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Soixante ans après la sortie du film La Bataille d’Alger : Quand le cinéma forge la mémoire nationale

Par R. C.•9 min de lecture
Brifa
Soixante ans après la sortie du film La Bataille d’Alger : Quand le cinéma forge la mémoire nationale
Résumé IA

Soixante ans après sa sortie, La Bataille d’Alger demeure un pilier de la mémoire nationale algérienne, bien plus qu’un simple film historique.

Son hyperréalisme, nourri par des décors réels, des acteurs non professionnels et la participation de Yacef Saadi, a trompé jusqu’à Stanley Kubrick qui le qualifiait de « faux documentaire ».

Interdit en France mais acclamé à Venise, le film est devenu un manifeste universel de la résistance anticoloniale, projeté clandestinement de l’Amérique latine à l’Espagne franquiste.

Pourtant, l’œuvre occulte les divisions internes du FLN et réduit les femmes à des figures secondaires, révélant les silences d’une mémoire nationale encore en construction.

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Il y a des films qui racontent l’histoire. Et il y a ceux qui, plus secrètement, aident un peuple à se reconnaître. La Bataille d’Alger appartient à cette seconde famille. Soixante ans après sa sortie, il reste bien plus qu’un chef-d’œuvre du 7e art : une sorte de miroir tendu à l’Algérie, où se reflètent, dans le noir et blanc de la Casbah, les visages d’une liberté conquise au prix du sang.

Dès les premières images, on comprend que La Bataille d’Alger ne se contente pas de «raconter» la guerre. Tourné en 1965, au plus profond des ruelles de la Casbah, le film de Pontecorvo restitue une vérité que les rapports officiels et les archives écrites n’ont jamais pu capter : celle d’un soulèvement où tout un peuple, quartier après quartier, devient acteur de sa propre histoire. Dans cette chronique en noir et blanc, chaque ruelle compte, chaque femme voilée qui franchit un barrage, chaque enfant mêlé à la foule participe d’une même expérience collective.

Face à la froideur méthodique du colonel Mathieu, figure d’une armée déterminée à briser toute forme de résistance, se dressent Ali la Pointe et son réseau. Loin d’être de simples rôles de fiction, ces personnages semblent prolonger la présence de ceux qui ont réellement arpenté ces mêmes rues, transporté ces mêmes valises piégées et défié, jour après jour, les checkpoints de l’armée coloniale.

Quand la fiction fait office d’archive

Lorsqu’il sort sur les écrans en 1966, l’Algérie vient à peine de fêter ses quatre ans d’indépendance. Le pays est en train d’inventer son propre récit, celui d’une nation qui cherche à se nommer et à se représenter. Les images font défaut, les témoignages sont éparpillés et la blessure de la guerre reste trop vive pour être pleinement formulée.

Cette autorité testimoniale vient en partie de Yacef Saadi, ancien chef du FLN à Alger, qui a participé au projet comme producteur, conseiller et acteur, ancrant ainsi l’œuvre dans la réalité de la lutte. Mais elle doit aussi beaucoup aux choix formels de Pontecorvo : le noir et blanc, l’appareil porté à l’épaule, les décors naturels et les comédiens non professionnels créent une saisissante illusion de reportage. Brahim Hadjadj (Ali la Pointe) a ainsi été repéré sur un marché, tandis que d’autres anciens militants ont apporté leur vécu du conflit, brouillant volontairement la frontière entre fiction et mémoire vive.

Le résultat est un tel degré d’hyperréalisme que Stanley Kubrick qualifiait le film de «faux documentaire». Pontecorvo avait en effet tourné en extérieur, multipliant les angles de prise de vue et multipliant les prises jusqu’à ce que les foules dégagent une fatigue et une vérité palpables. Les affiches d’époque prévenaient d’ailleurs qu’il ne s’agissait pas d’images d’archives, tant la reconstitution était troublante de réalisme.

Kubrick ne voyait pas seulement dans La Bataille d’Alger un simple exercice de style. Comme le rappelait son assistant Leon Vitali, le cinéaste estimait que «tous les films sont, d’une certaine manière, des faux documentaires». Pour lui, le cinéma cherche à se rapprocher du réel sans jamais l’atteindre tout à fait, bien que certaines œuvres parviennent à tromper totalement le spectateur grâce à la rigueur de leur mise en scène.

L’impact de La Bataille d’Alger sur lui était tel qu’il confiait volontiers n’avoir envié que deux réalisations : celle-ci et Danton d’Andrzej Wajda.

