Les enjeux

Par B. Bousselah•17 min de lecture
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Les enjeux
Résumé IA

L'intelligence artificielle, notamment l'IA générative combinée à l'apprentissage automatique, bouleverse le système éducatif algérien et impose de repenser la finalité de l'école, passant d'une logique de transmission à une logique d'apprentissage.

L'UNESCO a publié en 2023 un guide urgente recommandant des politiques centrées sur l'humain, la protection des données, des limites d'âge et une évaluation éthique des outils avant leur déploiement dans les établissements.

L'Algérie a engagé sa transformation numérique, mais l'IA ne se réduit pas à une simple numérisation : le modèle traditionnel fondé sur la mémorisation doit céder la place au développement du jugement critique, de la créativité et de la responsabilité, sans chercher à remplacer l'enseignant.

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Le Quotidien d'Oran

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On est tous concerné par le devenir de l’école et de l’université Algérienne car ce sont les bases des développements de la nation. On doit s’inquiéter au quotidien du niveau de notre école de son prolongement vers la formation ou vers le supérieur.

On doit s’inquiéter également des développements technologiques incessants et de la grande révolution introduite par l’utilisation de l’intelligence artificielle à tous les niveaux et surtout les transformations et les impacts qu’elle peut introduire sur tout notre système éducatif.

Avant d’aborder la grande question de l’impact de l’IA sur notre système éducatif, il est important de faire la distinction entre les différentes branches de l’IA. Pour bien situer le lecteur, on peut affirmer de façon sommaire que l’IA renferme plusieurs branches qu’on peut brièvement résumer comme suit sans aller dans le détail car les ramifications son nombreuses.

- IA symbolique ;

- Apprentissage automatique (Machine

Learning - ML) ;

- IA générative.

Dans l’éducation, ce n’est pas une seule branche ou ramification de l’IA qui intervient. Plusieurs ramifications se combinent. Mais celles qui jouent le rôle le plus important dans la transformation actuelle de l’enseignement, c’est l’IA générative combiné à l’apprentissage automatique (Machine Learning -ML). L’IA générative est la branche qui transforme le plus directement la relation enseignant-apprenant. C’est l’application la plus visible de l’IA.

Par exemple ChatGPT ou DeepSeek sont des intelligences artificielles génératives, alimentée par de grands modèles de langages (Large Language Model -LLM) et qui reposent sur des techniques d’apprentissage automatique (ML).

L’IA et l’éducation

L’intelligence artificielle est en train de modifier profondément notre rapport à la connaissance. Elle intervient désormais dans des activités que l’on considérait jusqu’à récemment comme relevant exclusivement de l’intelligence humaine. Cette évolution pose de grandes questions à l’école Algérienne.

L’arrivée de l’intelligence artificielle nous oblige à repenser la finalité de l’école. On doit passer d’une logique de transmission à une logique d’apprentissage.

Doit-on conserver le fonctionnement de notre le système éducatif exactement tel qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire la transmission du savoir et laisser l’apprenant utiliser l’IA pour ses propres besoins. C’est la réalité d’aujourd’hui et cela pose un grand problème. Il y aura une rupture entre l’enseignement et l’apprentissage car transmettre un savoir (enseignement) ne veut nullement acquisition de ce savoir (apprentissage).

L’IA nous oblige aujourd’hui à revoir de façon simultanée, les programmes, les méthodes pédagogiques, le rôle de l’enseignant, le rôle de l’élève et tous les éléments inhérents à tout cela. On voit bien que c’est un grand chantier et qu’il nécessité les actions et les efforts de chacun. C’est un problème systémique.

L’IA est en train de modifier la manière d’enseigner, d’apprendre, d’évaluer et même de concevoir les programmes et les méthodologies pédagogiques.

L’IA est une source d’espoir pour l’éducation car elle se met au niveau de tous. Son utilisation rationnelle et j’insiste sur l’aspect rationnel, permet de réduire considérablement la recherche et l’organisation de l’information.

L’IA peut être également un chemin vers plus de démocratisation à l’accès au savoir, surtout pour ceux qui n’ont pas accès à un enseignement ou à des ressources pédagogiques de qualité.

