Culture

Décès de Sid Ahmed Agoumi

Par R. C.•12 min de lecture
Brifa
Décès de Sid Ahmed Agoumi
Résumé IA

L'acteur algérien Sid Ahmed Agoumi, figure emblématique du cinéma et du théâtre national, est décédé, suscitant une vague d'hommages de la part d'écrivains et d'artistes majeurs.

Yasmina Khadra, Nadjib Stambouli, Arezki Metref et Akli Ourad saluent tour à tour son charisme, son talent précoce révélé dans «Les Hors-la-loi» et sa générosité intellectuelle.

Malgré l'éloignement des scènes dans ses dernières années, Agoumi est resté habité par la comédie jusqu'à défier la maladie avec une lucidité prophétique.

Ses pairs mesurent aujourd'hui l'empreinte immense d'un artiste qui a incarné la dignité du comédien algérien face à l'adversité.

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El Watan

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Yasmina Khadra, écrivain : «LES HÉROS MEURENT AUSSI» 

« Ma première rencontre avec Sid Ahmed Agoumi remonte au début des années 1970. Au cinéma Splendide de Koléa qui affichait «complet» tous les jours. On y projetait Les Hors-la-loi, le premier «western» du bled. Ceux qui avaient vu le film n’en tarissaient pas d’éloges. Je voulais y jeter un coup d’oeil, moi aussi, mais j’étais consigné le week-end pour avoir mal fait mon lit au carré. A l’Ecole des cadets, on ne badinait pas avec ce genre de rigueur. J’étais allé voir l’adjudant pour qu’il lève la sanction disciplinaire ou qu’il la reporte au week-end d’après. L’adjudant ne voulait rien savoir. Déjà, il m’avait dans le collimateur depuis qu’il m’avait surpris en train de fumer dans les latrines. Sauf que pour rien au monde je ne voulais rater l’ultime séance de Les Hors-la-loi». Avec Matricule 53, Ikhlef Mohammed de son vrai nom, nous avions fait le mur. Il y avait foule devant le ciné, ce samedi-là. Normal, c’était la dernière séance. Il nous a fallu batailler pour nous frayer un passage jusqu’au guichet. Et lorsque Sid-Ahmed Agoumi est apparu à l’écran, beau comme un prince, drapé dans un poncho taillé dans un tapis berbère, la dégaine époustouflante et le regard percutant, tout le monde, dans la salle, était scotché. Notre Django national surclassait Clint Eastwood et tous les pistoleros d’Hollywood. Il crevait l’écran. À cheval ou solidement campé sur ses jarrets, il avait tout pour lui. Chaque fois qu’il se préparait à dégainer, la salle retenait son souffle. Et chaque fois qu’il faisait mouche, une clameur assourdissante faisait vibrer les murs du cinéma, plus puissante que celle qui nous ensorcelait lorsque la cavalerie US sonnait l’assaut pour sauver la diligence assiégée par les Peaux-rouges. On se fichait des John Wayne et consorts. Désormais, on n’avait d’yeux que pour cet intrépide rebelle des Djurdjura qui nous vengeait, nous tous, grands et petits, de ce diable de Caïd et de ses ignobles rejetons.

Après le film, tandis que je regagnais l’école par des chemins contournés, je me surprenais à porter une main hardie au colt imaginaire pendouillant à ma hanche. Sid-Ahmed m’habitait corps et âme. J’avais enfin trouvé mon héros.  Sid Ahmed Agoumi interpréta d’autres rôles. Il creva encore et encore d’autres écrans, illumina d’autres rampes. On le voyait au cinéma, au théâtre, à la télé, toujours charismatique, le talent en bandoulière. Puis, ses apparitions se mirent à s’espacer. Au pays, les cinémas cadenassaient leurs portes, se livraient à la poussière et aux rats, se délabraient inexorablement et il y avait de moins en moins de productions nationales. Pour Sid-Ahmed, c’était comme si on le mutilait. Lui qui voulait interprétait tous les justiciers et tous les brigands, tous les seigneurs et tous les damnés, qui était né pour n’être que comédien, qui ne vivait que pour affronter les caméras et les feux de la rampe, il était amené à prendre son mal en patience. Il faut dire que les temps avaient changé, que le talent n’était plus attractif, que la culture perdait pied dans l’étang malsain des cleptocrates et des obscurantistes. Les Arts, chez nous, n’avaient plus la cote. En avaient-ils eu, avant ? Je ne m’en souviens pas. Chez nous, les artistes, les champions, les génies, on n’en voulait pas et on n’en veut toujours pas. Il fallait aller voir ailleurs si l’air était plus frais.
J’ai revu Sid-Ahmed Agoumi, des décennies plus tard. Malgré la disette, il demeurait flamboyant. Il avait la comédie dans la peau, les veines, dans les gènes, jusque dans ce qu’il respirai.[…] »

