Le dernier fétiche d’un capitalisme en décomposition
L'intelligence artificielle concentre aujourd'hui les investissements massifs du capitalisme — 581,7 milliards de dollars en 2025 selon Stanford — comme nouveau fétiche technologique promettant l'abondance.
Cette exaltation masque l'absence d'intelligence réelle chez les machines, qui ne calculent que des probabilités sans conscience ni compréhension, comme le confirment des études récentes sur leur fragilité épistémique.
Le capitalisme dévalorise systématiquement l'intelligence humaine en automatisant les opérations cognitives — 88 % des organisations utilisent déjà l'IA — transformant la pensée en service marchand par abonnement.
Derrière l'autonomie apparente des algorithmes se cache l'appropriation capitaliste du patrimoine intellectuel humain accumulé, révélée par les procès d'écrivains et d'artistes contre l'utilisation de leurs œuvres pour l'entraînement.
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Le Quotidien d'Oran
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Hier, la machine à vapeur et l’industrialisation devaient ouvrir l’ère de l’abondance matérielle. Puis l’électricité, l’automobile, l’informatique et Internet furent successivement présentés comme les annonciateurs d’une société réconciliée avec elle-même.
Aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle (IA) qui concentre toutes les espérances. Elle serait appelée à révolutionner l’économie, à remplacer le travail intellectuel, à créer une prospérité sans précédent et, selon les prophètes de la Silicon Valley, à dépasser bientôt l’intelligence humaine elle-même.
L’ampleur matérielle de cet engouement est désormais mesurable. Selon l’AI Index 2026 de l’université Stanford, les investissements mondiaux des entreprises dans l’intelligence artificielle ont atteint 581,7 milliards de dollars en 2025, soit une progression d’environ 130 % en une seule année. Les seuls investissements privés se sont élevés à 344,7 milliards de dollars, dont 285,9 milliards aux États-Unis.
L’IA n’est donc plus seulement une promesse technologique : elle constitue l’un des principaux pôles contemporains d’accumulation et d’investissement du capital.
Cette exaltation n’est pourtant pas d’abord le produit d’une révolution scientifique. Elle est le symptôme d’une société capitaliste arrivée à un stade où elle ne croit plus en l’homme mais en ses machines. Plus le capitalisme détruit les conditions d’épanouissement de l’intelligence humaine, plus il célèbre l’avènement d’une intelligence artificielle supposée lui succéder. L’engouement pour l’IA apparaît ainsi comme l’une des expressions idéologiques d’un système capitaliste décadent qui, incapable de proposer un avenir véritablement humain, transfère désormais ses espérances vers les algorithmes.
Le culte de la machine contre l’homme
L’IA ne possède pourtant aucune intelligence au sens humain du terme. Elle ne pense pas, ne comprend pas, ne doute pas, ne désire pas et n’aime personne. Elle calcule. Elle effectue des opérations computationnelles sur des représentations apprises à partir d’immenses quantités de données et produit, notamment dans le cas des modèles de langage, des séquences statistiquement déterminées.
Aussi sophistiquées soient-elles, ces opérations ne démontrent par elles-mêmes ni conscience, ni expérience vécue, ni compréhension au sens humain du terme. Mais le discours dominant entretient volontairement la confusion. En parlant d’« intelligence », d’« apprentissage », de « créativité » ou même de « conscience artificielle », il prête aux machines des qualités exclusivement humaines. Cette anthropomorphisation n’a rien d’innocent. Elle prépare les esprits à considérer comme naturelle la substitution des technologies d’intelligence artificielle à l’homme dans des activités qui constituaient jusqu’ici le cœur même de l’existence humaine.
Les recherches les plus récentes invitent néanmoins à préciser la distinction entre performances cognitives et compréhension humaine. Des modèles contemporains accomplissent désormais avec succès certaines tâches complexes de raisonnement, de programmation ou de traitement du langage, mais ces performances ne constituent pas une démonstration de conscience ou d’expérience subjective. Une étude publiée en 2025 dans Nature Machine Intelligence, portant sur vingt-quatre modèles de langage, a notamment montré que ceux-ci demeurent fragiles lorsqu’il s’agit de distinguer systématiquement croyance, connaissance et vérité. Les auteurs observent des stratégies de raisonnement inconsistantes et concluent que les performances obtenues ne permettent pas d’assimiler leur fonctionnement à une compréhension épistémique robuste.