L’intelligence artificielle est en train de s’imposer dans la transformation des systèmes éducatifs à travers le monde. Aujourd’hui, il existe un marché de l’Edtech (Educational Technologies) qui concerne l’ensemble des activités économiques, des technologies et des services qui appliquent le numérique et l’innovation au secteur de l’éducation et de la formation et qui est en progession continue. A travers le monde, de plus en plus d’établissement se tournent vers l’enseignement interactif, personnalisé et accessible grâce aux outils digitaux et à l’IA éducative avec comme souci l’amélioration de la motivation de l’apprenant, l’optimisation des méthodes et des pédagogies d’enseignement et également exploiter les données éducatives pour réduire les risques de décrochages et de déperditions.

La montée en puissance de l’IA doit absolument s’accompagner d’une prise de conscience institutionnelle. Il y a une nécessité d’élaborer une stratégie pour intégrer l’IA dans l’éducation et mettre en avant un usage responsable. Par exemple, on peut se référer au premier guide qui a été élaboré par l’UNESCO (publié en 2023) sur l’IA générative dans l’éducation qui insiste sur l’urgence d’agir et d’avoir des directives formelles sur l’usage de l’IA. On peut résumer ce rapport grâce à ces 3 points:

- Les premières recommandations sur l’IA générative dans l’éducation, visent à aider à mettre en œuvre des actions immédiates, à planifier des politiques à long terme et à développer les capacités humaines afin de garantir une vision de ces nouvelles technologies qui soit centrée sur l’humain,

- Il doit y avoir des mesures-clefs pour réglementer l’utilisation des outils de l’IA générative, notamment en rendant obligatoire la protection de la confidentialité des données et en envisageant une limite d’âge pour leur utilisation. Le guide décrit les exigences imposées aux fournisseurs de de L’IA générative pour permettre leur utilisation éthique (respecter les valeurs morales fondamentales dans l’éducation),

- Le guide propose également des orientations et des recommandations pour les établissements d’enseignement et aux décideurs pour l’emploi de l’IA générative, en fonction de sa pertinence pour l’éducation sur le plan éthique et pédagogique et dans l’objectif est de s’assurer de réels bénéfices pour la population des apprenants et des chercheurs lors de l’utilisation des outils de l’IA générative.

L’IA dans la formation enAlgérie

L’école Algérienne dans toutes ses ramifications, est en droit de se poser la question, quelles sont les règles à adopter car la plupart des apprenants et surtout les étudiants utilisent l’IA au quotidien. On ne peut pas regarder ailleurs et laisser les choses telles quelles car l’IA est en passe de devenir une composante normale de l’éducation.

Pour les apprenants, l’intégration de l’intelligence artificielle dans le processus éducatif peut apporter des bénéfices significatifs en termes de personnalisation, de motivation et d’inclusion, tout en soulevant de nouvelles questions quant à l’autonomie de l’élève et à l’équité de son évaluation.

L’Algérie a déjà engagé une transformation numérique aussi bien dans l’éducation nationale que dans l’enseignement supérieur. Cependant, il est impératif de savoir que l’IA n’est pas une simple numérisation supplémentaire car l’école traditionnelle associée à des ordinateurs, à internet et une plateforme d’IA générative ne fait pas ni l’école ni la formation de demain.

L’apparition de l’IA remet profondément en cause le modèle de l’école fondé principalement sur la transmission, la mémorisation, la restitution suivi par l’évaluation des connaissances comme mission principale. C’est ce l’on appelle l’école traditionnelle. Cette école traditionnelle repose largement sur un modèle dans lequel l’enseignant possède le savoir et le transmet à l’élève.

Le modèle traditionnel, a été à un moment de l’histoire nécessaire car la connaissance était limitée aux enseignants et aux livres. L’école était le nœud qui constituait le principal lieu organisé d’accès au savoir. L’intérêt est de transformer l’école pour former les apprenants à développer ce que l’IA ne peut pas leur donner, c’est à dire le jugement, l’esprit critique, la créativité, la responsabilité, la motivation d’apprendre et de décider dans un monde où l’IA devient un partenaire de l’intelligence humaine. Le danger qui guette la formation est l’idée de penser à se passer de l’enseignant, car l’intelligence artificielle permet aujourd’hui l’accès à l’information. Elle peut interpréter, reformuler, expliquer et produire de nouvelles informations à la demande. On a tendance à dire que l’IA est capable de transmettre le savoir mieux, plus rapidement et plus individuellement que l’enseignant, que reste t-il de l’acte d’enseigner?