Nadjib Stambouli, AUTEUR ET JOURNALISTE : «l’artiste sans âge»

« Mon ami Sid-Ahmed Agoumi nous a quittés. Ces derniers jours, je pensais l’appeler, mais ne l’ai pas fait, jusqu’à ce que la terrible nouvelle me rappelle à l’ordre. Donc, je vous en conjure, appelez vos amis avant qu’il ne soit trop tard. En hommage à sa mémoire je partage ce texte publié dans Ma piste aux étoiles. […]
« Agoumi, l’artiste sans âge Bel homme, le bel artiste ne se gêne pas d’arborer avec une fierté non dissimulée sa beauté, comme un coq qui pavoise, avec un panache naturel décliné sans arrogance ni forfanterie. Sid-Ahmed Agoumi est un homme raffiné, de cette délicatesse innée ou acquise héritée de son père, tailleur, finesse qui est la marque de fabrique d’un homme qu’irrigue jusqu’au bout du regard, du rire et de la parole, une pulsion de vie appelée passion. Qui de l’homme de théâtre, comédien hors pair, metteur en scène talentueux, dramaturge méticuleux, au sens original, l’homme qui rôde autour du théâtre pour choisir le bon texte, le bon adaptateur et le bon casting, de l’acteur de cinéma ou de l’homme tout court a déteint sur l’autre pour sécréter cet Agoumi rayonnant même dans les pires peines et flamboyant matin, midi, soir, nuit et entre temps ? Tout récemment, sur le hall du Théâtre National d’Alger, « l’Opéra » pour ses intimes, on l’a encore vu avec un naturel profondément arrimé à sa personnalité flamboyante, étaler sa prestance, ses gestes amples, son rire communicatif bref, faire spectacle sans jamais s’y donner évidemment, étant si profondément imbu et habité par le théâtre qu’il donne l’impression d’être en éternelle représentation. Jamais je n’ai autant regretté, comme cela m’arrive souvent avec Sid-Ahmed, autant que cette soirée-là, de ne pas avoir en main une caméra, pour le filmer au moment où je lui ai fait la plus émouvante des surprises, en lui offrant, discrètement, soigneusement dissimulée dans une chemise banale, la photo… de sa regrettée maman. A son contact, on se familiarise avec le principe incrusté dans le quotidien, qu’il n’est de vocation artistique qui ne soit imprégnée de générosité intellectuelle, ni de grande carrière en ce domaine, à l’image de la sienne, qui ne soit irriguée de générosité tout court. Parfait bilingue, denrée humaine plutôt rare en ce milieu, attaché aux valeurs identitaires les plus profondes de son pays et revendiquant cet attachement, sans jamais le laisser éroder ses convictions et idées d’homme moderne, Agoumi, sur les planches comme sur les plateaux, injecte dans chaque réplique, chaque mouvement du corps ou des yeux, chaque intonation, un incomparable don de comédien, mixture de qualités innées, mais aussi résultat d’un patient et long travail, rappelant que l’inspiration artistique n’est nullement incompatible avec sérieux et conscience professionnelle.[…] »

Arezki Metref, écrivain : « Quand je serai mort…»

« Au moment exact où Facebook fait resurgir le souvenir de cette affiche, j’apprends le décès de Sid Ahmed Agoumi. Une vague de mémoires remonte aussitôt à la surface, ravivant notamment les jours sombres et lumineux du montage de cette pièce en 1998. Pourtant, ce n’est pas cette aventure théâtrale qui s’impose à moi aujourd’hui. C’est un tout autre souvenir, plus poignant. Il date de 2004. Je crois que Sid Ahmed venait tout juste d’apprendre la maladie qui le guettait. Face au diagnostic, il n’y avait chez lui ni résignation ni apitoiement, mais cette hauteur loyale qui le caractérisait. Il avait lancé cette phrase, grave et magistrale : « Je défie la mort. » Puis est venu ce soir de spleen, un soir de vague à l’âme où le téléphone a sonné. Au bout du fil, sa voix. Il a confié avec une lucidité presque prophétique : « Quand je serai mort, c’est là que vous réaliserez ce que je fais pour nous tous. » Aujourd’hui, la scène s’est éteinte, mais la portée de ses mots demeure intacte. Tu avais raison, Sid Ahmed. Nous mesurons désormais l’immensité de ton empreinte et la générosité de ton engagement. Adieu, l’ami. »

