École : L’anglais au primaire : entre confusion et contradiction

Par Rédaction Web•11 min de lecture
Brifa
École : L’anglais au primaire : entre confusion et contradiction
Résumé IA

Le président Tebboune a appelé le 6 septembre 2026 à éloigner l'école des luttes idéologiques pour privilégier le débat pédagogique, relançant l'espoir d'une réforme rationnelle.

L'introduction de l'anglais au primaire constitue une innovation majeure qui impose un protocole rigoureux en trois phases : évaluation pronostique, expérimentation sur plusieurs années, puis généralisation progressive.

Le ministère a pourtant confondu immersion linguistique précoce (3-7 ans) et apprentissage structuré (dès 8 ans), validant en 2022 une généralisation hâtive sans respecter le principe de précaution.

Cette précipitation répétée, comme la suppression concomitante du français en 3e année, risque de reproduire les échecs passés d'innovations imposées sans expérimentation sérieuse.

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Par Ahmed Tessa

Pédagogue

Eloigner l’école de l’idéologie et des luttes politiciennes stériles et s’en tenir au débat pédagogique.» La déclaration du président de la République faite lors du Conseil des ministres du dimanche 6 septembre 2026 a soulagé et redonné de l’espoir aux parents d’élèves. Il est à signaler que depuis des décennies, concernant l’école, l’écrasante majorité des familles algériennes est dans une attente angoissante d’un signal fort de la part des plus hautes autorités du pays.
Et ces mots martelés par le Président prennent la forme d’une orientation stratégique pour le devenir de l’école algérienne. Salvatrice qu’elle est, il est impératif que l’orientation présidentielle soit traduite en termes concrets.
C’est là que réside le défi quasi existentiel pour notre école, notre pays : les normes, rien que les normes pédagogiques et scientifiques. Point barre !
Dans cette modeste contribution, nous allons traiter d’un sujet d’actualité qui fait polémique.
Si pour d’étroits intérêts égoïstes, certains l’abordent sous l’angle idéologique en le plaçant sur le terrain «des luttes politiciennes stériles», l’observateur avisé, lui, le replacera dans son contexte naturel, celui de la pédagogie. Il s’agit de l’anglais au primaire. Pour la clarté du débat, nous devons désigner cette décision (l’introduction de l’anglais au primaire) pour ce qu’elle représente dans le vocable scolaire : c’est une innovation pédagogique, voire même une innovation majeure. Ainsi, en toute logique et selon les normes académiques, une innovation pédagogique d’envergure se doit de satisfaire à un cahier des charges sous la forme d’un protocole d’application.
Ce dernier se décline en trois phases : la phase de l’évaluation pronostique, celle dite expérimentale et enfin la phase de généralisation.
A l’aune du respect de ce protocole, l’autorité compétente pourra valider ou invalider l’innovation. Il ne suffit pas de souhaiter cette innovation pour qu’elle soit efficace de prime abord. Seule, la démarche scientifique est à même de répondre à ce souhait. Qu’en est-il au juste de cet incontournable protocole et de son utilisation dans l’école algérienne ?

Le protocole

Dans le secteur médical, comme en éducation scolaire, l’introduction d’une nouveauté n’a pas pour préoccupation urgente l’aspect financier ou politique, mais bien l’intérêt vital du public concerné par cette nouveauté. Le médical prend soin de la santé physique, l’éducation, elle, s’occupe de la santé morale, intellectuelle des enfants et adolescents dont elle a la charge. A titre d’exemple, la mise en vente d’un médicament nouveau ou d’un vaccin ne se fait pas du jour au lendemain. Cette nouveauté passe par un long processus de validation ou invalidation dans des laboratoires expérimentaux ; principe de précaution oblige. Imaginons le carnage que causerait un vaccin ou un médicament mis en vente en dehors de tout protocole expérimental !
Il en va de même pour l’innovation pédagogique qui ne saurait déroger au principe de précaution que représente le protocole d’application. Pour une fois dans l’Algérie scolaire*, ce principe de précaution a été appliqué grâce à la décision du président de la République. En témoigne la récente décision du ministère de l’Education nationale (MEN) d’annuler celles prises par ce même ministère en juillet 2026. Pour rappel, le MEN avait rabaissé le statut scolaire de la philosophie et du français, tout en rehaussant celui de certaines disciplines «identitaires».
Cette dernière terminologie (disciplines «identitaires») est une spécificité algérienne made in MEN. Elle n’existe nulle part dans la littérature pédagogique universelle où il est question de discipline de spécialité pour le secondaire et d’apprentissages instrumentaux pour le primaire.
Par ailleurs, deux décisions ont été prises à quatre ans de distance : en 2022, l’introduction de l’anglais au primaire et à partir de septembre 2026, la suppression de l’enseignement du français en 3e année primaire et que nous avons pronostiquée dès 2022. Logiquement, elles nécessitent l’application du protocole classique d’expérimentation et le respect du principe de précaution. Une démarche tout ce qu’il y a de classique chez les professionnels de l’éducation. N’est-ce pas qu’il s’agit d’éviter l’échec de ces deux innovations et empêcher que ne surviennent des dégâts qu’auraient à subir nos élèves.
Le descriptif. A l’apparition de la simple idée d’innovation pédagogique, les spécialistes réfléchissent à une «évaluation pronostique» qui consiste à appréhender les risques encourus. Cela bien entendu, avant que l’idée ne passe à la phase de projet à mettre sur le terrain. Il arrive que les risques soient réels et pénaliseraient les élèves. A ce moment, l’idée même d’innovation est abandonnée. Dans le cas contraire, le feu vert est accordé pour que l’innovation entre en phase d’application.
C’est à ce moment que commence la phase expérimentale qui se décline en deux sous-phases. L’une, d’une durée d’une année pleine, a pour objectif d’élaborer les outils de l’expérimentation : dimensionnement ou nombre d’établissements à taille maîtrisable selon les critères en usage ; programme et méthode d’enseignement ; contenu du manuel ; choix du comité de pilotage ; désignation d’enseignants chevronnées déjà en poste.
L’autre sous-phase, d’une durée d’au moins deux années, a pour but d’évaluer la pertinence des outils choisis, mentionnés ci-dessus. Elle est ponctuée d’évaluations d’impact pour corriger, rectifier le tir, améliorer, affiner si de besoin.
Parallèlement, à ces évaluations d’impact, les institutions de formation s’activent pour former l’encadrement en quantité et en qualité surtout.
Une fois que l’évaluation terminale a rendu son verdict – admettons qu’il soit positif et encourageant – la généralisation se met en place de façon progressive et modulable, en fonction des capacités de l’appareil de formation. La généralisation totale se fera au bout de quelques années selon la taille du public scolaire concerné par l’innovation. Jamais la généralisation totale et immédiate ne se fait dans le sillage de la médiatisation de l’annonce de telle ou telle innovation. C’est courir le risque d’aller vers l’échec à… court terme.
Malheureusement pour nos élèves, depuis des décennies, très nombreuses sont les innovations pédagogiques escamotées – la liste est longue pour les citer (nous y reviendrons lors d’une prochaine contribution). En cause, l’excès de précipitation et l’empressement ! Les spécialistes, promoteurs de cette précipitation/empressement ont-ils agi à dessein ou par ignorance ?