La dévalorisation méthodique de l’intelligence humaine
Le paradoxe est saisissant. Jamais la société capitaliste n’a autant exalté l’intelligence, et jamais elle n’a autant organisé sa mise à l’écart. Pourquoi apprendre à écrire lorsqu’un logiciel peut rédiger à notre place ? Pourquoi développer une argumentation personnelle si quelques secondes suffisent pour obtenir un texte déjà construit ? Pourquoi exercer sa mémoire, son imagination ou son esprit critique lorsque l’on peut déléguer ces efforts à des technologies d’intelligence artificielle ? Le capitalisme contemporain ne cherche plus seulement à mécaniser les gestes ; il entreprend désormais de mécaniser les opérations intellectuelles elles-mêmes. Après avoir automatisé une part croissante du travail manuel, il ambitionne d’automatiser les activités intellectuelles. Cette délégation cognitive n’est déjà plus marginale. L’AI Index 2026 estime que l’IA générative a atteint en trois ans un taux d’adoption mondial de 53 %, une diffusion plus rapide que celle qu’avaient connue, à leurs débuts, l’ordinateur personnel ou Internet. Dans les organisations interrogées, 88 % déclaraient utiliser l’intelligence artificielle sous une forme ou une autre en 2025 et 70 % l’IA générative dans au moins une fonction professionnelle.
Une nouvelle étape dans la marchandisation de l’esprit
Cette évolution n’a rien d’accidentel. Le capital ne supporte aucune activité échappant à sa logique de valorisation. Longtemps, les facultés intellectuelles sont demeurées relativement préservées de cette marchandisation directe. Désormais, la réflexion, l’écriture, la traduction, le dessin, la musique ou la programmation deviennent à leur tour des marchés où les grandes plateformes vendent des capacités cognitives sous forme de services. La pensée elle-même tend ainsi à devenir une marchandise.
Ce qui relevait autrefois de l’effort personnel est transformé en prestation automatisée facturée à l’abonnement. L’IA n’est pas l’intelligence de la machine ; elle est, en partie, de l’intelligence humaine accumulée, objectivée, recombinée et mise en valeur par le capital. Derrière l’apparente autonomie de l’algorithme se trouve en réalité l’immense patrimoine intellectuel produit par des générations d’êtres humains : textes, œuvres, connaissances scientifiques, inventions, images, langages et programmes. Le capital s’approprie ainsi cette intelligence sociale accumulée, la transforme en puissance productive automatisée et la restitue sous forme de service marchand. C’est précisément là que réside le fétichisme de l’intelligence artificielle. Une puissance issue de l’accumulation historique des connaissances, des créations et du travail de l’humanité apparaît soudain comme une propriété autonome de la machine. Les rapports sociaux, les millions de travailleurs, les générations de savants, d’écrivains, d’artistes, d’ingénieurs et de créateurs dont elle condense les productions disparaissent derrière la prétendue « intelligence » de l’algorithme. Comme la marchandise semble posséder par elle-même une valeur qui résulte en réalité de rapports sociaux, l’IA semble posséder par elle-même une intelligence dont la matière première est pourtant largement constituée par l’intelligence humaine accumulée. La créature technologique paraît alors s’émanciper de ses créateurs et se dresser devant eux comme une puissance indépendante. Les conflits juridiques apparus autour des données d’entraînement donnent désormais une matérialité remarquable à cette question. Écrivains, artistes, photographes, éditeurs, journaux et musiciens ont engagé de multiples procédures contre des entreprises d’intelligence artificielle pour contester l’utilisation de leurs productions dans l’entraînement des modèles. Les premières décisions judiciaires américaines rendues en 2025 ont reconnu, dans certaines circonstances, que l’entraînement sur des œuvres légalement acquises pouvait relever du fair use – l’exception américaine au droit d’auteur autorisant certains usages sans l’autorisation du titulaire des droits –,tout en distinguant cette situation de l’utilisation de corpus obtenus illicitement. Le débat juridique reste ouvert, mais son existence même révèle ce que masque volontiers l’expression d’« intelligence artificielle » : derrière la machine se trouve une quantité gigantesque de productions humaines préexistantes.