La place de l’enseignant à l’ère de l’IA

A l’ère actuel, si l’enseignant continue à enseigner de façon traditionnelle, nécessairement l’apprenant va se dispenser de ses services et cela risque de rendre la place de l’enseignant inutile mais cela ne peut dépendre que de l’enseignant. Son rôle doit évoluer.

Adopter un raccourci et dire qu’il est temps de se passer de l’enseignant et des contraintes figées et imposées de l’école traditionnelle est un danger qui guette toutes les sociétés. Le grand risque c’est d’avoir des apprenants qui apprennent sans comprendre. L’exemple simple qu’on peut donner et que lorsqu’on pose un problème à un apprenant, l’IA permet de lui donner la solution mais il ne sait pas quel est le cheminement qui a adopté par l’IA pour obtenir cette solution. L’apprenant sait obtenir une solution sans savoir résoudre lui-même le problème. On a une illusion d’avoir acquis de la compétence ce qui est totalement faux. C’est le risque pédagogique par exemple de l’utilisation inappropriée de l’IA

Pour ne pas être dépassé par les évènements et cela est une nécessité, l’enseignant doit être à l’écoute des sensibilités de ses apprenants, car l’IA ne peut pas sentir ni le découragement ni le manque de motivation, ni les difficultés sociales, ni les difficultés liées à l’environnement ou les besoins particuliers de l’apprenant. Elle est juste là pour répondre à des questions ou des «prompts».

Ainsi l’enseignant ne joue pas uniquement le rôle de transmetteur de connaissances mais un concepteur d’apprentissages, accompagnateur, guide, évaluateur et garant de la qualité du savoir. L’IA est présente pour être un outil accompagnateur et facilitateur.

L’apprenant peut être soit un consommateur, un utilisateur ou un apprenant. Dans le premier cas l’IA est dangereuse et inutile car l’apprenant ne fait que reproduire un schéma.

Dans le second cas l’IA est un outil et pour le troisième cas, l’apprenant peut enrichir ses connaissances par une confrontation de son approche de la solution d’un problème avec celle préconisée par l’IA. Les deux derniers cas sont à mixer pour apprendre à utiliser l’IA pour un bénéfice maximum. C’est le rôle de l’enseignant de pouvoir diriger l’apprenant vers les meilleurs chemins possibles.

Le véritable enjeu est donc de faire évoluer le rôle de l’enseignant à tous les niveaux de la formation (éducation nationale, formation professionnelle, enseignement et recherche supérieurs).

À l’ère de l’IA, le rôle de l’enseignant ne doit plus être seulement un transmetteur de savoir, mais celui qui apprend à l’apprenant à construire son savoir. C’est ce que préconise ma pédagogie active. L’enseignant doit être un concepteur d’apprentissages, un accompagnateur, un guide, un évaluateur et garant de la qualité du savoir. L’IA est présente pour être un outil accompagnateur. Il y a donc une nécessité de former l’enseignant à cette nouvelle tâche irréversible.

La formation des enseignants à l’IA ne doit pas être superficielle. L’enseignant doit avoir une connaissance sur les principes fondamentaux de l’IA pour comprendre son fonctionnement et doit savoir utiliser l’IA pour un usage pédagogique adapté à ses apprenants. Dans ce contexte le cours qu’il doit présenter doit tenir compte de l’existence de l’IA. Ainsi pour réussir une intégration de l’IA de façon efficace et postive, il y a la nécessite d’adopter une démarche triangulaire entre les enseignants, les apprenants et l’IA avec comme point nodal et référent pédagogique l’enseignant.

Certes l’IA peut fournir plusieurs solutions à une problématique, mais laquelle est correcte, acceptable et adaptable à une situation donnée et pourquoi? C’est à l’enseignant de guider l’apprenant vers le jugement adéquat et le plus plausible.

Il est donc temps que l’école et l’enseignant en avant garde puissent apprendre à l’apprenant à construire, vérifier, mobiliser et utiliser ses connaissances. L’analyse critique ne peut se faire sans les connaissances nécessaires. Cela implique qu’il ne doit pas y avoir d’opposition entre connaissances et compétences. La connaissance c’est le savoir théorique mémorisé, alors que la compétence est l’utilisation de ce savoir pour atteindre un objectif précis. On voit bien qu’il doit y avoir une articulation entre les deux.