Akli OURAD, Auteur : «LE JOUR OÙ AGOUMI M’A PROPOSÉ DE REJOINDRE LE TNA»

Il y a des comédiens que l’on regarde jouer. Et puis il y a ceux qui, sans le savoir, vous donnent envie de monter sur les planches. Sid Ahmed Agoumi fut de ceux-là. Il fut l’un de ces grands comédiens algériens qui me firent aimer le théâtre au point de m’embarquer dans cette belle passion qui occupa une partie de ma jeunesse pendant une quinzaine d’années. Une passion qui, des années plus tard, devait me conduire jusqu’à lui, non plus devant une scène, mais dans son bureau de directeur du Théâtre National Algérien. Je me souviens encore de notre rencontre à Dar Ahmed Pacha, dans la Basse Casbah, au 10, rue Hadj Omar, ce magnifique palais ottoman qui abrite la direction du TNA. C’était un jour du mois de mai 1992. Ma troupe « Dey » était alors sous le parrainage du TNA. Je me souviens encore de cette rencontre dans son beau et large bureau othoman. Au détour de notre conversation, Sid Ahmed Agoumi me proposa tout simplement de rejoindre le TNA comme comédien professionnel. Je suis resté bouche bée un instant. Moi, au TNA !!!! À la demande d’Agoumi. Je n’en revenais pas. Entendre une telle proposition de la bouche d’un monument du théâtre algérien, pour rejoindre une institution de la stature du TNA, m’avait profondément comblé. Pour le comédien amateur que j’étais, c’était une reconnaissance qui valait tous les applaudissements. et pourtant, j’ai dit…non.
Je lui ai expliqué que j’avais une autre vie, un autre métier, une carrière d’ingénieur des travaux publics que j’avais choisi de poursuivre. Je me souviens encore de son immense déception. Ce n’était d’ailleurs pas mon premier « non » à un directeur de théâtre. Quelques années auparavant, j’avais donné pratiquement la même réponse à Said Benselma, son prédécesseur au TNA, et à Malek Bouguermouh au Théâtre régional de Béjaïa.Avec les années, combien de fois ai-je haï ces « non » ! Combien de fois ai-je imaginé ce qu’aurait pu être ma vie si j’avais accepté de rejoindre cette belle équipée de comédiens du TNA, sous la direction d’un tel monstre sacré des planches et des caméras de notre pays. Le destin possède parfois un sens étrange de la mise en scène.[…] Aujourd’hui que Sid Ahmed Agoumi vient de tirer sa révérence, ce souvenir me revient avec une infinie tendresse. Je veux me souvenir de cette voix, de cette présence, et cette personalite qui imposait l’admiration. Je veux surtout me souvenir de l’homme qui avait cru suffisamment au jeune comédien amateur que j’étais pour lui dire, simplement, viens avec nous. Je n’ai pas accepté son invitation. Mais, plus de trente quatre ans après, je mesure encore l’honneur qu’elle représentait.
Aujourd’hui, le rideau tombe sur l’un des grands serviteurs du théâtre algérien. Mais pour certains comédiens, le rideau ne tombe jamais tout à fait. Ils restent quelque part a mi-hauteur pour laisser une lumière fragile doucher la scène lorsque la salle s’est vidée. Sid Ahmed Agoumi appartient désormais à ceux-là. Adieu au dieu des planches.
Adieu l’artiste. Merci d’avoir, un jour, cru que j’avais ma place parmi les vôtres.

Bachir Derraïs, réalisateur : «Sid Ahmed Agoumi nous quitte sur la pointe des pieds…»

« Difficile de trouver les mots pour parler de toi, Sid. Une immense carrière, un parcours exemplaire, mais au-delà de l’acteur, je veux me souvenir de l’homme : généreux, drôle, simple, avec cette façon bien à toi de rendre les moments plus légers.
Nous avons partagé au moins un quart de siècle de travail, d’amitié, de complicité et surtout de fous rires. Des souvenirs qui resteront avec moi pour longtemps. Aujourd’hui, le silence remplace nos éclats de rire.
Repose en paix, mon cher Sid.
Tu vas nous manquer terriblement.»

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