L’illusion du remplacement de l’homme
Les licenciements imputés à l’intelligence artificielle servent également un discours idéologique commode. Ils laissent croire que les destructions d’emplois résulteraient d’une fatalité technologique. La réalité est différente. Depuis plusieurs décennies, le capitalisme détruit des emplois bien avant l’apparition de l’IA. Délocalisations, restructurations, financiarisation, austérité, recherche permanente de rentabilité et spéculation expliquent bien davantage la crise du travail que les algorithmes.
L’intelligence artificielle offre surtout un nouveau récit permettant de naturaliser des choix économiques qui relèvent avant tout de décisions humaines. Les données disponibles conduisent justement à se méfier des prophéties annonçant une disparition imminente du travail humain. En mai 2025, l’Organisation internationale du travail estimait qu’environ un travailleur sur quatre dans le monde exerçait une profession présentant un certain degré d’exposition à l’IA générative, mais concluait que la transformation des emplois était, à ce stade, beaucoup plus probable que leur suppression pure et simple. En juin 2026, après examen des premières données empiriques disponibles dans plusieurs pays, l’OIT constatait encore que les déplacements massifs d’emplois restaient limités. Des transformations commencent néanmoins à apparaître dans certaines catégories. Une étude du Stanford Digital Economy Lab fondée sur les données salariales de millions de travailleurs américains observait en août 2026 qu’il n’existait toujours pas de destruction généralisée des emplois à l’échelle de l’économie. Mais elle relevait simultanément que l’emploi des jeunes de 22 à 25 ans dans les professions fortement exposées à l’IA se situait 19 % au-dessous de ce qu’il aurait été s’il avait évolué au même rythme que celui de leurs homologues occupant des professions moins exposées. L’effet de l’IA sur le travail apparaît donc pour l’instant moins comme une disparition uniforme de l’emploi que comme une recomposition profondément inégale du marché du travail.
Une gigantesque bulle spéculative
L’enthousiasme actuel répond également à une logique financière. Des centaines de milliards de dollars sont investis dans l’IA, tandis que les valorisations boursières des entreprises technologiques atteignent des sommets historiques. Les promesses se multiplient à mesure que les profits espérés augmentent. Comme toutes les grandes bulles spéculatives, celle de l’intelligence artificielle repose largement sur l’anticipation de bénéfices futurs dont personne ne peut garantir l’ampleur réelle. Le discours messianique accompagne ici la spéculation financière.
Les chiffres atteints donnent une dimension spectaculaire au phénomène. En 2025, Microsoft annonçait environ 80 milliards de dollars d’investissements pour développer ses centres de données destinés notamment à l’IA. Meta prévoyait entre 66 et 72 milliards de dollars de dépenses d’investissement, tandis qu’Alphabet avait porté ses prévisions à 85 milliards. À l’échelle mondiale, Goldman Sachs estimait fin 2025 que les investissements dans les infrastructures liées à l’IA pourraient atteindre 4 000 milliards de dollars à l’horizon 2030.
En 2026, cette fuite en avant s’est encore accélérée. Selon des estimations de Bank of America rapportées en septembre 2026, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta et Oracle pourraient consacrer ensemble environ 795 milliards de dollars aux dépenses d’investissement durant la seule année 2026 et près de 1 080 milliards en 2027. Ces montants ne correspondent pas exclusivement à l’intelligence artificielle, les entreprises ne ventilant pas systématiquement leurs investissements, mais une grande partie de l’expansion des centres de données, serveurs et équipements informatiques est désormais tirée par l’IA. Pour autant, qualifier définitivement ce phénomène de « bulle » demeure une interprétation économique plutôt qu’un fait démontré. Contrairement à de nombreuses entreprises de la bulle Internet de la fin des années 1990, les principaux investisseurs actuels disposent d’activités extrêmement rentables et l’IA produit déjà des revenus importants. Microsoft indiquait ainsi en 2026 que ses activités liées à l’IA avaient dépassé un rythme annualisé de 37 milliards de dollars de revenus.