Les opportunités et les risques de l’IA

Il faut savoir que dans un groupe, les apprenants n’interagissent pas au même rythme. C’est un phénomène qui n’est pas perceptible par l’enseignant attentif. L’IA, elle peut proposer plusieurs niveaux d’explication et aussi des exemples concrets. Elle peut donc personnaliser l’apprentissage. C’est le coté très intéressant de l’IA, elle peut être un assistant pour l’enseignant. Ce qui permet à ce dernier de consacrer plus de temps à l’accompagnement et aux préoccupations de ses apprenants.

L’IA est certes un outil facilitateur de l’apprentissage mais il y a le risque de rendre cet apprentissage trop superficiel. Le défi qui est lancé à l’école et à l’université c’est d’apprendre à chacun, l’utilisation de l’IA pour apprendre et non pas pour éviter d’apprendre. En plus de ce défi, il y a les problèmes inhérents à l’évaluation des apprenants.

Avec l’existence de l’IA, l’évaluation est totalement bouleversée. On ne sait pas si c’est l’apprenant qui a rédigé seul un document ou un devoir ou c’est totalement l’IA qui s’est occupée de cette tâche. La note obtenue n’est plus une mesure de quantification de niveau.

A l’heure du développement technologique, on a vu des étudiants prendre des photos de problèmes et les donner à l’IA pour obtenir la solution toute prête. Ce que l’IA va faire sans difficulté. L’étudiant dans ce cas n’a développé ni sa réflexion ni son sens critique, ni sa compétence.

Ce qui pose donc le problème de la manière d’évaluer, qui doit absolument changer. On pourrait par exemple donner à l’apprenant la réponse à un problème et mettre quelque part une erreur «bug» et lui demander d’analyser cette réponse. Même s’il va utiliser l’IA, il se va se poser les questions fondamentales est ce que l’erreur provient de l’IA ou de la réponse source. Car l’IA n’est pas infaillible. Par ce phénomène on peut développer les connaissances et le sens de la critique et de l’analyse.

Les perspectives

L’école algérienne doit évoluer progressivement en relation avec l’évolution technologique et surtout par une utilisation appropriée de l’IA que cela soit au niveau de l’apprenant ou au niveau de l’enseignant pour pouvoir assister chacun à l’accompagnement de son apprentissage ou dans la préparation ou l’analyse de l’apprentissage.

Au niveau institutionnel, Il est fondamental de garantir un accès équitable aux ressources numériques pour s’assurer d’une utilisation rationnelle des potentialités que peut offrir l’IA.

La stratégie est de mettre à dispositif l’infrastructure nécessaire et de se baser sur une expérimentation pilote d’en tirer les résultats, ajuster les correctifs et ensuite généraliser l’aspect positif.

L’IA est déjà présente dans l’école Algérienne de façon externe et aléatoire par son utilisation au quotidien par tous les acteurs. Doit-on continuer sur ce chemin? Cela risque d’être néfaste. Pour y remédier, il faut se poser une question fondamentale, est ce qu’on souhaite une école centrée sur la transmission, la mémorisation et la restitution et qui utilise les nouvelles technologies? Ou bien passer à une école qui va profiter de l’IA et de ses évolutions pour en faire un instrument au profit de l’intelligence de l’apprenant et de l’évolution en général. Il est impératif de savoir que l’IA sait faire mais ne décide pas. L’individu doit savoir faire et il doit décider. C’est un impératif à tous les niveaux et c’est le rôle qui est exigé pour tous les lieux de formations. Il est important de noter que dans l’environnement qui est le notre, l’erreur absolument à éviter c’est d’importer des solutions conçues et adaptées par ailleurs car l’enjeu n’est pas uniquement technologique.

*Professeur des universités

- Auteur d’une dizaine ouvrages scientifiques dont la plupart sont visibles sur internet

- Vice-président de la Commission de la réforme du système éducatif,

- Recteur de l’Université de Sétif,

- Directeur de l’Observatoire national de l’éducation et de la formation

- Président du Centre pour la promotion de la recherche de l’ISESCO

- A exercé des fonctions de formation auprès d’institutions étrangères

- Ancien conseiller du Président de la République pour les nouvelles technologies

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