Un monde de la recherche en plein questionnement

L'intelligence artificielle bouleverse la recherche scientifique, comme en témoignent des chercheurs de l'ENS-PSL qui constatent des progrès fulgurants en mathématiques, en biodiversité et en chimie.
L'explosion des soumissions d'articles — de 3 000 à 60 000 pour une conférence majeure — et l'usage d'IA pour rédiger ou relire les papiers menacent l'intégrité de la relecture par les pairs.
La domination des géants privés comme Google DeepMind, qui a réaffecté l'équipe d'AlphaFold après son Nobel, pose la question de l'accès aux données et de la continuité des travaux publics.
La formation des doctorants doit être repensée face à des IA qui effectuent certaines tâches cent fois plus vite, mais les coupes budgétaires risquent de réduire les effectifs humains au lieu de les renforcer.
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Le Quotidien d'Oran
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L’intelligence artificielle bouleverse le monde de la recherche, en plein questionnement sur les changements accélérés induits par cette «révolution scientifique».
«Même si je suis ça de près depuis quelques années, j’étais à des années-lumière d’imaginer ce qui allait se passer aujourd’hui. On est incapable de prédire les progrès qui vont être faits demain», témoigne Kimia Nadjahi, chargée de recherche au département informatique de l’ENS-PSL (Ecole normale supérieure/Paris Sciences & Lettres).
La jeune chercheuse fait partie d’un panel de scientifiques réunis cette semaine à l’Ecole normale supérieure à Paris pour évoquer la façon dont l’IA est désormais au cœur de leurs pratiques. A ses côtés, Hélène Morlon, qui travaille sur les processus d’évolution du vivant, explique que l’intelligence artificielle lui permet désormais «d’envisager des modèles d e biodiversité de plus en plus réalistes, qu’on peut appliquer à des jeux de données de plus en plus grands et divers».
En mathématiques aussi, les progrès sont fulgurants. Les modèles qui, l’année dernière, permettaient de résoudre des problèmes posés lors de compétitions internationales de niveau lycée sont désormais capables de s’attaquer à des sujets de recherche de pointe.
«C’est une révolution scientifique extrêmement excitante», juge François Charles, directeur du département des mathématiques et applications de l’ENS-PSL.
«On ne peut pas être mathématicien aujourd’hui et ne pas se rendre compte que ces progrès ouvrent énormément de directions de recherche», estime le chercheur, qui vient de fonder avec huit mathématiciens de renom l’»Advisory Group for Mathematics and Artificial Intelligence», un comité indépendant visant à conseiller les entreprises d’intelligence artificielle pour une diffusion responsable des nouveaux résultats mathématiques obtenus à l’aide de l’IA.
«Davantage d’humains et d’IA»
Car les questions soulevées par ces bouleversements sont vertigineuses.
Par exemple, concernant les études revues par des pairs - un pilier du fonctionnement de la recherche sur lequel reposent carrière et financements.
«On voit arriver des papiers dont on peut se demander s’ils ont été générés grâce à une IA et des relectures qui, visiblement, ont été effectuées avec des agents», s’inquiète Mme Nadjahi. Avec, à la clef, un «volume de production scientifique qui devient très dur à suivre», dit-elle, citant l’exemple d’une conférence internationale en «machine learning» (apprentissage automatique des ordinateurs, ndlr) pour laquelle le nombre d’articles soumis est passé de 3.000 en 2021 à 60.000 pour l’édition 2027.
Le poids écrasant des acteurs privés de l’IA - aux moyens sans commune mesure avec la recherche publique - pose aussi la question de l’accès aux données, de l’intégrité et de la continuité de la recherche.
En 2019, Google DeepMind a révolutionné la recherche sur les protéines avec son modèle AlphaFold, qui a valu à ses concepteurs le Nobel de chimie en 2024. Mais le géant américain de la tech a depuis réaffecté l’équipe à d’autres projets, alors que le modèle aurait pu encore être perfectionné.
Quelle incidence aussi sur la formation des doctorants, vivier de la recherche de demain?
«Est-ce qu’on a besoin d’une armée de thésards pour faire des travaux qui vont être effectués 100 fois plus rapidement par une IA et sûrement de façon plus fiable?», s’interroge le chimiste Guillaume Stirnemann.
«C’est évident pour tout le monde que la forme et le type des questions qu’on va poser dans le doctorat vont changer», souligne François Charles, évoquant une «réflexion en cours de manière très intense» dans toute la communauté internationale.
Avec la crainte que le développement de l’intelligence artificielle rime avec baisse des investissements humains.
Pour Gabriel Peyré, directeur scientifique de normalesup.ai, la structure dédiée à l’IA de l’ENS-PSL, le futur de la recherche passe par «plus de chercheurs humains avec plus d’IA» mais «il y a vraiment un gros risque que nos dirigeants ne comprennent pas ça en raison des économies budgétaires importantes qui sont faites à l’heure actuelle».
«Il faut vraiment faire passer le message que ça va dans le mauvais sens», avertit le mathématicien.