Un film qui dérange, une mémoire qui divise

Dès sa sortie, La Bataille d’Alger n’a pas laissé indifférent. A Venise, en 1966, il rafle le Lion d’or. Mais la délégation française boude la projection. En France, le film sera longtemps censuré, interdit de diffusion télévisée, voire menacé dans certaines salles. Cette réception houleuse dit beaucoup : la guerre d’Algérie n’était pas seulement un conflit militaire, c’était aussi une blessure mémorielle non refermée.
Paradoxalement, ces interdictions ont contribué à forger la légende du film. Interdit, il devient objet de désir. Diffusé clandestinement dans des cercles universitaires ou militants, il circule comme un manifeste visuel de la lutte anticoloniale.

Très vite, le film dépasse le cadre de l’Algérie et de la France. En Amérique latine, en Afrique subsaharienne, au Moyen-Orient, cinéastes, militants et intellectuels s’en saisissent comme d’un manifeste. Partout où des peuples se soulèvent contre l’oppression, La Bataille d’Alger fournit un répertoire d’images pour dire la résistance, qu’il s’agisse de la masse compacte d’une foule en marche, d’une femme qui traverse un barrage militaire ou d’un enfant qui lance une pierre.

Un écho inattendu dans l’Espagne franquiste

Même dans l’Espagne de Franco, le film a réussi à trouver un public. Dans une Espagne où il était impensable d’évoquer publiquement la résistance armée, la décolonisation ou la torture, La Bataille d’Alger a circulé de manière discrète, au sein de cercles restreints comme des universités, des réunions clandestines ou des projections privées.

Pour certains spectateurs espagnols, La Casbah se transformait en n’importe quel quartier populaire soumis à la surveillance policière. Les scènes de torture faisaient écho à des pratiques bien réelles de la répression. La mobilisation collective proposait une façon d’imaginer une résistance qui ne pouvait pas s’afficher au grand jour. Il ne s’agit évidemment pas d’établir une équivalence simpliste entre la guerre d’Algérie et la lutte antifranquiste, tant les contextes historiques, politiques et sociaux diffèrent. Le film a néanmoins offert à l’Espagne de l’époque ce qui lui faisait cruellement défaut, à savoir un réservoir d’images pour penser et figurer la résistance.

Une mémoire collective… mais partielle

En Algérie, La Bataille d’Alger a largement contribué à façonner une mémoire partagée de la révolution. La grève générale, la solidarité des habitants de la Casbah, la participation des femmes et des anonymes, tout converge pour présenter l’indépendance comme une entreprise collective plutôt que comme l’exploit isolé de quelques dirigeants.

Cette mémoire n’en reste pas moins partielle. Le film met en avant l’épopée nationale et relègue dans l’ombre d’autres dimensions du conflit, comme les divisions internes au FLN, les tensions politiques, les clivages sociaux et les voix qui ne s’accordent pas au récit héroïque de la libération.

La place accordée aux femmes est particulièrement significative à cet égard. Bien qu’elles aient joué un rôle déterminant dans la logistique, les réseaux clandestins et certaines opérations, elles apparaissent souvent comme des figures secondaires dans un récit dominé par des personnages masculins. Leur sacrifice est mis en avant, tandis que leur capacité d’action propre, leurs choix intimes et leurs contradictions demeurent en arrière-plan.

C’est justement cette tension qui confère au film sa puissance critique. La Bataille d’Alger ne se contente pas de transmettre une mémoire, elle nous contraint à nous demander qui la construit, quels épisodes elle retient et quels silences elle impose.

Soixante ans après : un lieu de mémoire toujours vivant

Aujourd’hui encore, le film fonctionne comme un véritable lieu de mémoire. Bien plus qu’un récit de la lutte pour l’indépendance, il a aidé des générations d’Algériens à se représenter ce que signifie «être Algérien».

Sa Casbah, son Bab El Oued, ses foules compactes et ses silences lourds ne sont pas de simples décors. Ce sont des espaces où s’est jouée, symboliquement, la naissance d’une nation.

Soixante ans plus tard, La Bataille d’Alger n’a rien perdu de sa force. Le film continue d’être étudié dans les universités, projeté dans les festivals et discuté dans les médias. Chaque commémoration de son anniversaire relance le débat : comment se construit une mémoire nationale ? Comment transformer la douleur en récit commun sans effacer les contradictions ?

Le génie de Pontecorvo réside précisément dans cette capacité à avoir offert à l’Algérie une image d’elle-même à la fois héroïque et troublante, une image qui ne flatte pas mais qui interroge, et qui, soixante ans plus tard, continue de nous regarder. 

Par Naima Benaicha Ziani

Professeure à l’université d’Alicante et
vice-présidente de CIHAR¹

(¹) Cercle Interculturel Hispano-Arabe —
https://cihispanoarabe.org/el-circulo/

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