Confusion et contradiction

En 2022, le ministre de l’époque avait déclaré que la commission d’experts du MEN a donné son feu vert pour la généralisation de l’anglais en 3e année primaire avec l’argument suivant : «L’immersion et le bain linguistique vont faciliter l’apprentissage de toute autre langue à partir de l’âge de 8 ans.» Or, ce concept d’immersion et de bain linguistique est lié au bilinguisme précoce, qui situe cette immersion à partir de la petite section de la maternelle (à 3 ans) jusqu’à l’âge de 7/8 ans. Et jamais à partir de 8 ans ! Pendant cette période allant de 3 à 7/8 ans, l’apprentissage d’une langue étrangère se fait de façon spontanée (apprentissage spontané) grâce à la plasticité du cerveau enfantin – exposition aux sons, aux mots par imitation – et situations de communication vivantes. A partir de 8 ans, la plasticité du cerveau est de loin moindre qu’entre 3 et 7 à 8 an. Chez les membres de la commission d’experts du MEN, il y a eu confusion entre apprentissage spontané et apprentissage structuré, celui de la langue écrite. L’apprentissage structuré débute avec l’initiation et le contact avec la langue écrite, à partir de 7/8 ans. Cet apprentissage a ses contraintes que les élèves ne pourront surmonter que s’ils disposent d’un enseignant bien formé au service d’une méthode d’enseignement bien choisie. Cette confusion entre apprentissage spontané et apprentissage structuré se trouve aggravée par l’horaire octroyé à cet enseignement. Quant aux enseignants, la façon avec laquelle ils ont été recrutés et lancés dans ce métier si exigeant n’augure rien de bon pour la qualité de cet enseignement.
La contradiction. En 2022, rappelons que c’était l’anglais à côté de l’arabe, de tamazight et du français. Les spécialistes externes au MEN avaient alerté sur l’impraticabilité d’une telle cohabitation à 4 langues en avançant des arguments pédagogiques et scientifiques.
Quatre ans plus tard, en 2026, l’actuel ministre déclare que la commission de spécialistes au niveau du MEN a conclu que «la présence de mots français dans la langue anglaise conduit les élèves à la confusion». C’est-à-dire que le ministre et cette commission valident les risques de calques linguistiques (confusions) soulevés par certains linguistes et pédagogues en… 2022. Des questions légitimes surgissent.
Comment se fait-il que ces spécialistes du MEN ont pris deux décisions opposées en l’espace de quatre années ?
Pourquoi, en 2022, cette commission de spécialistes du MEN n’a-t-elle pas réfléchi et planché sur les risques bien réels qu’elle découvre en 2026 ? En éducation, toute innovation exige de respecter un protocole d’application. Un protocole connu de tous les professionnels de l’éducation.
En conclusion. Que faire pour rectifier le tir de cet apprentissage de l’anglais parsemé de confusions et de calques linguistiques – sans parler du profil des milliers enseignants recrutés à la va-vite ? Depuis quatre ans, des dizaines de milliers d’élèves sont et seront pénalisés en suivant cet enseignement «insolite».
Est-ce un tabou que de poser cette question : comment se fait-il qu’après sept ans d’anglais de la 1re année de collège à la terminale, et ce, depuis 24 longues années, nos bacheliers n’aient pas acquis la maîtrise de cette langue. Idem pour le français et l’arabe. La solution existe. Elle n’a rien à voir avec l’avancement au primaire de l’anglais et la suppression progressive du français. Ouvrons le débat ! A. T.

* Le principe de précaution ainsi que le protocole expérimental ont été appliqués pour la première fois de novembre 2015 à juillet 2018. C’est le lancement du projet ambitieux mais maîtrisable de «La lecture/plaisir, Ecriture créative & théâtre à l’école». Projet validé pour l’année 2019, et évaporé depuis.

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