Mais l’écart entre les capitaux engagés et les revenus directement attribuables à l’IA alimente désormais ouvertement les interrogations des investisseurs. Une analyse Reuters publiée en juillet 2026 estimait que les dépenses d’investissement combinées de Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta et Oracle pourraient dépasser leur flux de trésorerie disponible cumulé en 2027 si les trajectoires actuelles se poursuivaient. La question n’est donc plus de savoir si une masse gigantesque de capitaux est engagée dans l’IA : elle est de savoir si la rentabilité future permettra de justifier durablement cette accumulation.
La pensée humaine est irremplaçable
L’IA révèle une confusion fondamentale de notre époque : croire que produire du langage, c’est produire de la pensée. Or penser ne consiste pas simplement à traiter de l’information ou à produire des phrases cohérentes. C’est vivre, éprouver, aimer, souffrir, douter, se souvenir, agir et transformer le monde. Toute pensée humaine est inséparable d’une existence singulière, d’un corps, d’une histoire personnelle et d’une histoire collective. Aucune IA ne possède cette profondeur existentielle. L’IA peut reproduire les formes d’une œuvre ; elle ne peut vivre l’expérience humaine qui l’a fait naître.
Les gains de productivité observés n’invalident d’ailleurs pas cette distinction. Les études recensées par Stanford font état de gains pouvant atteindre environ 14 à 15 % dans l’assistance à la clientèle, 26 % dans certaines activités de programmation et davantage encore dans certaines tâches de production marketing. Mais ces gains sont particulièrement importants dans les activités structurées dont les résultats peuvent être facilement mesurés. Une expérimentation menée auprès de 7 137 travailleurs dans 66 entreprises a également constaté que l’accès à un outil d’IA générative permettait notamment aux utilisateurs de consacrer environ deux heures de moins par semaine aux courriels, sans provoquer pour autant de transformation mesurable de l’ensemble de leurs tâches. L’efficacité computationnelle et la pensée humaine constituent donc deux questions qu’il convient de ne pas confondre. Cette infrastructure prétendument « immatérielle » possède enfin une matérialité considérable. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données ont consommé environ 485 térawattheures d’électricité dans le monde en 2025. Leur consommation a progressé de 17 % en une seule année, tandis que celle des centres de données spécifiquement orientés vers l’IA aurait augmenté d’environ 50 %. L’AIE prévoit environ 950 TWh pour l’ensemble des centres de données en 2030, soit approximativement le double de leur consommation de 2025. L’intelligence prétendument dématérialisée repose donc sur une infrastructure industrielle très matérielle : semi-conducteurs, centres de données, réseaux électriques, systèmes de refroidissement, métaux, eau, énergie et investissements colossaux. Une société qui délègue sa mémoire, son écriture, sa réflexion et sa créativité aux algorithmes ne prépare pas seulement une mutation technologique. Elle organise le dépérissement des facultés qui ont permis à l’humanité de produire ses sciences, ses arts, ses philosophies et ses révolutions. Une civilisation qui cesse de penser par elle-même n’annonce pas l’avènement d’une intelligence supérieure ; elle révèle au contraire son propre épuisement historique.
Une civilisation qui renonce à elle-même
L’enthousiasme pour l’intelligence artificielle révèle finalement une crise plus profonde que celle des technologies. Une civilisation qui préfère des textes produits par des machines à des œuvres imparfaites mais humaines, qui valorise davantage la vitesse que la réflexion, l’automatisation que l’apprentissage, le résultat immédiat que l’effort créateur, est une civilisation qui cesse de croire aux capacités créatrices de l’être humain. L’intelligence artificielle n’est pas responsable de cette évolution. Elle en est le révélateur. Le problème n’est pas que le système capitaliste ait créé des machines capables d’accomplir certaines opérations intellectuelles. Le problème est que ce système social historiquement épuisé transforme cette puissance collective de l’humanité en instrument de valorisation du capital et finit par présenter l’homme lui-même comme l’élément obsolète du processus. Ainsi, la menace fondamentale ne réside pas dans une intelligence artificielle qui deviendrait supérieure à l’être humain, mais dans la société marchande qui en vient à dévaloriser la pensée humaine au point de la rendre elle-même superflue. Ce système social porte un nom : le capitalisme, qui ne voit plus dans l’homme un sujet créateur, mais un coût à réduire, une productivité à optimiser et, demain, une intelligence devenue économiquement superflue.