors de l’organisme), soit interne (irradiation due à des sources se trouvant à l’intérieur de l’organisme). L’exposition peut être classée comme normale ou potentielle; il peut s’agir d’une exposition professionnelle, d’une exposition médicale ou d’une exposition du public […]
(source : AIEA)

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