Oran, mémoire d’un âge heureux

Par Ahmed Farrah•4 min de lecture
Brifa
Oran, mémoire d’un âge heureux
Résumé IA

Un récit nostalgique évoque les souvenirs d'un étudiant quittant l'université d'Es-Senia, il y a près d'un demi-siècle, pour rejoindre Oran en bus orange.

Les cinémas Colisée, Régent, Balzac, Miramar et Empire servaient de refuges silencieux, avant que la soirée ne se prolonge au café Le Cintra.

Aujourd'hui, ces salles et ces lieux n'existent plus que dans la mémoire, transformés en souvenirs que l'on peut revisiter en fermant les yeux.

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Le Quotidien d'Oran

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Nous quittions l’université d’Es-Senia avec cette impression étrange de nous arracher à une contrainte légère, presque sans gravité, comme on s’échappe d’une journée trop serrée. Le bus orange nous attendait, fatigué et vibrant, sur la route qui descendait vers Oran. À l’intérieur, les vitres tremblaient, les voix se croisaient sans jamais vraiment se rejoindre, et déjà la ville nous reprenait, doucement, rue après rue, parfum après parfum, lumière après lumière. Car, à l’époque, le charmant petit village d’Es-Senia était au fin fond du monde : seuls des champs agricoles le séparaient du campus de l’ENSEP et de l’Institut des Télécommunications.

À mesure que nous approchions d’Oran, notre journée changeait de rythme. Nous descendions du bus avec l’envie de prolonger cette échappée, et les cinémas devenaient naturellement nos refuges silencieux, nos escales invisibles : Colisée, Régent, Balzac, Miramar, Lynx, Escurial, Century, Empire… Des noms qui ne désignaient pas seulement des salles, mais des promesses, des ailleurs possibles, des vies empruntées le temps d’une séance. On n’y entrait pas pour voir un film, mais pour se perdre un peu, pour disparaître sans drame, presque avec plaisir. La Cinémathèque, elle, parlait une langue plus grave, plus lente, comme si elle s’adressait à une autre partie de nous-mêmes.

Avant de pousser les portes d’une salle, nous laissions souvent nos pas nous entraîner dans les rues. Dehors, Oran poursuivait son propre récit. Une ville mêlée de sel et d’humidité, de cris et de moteurs, de lumière crue et d’ombres rapides. Sur les trottoirs, on traînait sans but, simplement pour prolonger l’instant. Un marchand de graines de tournesol tendait ses petits sachets comme on tend des fragments de temps à mâcher lentement. On parlait fort, on riait pour rien, on refaisait déjà le film qu’on n’avait pas encore vraiment vu. Puis, presque naturellement, la rue nous ramenait vers l’obscurité des salles : la fumée des cigarettes, les fauteuils drapés de velours rouge vermeil résistaient encore au temps, les murmures étouffés, les lumières qui s’éteignaient comme une promesse de silence. Deux heures seulement, mais deux heures d’une densité presque infinie, comme si la vie s’y compressait pour mieux se révéler. Et lorsque l’écran se rallumait, quelque chose avait changé, imperceptiblement, en nous.

À la sortie, nous retrouvions la ville avec des yeux un peu différents. Il ne restait plus qu’à laisser la journée se prolonger au café Le Cintra, sur le boulevard de la Soummam, avec ses cafés crème trop sucrés et ses millefeuilles un peu secs. On s’y attardait longtemps, bien plus que nécessaire, à parler du film sans vraiment parler de lui, à dériver vers tout et n’importe quoi, simplement pour ne pas rompre le fil de la journée. Le monde était encore pauvre, mais le temps, lui, débordait de richesse. Il s’étirait sans limite, comme s’il nous appartenait. Aujourd’hui, ces salles n’existent plus vraiment que dans la mémoire. Elles n’ont pas disparu : elles ont glissé ailleurs, dans une zone floue où les lieux deviennent des souvenirs. On peut encore y entrer, mais sans ticket, sans séance, sans lumière. Juste en fermant les yeux.

C’était il y a presque un demi-siècle… et pourtant, parfois, c’est encore hier.

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