Culture

La bataille de la mémoire algérienne rouverte à Elne : L’Algérie au cœur de l’effacement de René Vautier

Par M. F. Gaïdi•5 min de lecture
Brifa
La bataille de la mémoire algérienne rouverte à Elne : L’Algérie au cœur de l’effacement de René Vautier
Résumé IA

Le maire d'extrême droite d'Elne, Steve Fortel, a fait rebaptiser le cinéma municipal René-Vautier en «La Bobine Illibérienne» au nom de la neutralité culturelle.

René Vautier, cinéaste communiste et anticolonialiste, avait rejoint le FLN pendant la guerre d'Algérie et réalisé «L'Algérie en flammes» depuis les maquis.

Le maire assume vouloir effacer les références aux soutiens du FLN, menaçant de débaptiser d'autres rues honorant des personnalités ayant appuyé l'indépendance algérienne.

Cette décision vise moins l'engagement communiste de Vautier que son choix de filmer la lutte algérienne, constituant une réécriture mémorielle de l'histoire franco-algérienne.

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Derrière le changement d’enseigne d’un établissement, c’est aussi une page de l’histoire
franco-algérienne qui se trouve visée.

A Elne, dans les Pyrénées-Orientales (France), le nom de René Vautier disparaît de la façade du cinéma municipal. Le conseil municipal a voté, mardi 22 septembre, le changement de nom de l’établissement, désormais baptisé «La Bobine Illibérienne», du nom des habitants de la commune. Le maire Steve Fortel, classé à l’extrême droite, invoque la «neutralité» et affirme vouloir éviter que la culture municipale soit porteuse de «projections idéologiques». Mais derrière ce changement d’enseigne, c’est aussi une page de l’histoire franco-algérienne qui se trouve visée. René Vautier n’était pas seulement un réalisateur communiste et anticolonialiste. Pendant la guerre de Libération, il avait choisi de rejoindre le camp algérien et de travailler aux côtés du FLN. Il a notamment réalisé L’Algérie en flammes, consacré à la lutte de l’ALN, après avoir gagné clandestinement les maquis algériens en 1956. Le quotidien Le Monde rappelle qu’il avait alors «passé du côté du FLN» et qu’il resta en exil jusqu’en 1966 en raison de ses activités. C’est précisément cet engagement algérien qui semble aujourd’hui concentrer le reproche de la nouvelle municipalité. Selon les déclarations rapportées après le conseil municipal, Steve Fortel a assumé son intention de ne plus conserver dans l’espace public des références jugées trop politiques. Plus explicitement encore, il aurait déclaré : «Si, demain, je dois débaptiser d’autres rues nommées comme des personnes qui ont soutenu le FLN, je le ferai. Ça, c’est clair». La formule donne à l’affaire une dimension qui dépasse largement le changement de nom d’un cinéma. Elle désigne le soutien au FLN comme un motif suffisant pour retirer à une personnalité sa place dans la mémoire publique. Autrement dit, ce n’est plus seulement l’engagement communiste de Vautier qui est contesté, mais aussi et surtout, son choix de soutenir la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

Un Français aux côtés de la révolution algérienne

Le parcours de René Vautier rend cette décision particulièrement significative. Engagé dans la Résistance à l’âge de 16 ans, décoré de la Croix de guerre, il devient cinéaste après la Libération. Son premier grand film, Afrique 50, réalisé au début des années 1950, dénonce les réalités du système colonial français. Le film est interdit pendant plusieurs décennies et vaut à son auteur des poursuites judiciaires et une peine de prison. Lorsque la guerre d’Algérie éclate, son engagement prend une nouvelle dimension. Vautier rejoint clandestinement les maquis algériens en 1956. Il filme les combattants de l’ALN dans les Aurès et les Nementcha et réalise L’Algérie en flammes, documentaire consacré à la lutte armée pour l’indépendance. Selon les sources consacrées à son parcours, il se rend également au Caire pour présenter le film aux responsables du FLN. Cette histoire est essentielle pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui à Elne. René Vautier n’a jamais caché son choix. Pour lui, la caméra devait servir à montrer ce que le pouvoir colonial cherchait à dissimuler. Son cinéma s’inscrivait dans une conception militante de l’image pour témoigner, documenter, donner à voir les violences et accompagner les peuples engagés pour leur émancipation. Son film Avoir vingt ans dans les Aurès, sorti en 1972, prolongera cette démarche en revenant sur la guerre d’Algérie à travers le parcours de jeunes appelés français. Le film recevra le prix de la critique internationale à Cannes. C’est là que la justification de la municipalité apparaît pour le moins paradoxale. Retirer le nom d’un cinéaste parce qu’il a été politiquement engagé ne constitue pas une opération parfaitement neutre. C’est déjà un choix sur ce que la collectivité souhaite conserver ou non dans son espace public. A Elne, le nouveau nom, «La Bobine Illibérienne», ne renvoie plus à une personnalité historique, il évacue le débat. Mais il évacue aussi une mémoire, celle d’un Français qui, au moment où son pays menait une guerre contre les indépendantistes algériens, avait choisi de rejoindre leur combat. Le problème n’est pas de savoir si René Vautier était communiste, anticolonialiste ou favorable au FLN.
Ces éléments sont documentés et appartiennent à son histoire. La question est plutôt de savoir si ces engagements suffisent à rendre son nom indigne d’un lieu culturel municipal. Le cas d’Elne est d’autant plus révélateur que le maire ne s’est pas contenté de justifier le changement de nom. Il a évoqué la possibilité de procéder à d’autres débaptisations visant des personnalités ayant soutenu le FLN. 

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